Covid-19 (Coronavirus-2019nCoV) et crise sanitaire

Le Quotidien du médecin - Masques, tri des malades, hydroxychloroquine… les vérités d’un praticien hospitalier au cœur de la crise du Covid

il y a 1 mois, par Info santé sécu social

PAR STÉPHANE LONG - PUBLIÉ LE 06/02/2021

Loin des plateaux télé et des témoignages à sensation, le Dr Farid Arezki livre dans un ouvrage paru en janvier (« Hôpital : Incertitude et espoir », Librinova(*)) un témoignage de terrain sur la crise sanitaire telle qu’il l’a vécue à l’hôpital Robert Pax de Sarreguemines (Moselle).

Président de la CME et directeur médical du plan blanc, le chef du service d’anesthésie réanimation était aux premières loges pour décrire « cette course éprouvante contre le SARS-CoV-2 », dans une région touchée de plein fouet par l’épidémie de coronavirus dès le mois de mars 2020.

Très tôt, le médecin a eu le sentiment qu’il allait vivre des moments exceptionnels. « Tous les soirs, je notais les évènements de la journée dans un calepin, confie le Dr Arezki. Je voulais rapporter plus tard ce que nous avions vécu à l’hôpital. Écrire, c’était aussi un moyen pour moi de mettre des mots sur mes émotions, d’évacuer le stress. »

« Les quinze premiers jours, on ne comprenait rien »

Dans ce livre, il raconte au jour le jour, sous la forme d’un carnet de bord, le déroulé des petits et grands évènements de cette crise sanitaire inédite. La découverte du virus, l’arrivée des premiers malades à l’hôpital, les premiers décès, les transferts de patients en Allemagne… Il décrit avec minutie les difficultés et les incertitudes auxquelles les soignants feront face.

« Les quinze premiers jours, on ne comprenait rien, se souvient le PH. C’était une maladie nouvelle, il y avait l’angoisse d’être infectés ou de contaminer les malades ou nos proches. On était dans une incertitude totale. L’hôpital était livré à lui-même. C’était de la débrouille pour trouver des masques, s’informer sur la maladie… »

Rapidement, il a fallu reprendre le dessus et faire face à l’afflux de malades. « Tout le monde a joué le jeu, les soignants, la direction de l’hôpital, l’ARS… C’était une question de survie, on n’avait pas le choix  ! », raconte le Dr Arezki. Au plus fort de la crise, 90 % des lits du CH étaient mobilisés par le Covid, les capacités du service de réanimation ont été triplées et ont pris en charge une centaine de patients.

Le maintien des municipales, « une erreur »

Le médecin ne porte pas de jugement sur la gestion de la crise par les pouvoirs publics. Tout juste regrette-t-il le maintien, en pleine épidémie, des élections municipales. « C’était une erreur, dit-il. Un choix politique. » Il n’élude pas pour autant les polémiques qui ont agité l’opinion publique.

Sur le tri des patients, par exemple. « C’est faux de dire qu’il n’y aura pas de tri et cela est déjà en réalité une pratique habituelle en réanimation, en dehors de ces conditions épidémiques, écrit le Dr Arezki. Le terme de tri médical, il faut le comprendre dans le sens d’éviter l’acharnement thérapeutique quand les chances de guérison sont quasi nulles. »

L’hôpital de Sarreguemines a aussi connu les tensions d’approvisionnement. « Cette crainte d’une pénurie de matériel, que ce soit dans le domaine des protections individuelles (masques, surblouses), du matériel des respirateurs ou des médicaments d’anesthésie nécessaires pour endormir les patients, nous préoccupe », écrit le PH dès le mois de mars de l’année dernière. Toujours, le personnel aura trouvé la parade pour pallier les manques, grâce à la solidarité de tous, parfois en recourant au système D.

L’hydroxychloroquine, un « Big-Buzz »

La question de l’hydroxychloroquine et du traitement promu par l’IHU de Marseille dirigé par le Pr Didier Raoult, se pose dès le 18 mars à l’hôpital, lors d’une réunion médicale. « Dès le début, on a eu largement recours à l’hydroxychloroquine même si les médecins étaient divisés sur le sujet, reconnaît le Dr Arezki. Mais au bout d’un certain temps, on s’est rendu compte que ça ne changeait pas grand-chose sur les patients. »

Aujourd’hui, le médicament n’est plus prescrit. « Ce n’est ni une victoire ni une défaite des pro-Raoult, la médecine reste de toute façon empirique et/ou le tâtonnement fait partie de la démarche scientifique et il faut rester humble face à cela, écrit le Dr Arezki. L’Hydroxychloroquine du Big-Buzz se retrouve dans la même poubelle que le Remdesivir du Big-Pharma. »

Aucune marge de manœuvre à l’hôpital

Début janvier, le médecin a été distingué par la médaille de l’Ordre national du mérite, une reconnaissance qu’il « partage avec l’ensemble des soignants » de Sarreguemines. Aujourd’hui, il reste inquiet par la tournure des évènements et la décision du gouvernement de ne pas reconfiner la France à la fin du mois de janvier.

« En tant que médecin, je pense qu’il aurait fallu le faire », juge le Dr Arezki. Il explique que les marges de manœuvre à l’hôpital sont aujourd’hui inexistantes. « Les soignants sont fatigués. Ils ont déjà beaucoup donné. Ce sera beaucoup plus difficile de mobiliser tout le monde comme on l’a fait lors de la première vague », s’alarme le praticien.

(*) « Hôpital : Incertitude et espoir », par le Dr Farid Arezki. Disponible sur Librinova, et sur les principales librairies en ligne.