Covid-19 (Coronavirus-2019nCoV) et crise sanitaire

Le Quotidien du médecin - « Rien n’est exagéré, rien n’est faux » : le coup de gueule d’une interne contre les mensonges sur l’épidémie de Covid en Guadeloupe

il y a 1 mois, par Info santé sécu social

PAR STÉPHANE LONG - PUBLIÉ LE 28/08/2021

« Visualisez une situation catastrophique, semblable à un contexte de guerre, … et vous y serez. » Ines Mabchour est interne en deuxième année de médecine d’urgence au CHU de Pointe-à-Pitre, en Guadeloupe, où elle poursuit ses études depuis 2019. Dans un long témoignage publié sur Facebook, et relayé sur Twitter par le Dr Yvon Le Flohic (@DrGomi), la jeune femme raconte la situation dramatique dans le service de réanimation où elle en stage et aux urgences.

Le flux de malades continu, le tri des patients en réa, la morgue saturée, la détresse des familles, la fatigue physique et psychique des soignants, les larmes… « Rien n’est mensonge », témoigne Ines Mabchour qui ajoute que la situation décrite par les médias est souvent en deçà de la réalité.

Des pseudo-médecins qui induisent en erreur la population

Ce texte n’est pas qu’un témoignage de la catastrophe sanitaire qui frappe les Antilles. C’est aussi un véritable coup de gueule contre ceux qui nient les conséquences de l’épidémie de Covid. « Tout a été fait pour minimiser l’ampleur du désastre dans un but purement politique », regrette l’interne, contactée par le « Quotidien ». Elle dénonce le discours mensonger de certains responsables politiques guadeloupéens, sur « le nombre d’hospitalisés, la gravité de la maladie, l’efficacité du vaccin ». Elle fustige ces « pseudo-médecins qui induisent en erreur la population en diffamant et en spéculant sans jamais mettre un pied à l’hôpital (sauf pour distribuer des tracts mensongers) ».

La jeune femme dit avoir écrit ce texte « pour que la population arrête de douter ou de nier ce qui se passe ». Elle lance également un appel aux Guadeloupéens : « Je vous en conjure, protégez-vous et vos anciens, rien n’est exagéré, rien n’est faux. »

Le texte d’Ines Mabchour a été vu plus d’un million de fois sur Twitter. Nous en reproduisons ici une partie, relative à la situation dans les hôpitaux décrite par cette jeune interne. L’intégralité de son témoignage peut être consulté sur le fil du Dr Yvon Le Flohic (@DrGomi).


Je vais vous raconter ce qu’il se passe en réanimation, aux urgences et dans tous les établissements de santé de l’île de France.
Visualisez une situation catastrophique, semblable à un contexte de guerre, … et vous y serez. Rien n’est mensonge, je dirais même qu’au vu du capital humain, les médias euphémisent.
La raison de cette débâcle n’est pas un manque de moyens (même s’il est présent), ni un manque de lits (la réanimation hors Covid n’est pas sujette à saturation), … elle est due un flux de malades incontrôlable au vue de la transmission en ville. Bien que des lits soient ouverts constamment (en médecine, on est passé de 15 lits à plus de 100 en 3 semaines, en réanimation de 12 à 70 en 3 semaines aussi…), nous n’arrivons pas à contenir la vague. Le COVID nous a montré nos limites en tant que praticiens. Même avec toute la volonté et les nuits debout, les personnes qui arrivent graves, décèdent.
Nous sommes fatigués, tant physiquement, que psychologiquement. Nous sommes habitués à côtoyer la mort, là n’est pas le problème. Cependant, nous n’avions pas l’habitude de devoir expliquer à des personnes que leur proche de 40 ans sans comorbidité qui n’était pas si mal jusque-là, a dû être intubé, mis sur le ventre et a de grandes chances de décéder. Ni d’expliquer à des enfants, que leur père de 60 ans ne sera accepté en réanimation, non pas parce qu’il n’y a plus de places, mais parce que nous ne pouvons pas donner de place à des personnes, qui nous le savons, n’ont que 5% de chance de sortir de la réanimation vivantes.
Nous leur donnions cette opportunité de gagner du temps et de laisser un miracle opéré jusque-là. Aujourd’hui, nous ne sommes plus en moyen de le faire.
Cette fatigue psychologique est accompagnée de nos larmes, qu’on essaie de garder pour nous, de notre colère de ne pas pouvoir sauver des patients qu’on suit depuis 2 semaines, de ce désarroi d’avoir tiré la sonnette d’alarme sur ce qui allait arriver en demandant aux gens de se vacciner et de nous voir traiter de corrompus et de menteurs.

La situation est grave, une majorité de familles en sortira endeuillées ou affaiblies, sachez-le. À ce stade, nous espérons juste en sauver au maximum, pour ne pas avoir ces morts sur la conscience. Nous payons un retard de vaccination, et il serait de mauvaise foi de ne pas l’admettre. Tout en comprenant les raisons qui ont causé cette méfiance, la situation est bien trop grave pour être politisée, aucun peuple ne pourra se battre pour sa liberté et sa justice s’il n’est pas vivant et en bonne santé.
Je vous en conjure, protégez-vous et vos anciens, rien n’est exagéré, rien n’est faux.

Seul.e.s s’arrachent, des patients attendent plus de 24h aux urgences dans l’espoir de pouvoir y accéder et décèdent entre temps, l’oxygène est précieux, des choix sont faits, … et des familles n’arrivent pas à comprendre la gravité de la situation pour autant ! Aidez-nous à vous sauver, en vous protégeant, en nous respectant. On sera là, toujours là, c’est notre travail et on ne vous décevra pas. Mais sans vous, nou péké fè ayen. Fos a tout moun, fos a gwadloup, force aux familles endeuillées et à celles en détresse. Force à mes collègues, on en sortira plus fort.

A mamie C., hospitalisée gériatrie, dont je savais déjà le pronostic mais que je n’ai pas pu soulager sur ma garde de mardi soir et qui s’est éteinte devant moi. Ta souffrance me hantera encore quelques jours. Que Dieu t’ouvre les portes du paradis.

Ines Mabchou