Les mobilisations sur les retraites 2019-2020

Le site du NPA - Pour engager la deuxième phase de la bataille contre Macron et sa réforme des retraites

il y a 2 mois, par Info santé sécu social

Alors que Macron a décidé de faire adopter aux forceps du 49-3 la loi sur les retraites, à cette étape, le mouvement d’opposition à la contre-réforme des retraites du gouvernement Macron-Philippe n’a pas atteint son objectif de retrait du projet. Mais la bataille est loin d’être terminée.

Cet échec n’est perçu ni comme définitif, ni comme une défaite aux conséquences irrémédiables. La mobilisation prolongée, déterminée de plusieurs secteurs notamment avec des grèves reconductibles, des manifestations dynamiques, l’implication de nombreuses structures syndicales, tout cela a placé le gouvernement sur la défensive et imposé, en victoires « collatérales », des reculs dans son projet (règle du grand-père, à l’italienne, etc.) qui ont largement décrédibilisé l’affirmation de système de retraites « universel ».

Mais l’essentiel est la contradiction dans laquelle le gouvernement s’enfonce : le passage en force est total, la légitimité du gouvernement est au plus bas et le sera encore davantage après les élections municipales, mais pourtant il se maintient, accélérant la crise politique globale.

Pour continuer la mobilisation et travailler à la victoire, nous devons tenter de comprendre les raisons de l’échec de la première phase du mouvement contre un projet qui porte des coups dramatiques contre des pans entiers du système de protection sociale.

L’échec des stratégies du mouvement ouvrier institutionnel

La réforme des retraites s’inscrit dans la suite d’une longue suite de contre-réformes incluant le Code du travail, l’assurance-chômage, etc. Des réformes indispensables à la bourgeoisie pour perpétuer sa domination dans une situation où la crise économique s’approfondit.

Face à ces enjeux, le niveau d’affrontement nécessaire pour faire reculer le pouvoir est extrêmement élevé. Surtout face à un pouvoir qui n’a pas de base sociale de masse, qui est hermétique aux pressions venues d’en bas, et ne répond qu’aux besoins de la grande bourgeoisie, comme les liens entre le gouvernement et les BlackRock et autres AXA l’ont prouvé maintes fois.

Si la politique structurée par la CGT, faite d’hésitations, d’atermoiements absolument inefficaces ou celle du ralliement quasi total organisé autour de la CFDT, ont une part importante de responsabilité dans l’échec, les causes sont plus profondes. Les appareils syndicaux sont profondément bureaucratisés, tant dans leurs structures verticales (Fédérations, Confédérations) et horizontales (UD) qu’à la base (syndicats d’entreprises) et sont incapables, même sur la base de positionnements radicaux pour certaines, d’emporter une large adhésion, de construire une mobilisation de masse. Perte de savoirs faire militants, engluement dans les multiples instances du « dialogue social », affaiblissement numérique, reculs politiques et répressions se conjuguent pour rendre le mouvement syndical impuissant à construire le rapport de forces au niveau indispensable.

Du côté de la gauche politique, le bilan est encore plus accablant. La France insoumise et le PCF se sont contentés d’une opposition institutionnelle, au sein du Parlement et en préparant les élections municipales. Leurs militants, à la base, ont été davantage investis dans la mobilisation, mais à aucun moment les directions n’ont semblé vouloir jouer un rôle dans la lutte, laissant cette tâche à l’intersyndicale. C’est d’autant plus problématique que Macron et le gouvernement ont dès le début – et l’utilisation de l’article 49-3 vient le couronner – de fait lié leur sort à celui de cette réforme, et qu’une victoire sociale ne peut être que liée à une victoire politique contre le pouvoir.

L’échec du débordement

En même temps, les forces militantes en rupture avec la stratégie de l’intersyndicale n’ont pas été en capacité d’en organiser son débordement. La grève ne s’est pratiquement pas étendue à de nouveaux secteurs, elle ne s’est pas développée dans chaque secteur en trouvant en son sein les forces nécessaires, elle n’a pas produit un niveau d’auto-organisation permettant de contester l’hégémonie des directions syndicales sur le mouvement. Encore moins dans le privé que dans le public.

En effet, la construction d’une mobilisation massive, durable, la grève générale interprofessionnelle, paraît hors de portée et est même largement hors des repères à un niveau un peu large . Même la capacité à marquer des points par la lutte sur des revendications minimales paraît inaccessible. C’est le cas dans le secteur privé, mais de plus en plus aussi dans le secteur public. La précarisation de l’emploi, la transformation des formes et des contenus du travail et la détérioration des conditions de travail sapent les bases de bases d’une (re)construction d’une conscience de classe à partir de luttes quotidiennes.

Par conséquent, les tentatives de coordonner les secteurs en lutte sont des échecs – et a fortiori de coordination nationale – parce qu’elles ne reposent pas sur une auto-organisation réelle à la base. Ces tentatives ont contribué à organiser les débats politiques dans le mouvement, elles ont réussi à prendre des initiatives ponctuelles (manifestation du 17 février, actions diverses, notamment pendant les vacances de décembre…), elles ont rappelé l’objectif à atteindre de la coordination des structures d’auto-organisation, pour une direction démocratique de la grève, mais elles n’ont pas pesé sur le rapport de forces. Elles n’ont pas même réussi à construire des structures démocratiques, avec des comités de grève issus des AG, des déléguéEs mandatéEs pour les coordinations, des éléments démocratiques indispensables car ils sont la marque du fait que les salariéEs s’approprient réellement ces outils de lutte. Ils les ont simplement regardés de loin, certains y trouvant au mieux des cadres de discussions. Au pire, l’échec a produit une expérience au cours de laquelle on discute ensemble mais chacun fait ce qu’il veut ensuite, où participantEs représentant des secteurs en grève sont marginalisés par des militants de secteurs sans grève, voire de militants sans base gréviste (non-salariés, chômeurs, retraités, permanents syndicaux…).

De façon similaire, il y a eu des secteurs en grève reconductible, mais minoritaires, y compris à la SNCF et à la RATP. S’il s’est détaché une couche militante qui ne se reconnait pas dans les appareils syndicaux, celle-ci, pour reprendre les termes de la LCR sur l’« avant-garde ouvrière large », « n’en constitue pas pour autant un tout homogène ». Elle mettait également en garde contre la « déviation » qui « surestime l’homogénéité et le niveau politique de cette A.G.L. et ses liens avec la classe, et sous-estime à l’inverse l’emprise des réformistes sur les masses, pense qu’il suffit de fournir un cadre unifiant à l’A.G.L. pour que sous notre aiguillon elle trouve à la fois le chemin des masses et celui du parti révolutionnaire. Cette déviation [escamote] tout le poblème du F.U. […] »1

Cette couche se coupe effectivement des masses qui retournent au travail, voir n’ont jamais fait le moindre jour de grève, tout en ne rejoignant pas les rangs des organisations révolutionnaires car elles sont polarisées par leur objectif d’affrontement conjoncturel avec le gouvernement.

Une période pour reconstruire

L’état du mouvement syndical et la situation des secteurs qui rompent avec les politiques de ses directions, nous ramènent à une nécessité plus large : la reconstruction de la conscience de classe et du mouvement ouvrier. Mais, cette fois, on peut les aborder dans le feu de la lutte de classes, pas à froid.

Les militants révolutionnaires ne peuvent pas oublier de ce point de vue le bilan du siècle passé. Qu’il s’agisse des syndicats ou des partis « ouvriers » leur élargissement numérique a de tout temps entraîné leur bureaucratisation et la « trahison » des intérêts de celles et ceux qu’ils sont censés regrouper et/ou représenter. Les reconstructions doivent impérativement prendre en compte ces histoires, nourries des flux et reflux de la lutte des classes. Toute bataille politique doit se mener en même temps qu’une bataille démocratique.

Reconstruire nécessite une analyse globale de la situation et quelques pistes. Le premier constat est que nous sommes dans une période où la succession des mobilisations pose les questions de l’organisation de la classe par en bas, comme une nécessité pour l’action.

Il faut profiter de cette période pour régénérer le mouvement ouvrier. Nous défendons l’indépendance de classe par rapport au patronat et à l’État, par rapport aux institutions qui absorbent les militants dans le « dialogue social » au détriment de l’organisation de la classe ; l’unité du prolétariat en opposition à toutes les divisions d’origine géographique, sexuelles, générationnelle ; la reconstruction d’un projet émancipateur, d’un horizon communiste comme espoir face à une société en décomposition complète ; l’auto-organisation comme réponse à la crise des organisations, combinée à, dans le contexte de la crise globale du système, la prise de conscience dans de larges secteurs de la nécessité de prendre en main « nos affaires ».

Quelles perspectives pour la lutte

Ces éléments doivent servir aux révolutionnaires dans les mobilisations, pour apporter des repères à des militantEs qui s’interrogent, se mobilisent parfois pour la première fois. Mais, pour que tout cela produise les meilleurs effets, il faut gagner. Et, si la première phase du mouvement a échoué, les points d’appui sont importants. Parmi eux, il y a le bilan de la première séquence : on ne peut gagner sans aller touTEs ensemble à l’affrontement, sans un mouvement qui ressemble à une grève générale, et les appels d’en haut ne suffisent pas, cela nécessite un travail à la base.

Le second est la situation du gouvernement. Il peut tenir grâce aux institutions de la Ve République, taillées pour permettre tous les passages en force. Mais sur le plan politique, il est extrêmement faible. L’utilisation de l’article 49-3 peut provoquer une rupture complète et une crise similaire à celle provoquée par le mouvement des Gilets jaunes, mais bien plus difficilé à juguler.

Dans ce contexte, la ligne du NPA consiste à travailler à la construction d’une grève de masse interprofessionnelle. Le mois de mars peut servir à préparer une telle explosion, par exemple à partir du 31 mars, partir touTEs ensemble en grève reconductible. Les dates de mobilisation des 5, 8 et 14 mars, peuvent être des points d’appui à moins que le 49-3 n’accélère les rythmes.

Nous travaillons à la construction d’une auto-organisation à la base, avec des comités de grève, des coordinations qui reposent sur une réalité démocratique et des nécessités militantes, en particulier le travail à l’extension de la grève, que les AG professionnelles ou interprofessionnelles se fixent quasi naturellement comme objectif.

Nous posons la question du pouvoir, c’est-à-dire le fait de dégager Macron et le personnel politique de la bourgeoisie, pour donner le pouvoir aux exploitéEs, à celles et ceux qui luttent, car ils et elles sont les mieux à même de savoir ce qu’il faut produire, comment le produire. Le niveau de l’affrontement en cours, l’utilisation du 49-3, l’absence d’alternative institutionnelle crédible à Macron posent la question de façon crue : il faut dégager la bande au pouvoir, au service des riches et des capitalistes.

Enfin, il faut remettre au goût du jour la question du parti. En effet, à l’heure où les syndicats limitent le champ d’affrontement en ne posant pas cette question du pouvoir, à l’heure où les organisations de la gauche réformiste ont la fâcheuse tendance à la réduire à la sphère institutionnelle (arène parlementaire, élections, référendum…), nous avons besoin d’un parti qui réponde à ces enjeux. La classe ouvrière a besoin, face à ces orientations, d’un parti unitaire, qui formule des propositions pour tout le mouvement ouvrier qui pose les questions de l’unité de la classe, de la stratégie pour gagner, du pouvoir, de la société. Les problèmes d’orientation se résolvent par le débat démocratique dans l’expérience fournie par l’action. C’est celui-ci qui produit des progrès massifs dans les stratégies, une homogénéisation de la classe, ce ne sont pas des tentatives de démonstrations par l’exemple qui ne peuvent rien donner parce qu’elles ne sont que des expériences partielles non partagées. La classe, comme le parti, doivent se constituer comme corps agissant dans le même sens, même si tous les membres de ce corps jouent des rôles particuliers, répondent à des besoins et des rythmes différentes, pas comme un magma dans lequel chacun tire dans une direction opposée.

Robert Pelletier et Antoine Larrache