L’hôpital

Libération - A l’IHU de Marseille, le grand raout des experts « libres » du Covid

il y a 1 mois, par Info santé sécu social

par Stéphanie Aubert
publié le 30 mars 2022

L’institut de Didier Raoult accueille pendant deux jours l’« International Covid Summit », au cours duquel une vingtaine de personnalités scientifiques controversées font entendre leurs voix, dissonantes de la doxa.

Un ponte de l’AP-HM avait glissé, dans un soupir, à Libé : « Ça va être un moment très amusant pour les journalistes et accablant pour nous… » Eh bien, il s’est trompé. Le 2e International Covid Summit (le premier s’était tenu à Rome à l’automne) qui a lieu depuis ce mercredi matin chez Didier Raoult à Marseille s’est révélé également accablant pour les médias en s’ouvrant par une charge virulente contre tous les journalistes, surtout ceux qui avaient osé émettre des doutes sur l’opportunité d’un tel colloque dans les locaux mêmes de l’IHU.

Le raout était organisé par le syndicat Enseignement Recherche Libertés, opposé à « la doxa gouvernementale » et l’association RéInfoLiberté, elle-même émanation du collectif de soignants RéInfoCovid, très actif contre la politique de santé publique française. Sur scène, Vincent Pavan, mathématicien, président de RéInfoLiberté, et Laurent Mucchielli, sociologue au CNRS, présentaient l’affaire. Soutenu par toute la planète comploto-antimasque-antivax, le « sommet » promettait un « premier bilan des connaissances et des controverses scientifiques ». Une manifestation où la presse ne semblait pas vraiment la bienvenue, l’organisation se contentant de renvoyer à son site où les interventions pourraient être suivies en live.

Raoult en première ligne

Un live qui commence poussivement, d’abord sans image, sans son, puis avec les voix mélangées du traducteur et des intervenants… Scientifiquement on ne pouvait pas encore juger, mais techniquement on est formel, c’est pas au point. Plusieurs changements de plateforme de streaming plus tard – le sommet était multidiffusé –, ça y est, la silhouette reconnaissable entre toutes du désormais célèbre chercheur marseillais apparaît. Et dans son discours d’accueil tout à la gloire de l’IHU et de sa propre action depuis les débuts de la crise Covid (et pendant qu’on est là, si on reparlait de l’hydroxychloroquine ?), le patron des lieux donne le ton : « Ça n’a pas de sens de savoir si on est pour ou contre les vaccins, la question c’est : a-t-on le droit d’être intelligent ? » – la formule est également le titre de ses vidéos hebdomadaires –, tout en prenant soin de préciser qu’il n’est pour rien dans l’organisation du congrès mais qu’il a « l’habitude de laisser les gens libres ». Baroud d’honneur de celui qui doit quitter ses fonctions à l’IHU cette année et réponse directe aux institutions hospitalo-scientifiques locales honnies qui s’étaient opposées, en vain, à la tenue du colloque au sein de l’IHU.

Dans le même sac, les médias, accusés de tous les maux par Vincent Pavan, qui, dans son intervention suivant celle de Raoult, vitupère contre « les journalistes mal intentionnés » qui n’ont qu’un objectif : priver le public « d’une information juste ». Ce que ledit sommet entend bien sûr réparer. Laurent Mucchielli fustige, lui, les « pressions politique et médiatique, le bashing » dont l’organisation du congrès a été victime, dénonce le harcèlement de l’IHU et de son directeur et « la propagande politico-industrielle ». Ça pose un décor pour le contenu de ce « sommet international » entre spécialistes, naviguant presque tous autour de la même mouvance. Résultat : des interventions hétérogènes, dont les conclusions aux relents polémiques douteux plus ou moins appuyés rendent difficile l’évaluation de la pertinence scientifique.

Alerte à la censure

Hélène Banoun, spécialiste en biologie et ex-chercheuse à l’Inserm, est ainsi revenue sur les origines du Sars Covid, mêlant hypothèses, publications récentes, citations du XVIIIe siècle, le tout sous l’égide de Michel Foucault. Pierre Sonigo, ex-partenaire de feu Luc Montagnier dans ses recherches sur le VIH, a exposé de manière tout à fait éclairante le fonctionnement des virus respiratoires, tout en mettant en cause le port du masque et en prônant « la liberté de vivre comme on en a envie ». En star américaine, Robert Malone, à l’origine des vaccins ARN, est resté sur son créneau en en dénonçant la dangerosité. Laurent Toubiana, docteur en physique (Inserm), comme il l’avait déjà fait dans le docu Hold-up, a remis en cause l’importance de l’épidémie. Des interventions plus ou moins accessibles au profane, souvent coupées par des défaillances techniques. Ce qui n’a pas manqué d’inquiéter les spectateurs à distance prompts à crier à la « censure » du colloque sur les réseaux – « la dictature refuse de nous laisser entendre la vérité », s’indigne un dénommé Capitaine. Ouf, ce n’était que le temps de la pause-café entre congressistes.

Le sommet de Marseille continue ce jeudi avec au programme « les controverses intellectuelles et scientifiques ». Question controverses, on avait l’impression d’avoir déjà été servis, pourtant. Et si on en veut encore, l’International Summit se délocalise ce vendredi et ce samedi à Massy (Essonne), avec, pour la dernière journée, une rencontre publique place du Grand-Ouest, où on pourra retrouver tous les intervenants. Ouverte à tous, garantie sans censure ni coupure de son, à l’air libre. Pour éviter tout risque de contamination ?