Covid-19 (Coronavirus-2019nCoV) et crise sanitaire

Libération - Antivaccins : l’extrême droite à fond la drague

il y a 2 mois, par Info santé sécu social

Par Tristan Berteloot — 13 décembre 2020

Chef de file des Patriotes et ex-numéro 2 du FN, Florian Philippot organisait vendredi un rassemblement contre la « dictature sanitaire », avec en ligne de mire notamment le vaccin. Une rhétorique qui se répand chez les souverainistes, non sans arrière-pensées.

Antivaccins : l’extrême droite à fond la drague

Vendredi, 18 heures. Une centaine de personnes sont rassemblées sous la pluie, face au ministère de la Santé, place Pierre-Laroque à Paris. Certaines portent un masque, d’autres non. Sur le sien, un homme a écrit quelque chose comme « allez tous vous faire cuire un œuf », mais en plus grossier – il s’agit d’un produit dérivé de l’« humoriste » Jean-Marie Bigard. Cet homme « n’aime pas être muselé ». Les manifestants disent être là, pour la « liberté » et surtout contre la « dictature sanitaire », la « censure », la « coronafolie ». Certains ont enfilé leur gilet jaune. De grosses baffles ont été installées à l’arrière d’une Kangoo : « Les langues sont en train de se délier », « On nous dit que Giscard serait mort du coronavirus, vous y croyez ? »

Dans la foule, il y a un colonel, que beaucoup viennent saluer. Un drapeau français flotte dans l’air. Des affiches des Patriotes, le mouvement de Florian Philippot, l’ex-bras droit de Marine Le Pen, avec un slogan : « Le remède est pire que le mal. » Un type traverse le groupe, les sourcils froncés vers le haut, de l’air de celui qui sait. Un autre arbore une pancarte « libérez le Pr Fourtillan », cette figure du mouvement antivaccins français, qui accuse l’Institut Pasteur d’avoir fabriqué le Covid-19, une fake news. Il a récemment été interné en hôpital psychiatrique. « C’était un opposant à l’industrie pharmaceutique, c’est un lanceur d’alerte, il s’est fait des ennemis », raconte l’homme à la pancarte. « La coïncidence mérite en effet des explications », répond un autre. Au milieu de tout ça, il y a Vincent Lapierre, journaliste pro-Dieudonné très suivi des gilets jaunes. Il est en plein reportage, pour son média d’extrême droite, Le Média pour tous.

Philippot s’adresse aux gens, debout sur un banc, en petite veste décontractée. Il hurle dans son micro : « Vous n’êtes pas seulement lucides, vous êtes aussi des résistants. » Et tout le monde reprend : « Résistance, résistance, résistance. » « Nous n’allons pas nous taire, poursuit l’énarque. La macronie tue plus que le virus. Ils veulent le contrôle total de nos vies. Ils nous transforment en robots, en zombies. Pour se soigner, il n’y a pas que les vaccins, il y a aussi la vitamine D. Français, réveille-toi. Nous ne sommes pas soumis, nous sommes libres. » Et tout le monde scande : « Liberté, liberté, liberté. »

« Un outil pour nous mettre en esclavage »
Dans le public, il y a Jérôme, 54 ans, comptable. Crâne chauve, calme, sympathique. Il suit Philippot depuis quelques semaines, vient de prendre sa carte aux Patriotes. Parce qu’il apprécie « ses vidéos. Il est le seul à proposer une résistance ». Jérôme ne sait pas que Philippot a été numéro 2 du Front national pendant des années. Pour lui, le FN, c’est Marine Le Pen, « c’est l’extrême droite ». Jérôme n’a pas la télé. Il s’informe lui-même, « préfère choisir ce qu’il regarde ». Il passe beaucoup de temps à chercher sur Internet et sur TV Libertés. Une chaîne de « réinformation »… d’extrême droite. Jérôme est d’accord avec l’idée générale du documentaire Hold-up, comme quoi le nouveau coronavirus Sars-CoV-2 « est un outil pour nous mettre en esclavage ».

Marginalisé depuis qu’il s’est fait virer du Front national (devenu ensuite Rassemblement national) après la présidentielle perdue de 2017, Philippot multiplie en ce moment les actions du genre, pour tenter de se refaire une santé parmi les complotistes antivaccins français. Récemment, il a publié le livre Covid-19, l’oligarchie démasquée, vendu 9 euros sur le site des Patriotes. Sur Twitter, l’ancien député européen enchaîne les messages alarmants et veut « faire éclater la vérité ». Sur Facebook, il a récemment disserté avec Marion Maréchal, ancienne députée, nièce de Marine Le Pen. Les deux ont beaucoup parlé de Hold-up, qui « pose des questions légitimes balayées par les grands médias qui ont rejeté en bloc ce documentaire ». Ils ont aussi assuré que « le vaccin est virtuel, il n’existe que dans les communiqués des laboratoires pharmaceutiques, pour augmenter leurs cours en Bourse ». Et que le « nouveau terme de "complotistes" », que l’on peut se voir opposer parfois lorsque l’on « pose des questions » au sujet du Covid-19, sert en réalité à « disqualifier » ceux qui veulent « débattre des sujets de fond ».

27% des sympathisants RN ont l’intention de se faire vacciner
Ces sorties sont tout à fait contrôlées. Elles ont redoublé d’intensité chez les leaders politiques d’extrême droite depuis l’annonce de l’arrivée du vaccin de Pfizer-BioNTech, car ils y ont vu une opportunité de capter un nouvel électorat. Eux qui peinent à convertir en voix leur opposition systématique à la politique du gouvernement depuis le début de la crise sanitaire. Aujourd’hui, seulement 41% de la population française aurait l’intention de se faire vacciner contre le nouveau coronavirus, selon une récente étude de l’Ifop. Soit parce qu’elle doute de l’efficacité du vaccin, dont le délai de fabrication est jugé « trop court », soit par défiance dans la politique du gouvernement. Parmi les sceptiques, une partie pourrait être tentée par le vote extrémiste : d’autres études ont pu montrer que le profil type du mouvement antivaccin, hétéroclite, peut-être attiré par les discours populistes ; Marine Le Pen, le souverainiste Nicolas Dupont-Aignan ou le pro-Frexit François Asselineau y ont la cote. Ainsi, seulement 27% des sympathisants du RN ont l’intention de se faire vacciner contre le Covid-19.

Loin de se jeter sur ce gâteau comme son ancien numéro deux (pour éviter l’étiquette de « complotiste »), le parti de Marine Le Pen a opté pour une stratégie moins tranchée dans le but d’alimenter sa base électorale avec l’air de ne pas y toucher. Les dirigeants de la formation d’extrême droite ont intégré depuis longtemps le « droit de douter » dans leur rhétorique. Pas seulement pour exister en tant que mouvement d’opposition, mais aussi parce qu’il flatte l’imaginaire méfiant et victimaire de ses électeurs aux tendances conspirationnistes.

Récemment, Le Pen a affirmé qu’elle pourrait se faire vacciner si le vaccin était « sûr », tout en se positionnant contre l’obligation de la vaccination. Selon elle, les Français doivent pouvoir choisir : « C’est à eux, dans leur for intérieur, de décider s’ils souhaitent ou pas se vacciner. » Le vice-président du RN et eurodéputé Jordan Bardella a, lui, parlé d’« opacité » autour des commandes de vaccins par l’Union européenne. Et aussi affirmé qu’ils « vont expérimenter des méthodes qui n’ont jamais été testées sur l’homme ». De la pure rhétorique complotiste.

Tristan Berteloot