Covid-19 (Coronavirus-2019nCoV) et crise sanitaire

Libération - Après le Covid, la santé publique au point mort

il y a 1 mois, par Info santé sécu social

La philosophe Barbara Stiegler et le médecin de santé publique François Alla reviennent dans un texte revigorant sur la gestion autoritaire et centralisée de l’épidémie. Un recul sidérant par rapport à la démocratie sanitaire dans laquelle la liberté du citoyen est centrale.

publié le 4 avril 2022 à 21h12

Pourquoi ce sentiment de gêne à la lecture de ce « Tract » de chez Gallimard intitulé Santé publique année zéro ? Ecrit par un duo de renom – la philosophe Barbara Stiegler et le médecin de santé publique François Alla –, on attendait avec plaisir leur analyse de deux ans de gestion du Covid-19. Et in fine, l’on n’est pas déçu, car le texte fourmille de décryptages précis, et d’une mise à plat impressionnante des décisions publiques. Pour autant, il demeure ce drôle sentiment d’un texte froid et brutal, sans nuance. D’une certaine façon, on pourrait leur reprocher ce qu’ils reprochent à nos gouvernants, à savoir un manque de tolérances et d’ouvertures. Et cela alors même que la santé publique est un domaine fait de doutes, d’incertitudes, et de complexités dans les liens multiples de causalité. Ce ton péremptoire mis à part, leur texte reste revigorant. Et nous pousse à regarder différemment la succession des événements et des décisions prises.

Le point de départ est un constat : comment se fait-il que après plus de 40 ans d’épidémie de sida, que après l’émergence d’un acteur décisif dans les politiques publiques qu’ont été les associations de malades, que après l’apparition d’une démocratie sanitaire dans laquelle la liberté du citoyen est centrale, comment se fait-il donc que la gestion de l’épidémie du Covid-19 ait à ce point ignoré cette histoire pour devenir une politique sanitaire autoritaire et centralisée ? Comment se fait-il que 20 ans après l’adoption de la loi Kouchner sur les droits des malades, ces droits ont été aussi si peu respectés ? Comment se fait-il que la santé publique, qui était née sous le régime de la responsabilité et des Droits de l’homme, de la santé communautaire et du bien commun, ait à ce point régressé ?

Des « stratégies globales indifférenciées »

On a assisté, il est vrai, à un recul sidérant. Les auteurs n’apportent pas de réponse unique pour expliquer cette régression, même si pour eux l’avancée du néolibéralisme est l’élément clé. Le second constat est cet ahurissant aveuglement sur ce qui définit profondément une épidémie. « La première erreur fut de considérer que nous nous trouvions confrontés à un problème réductible à un virus. » Et ils développent : « Comment a-t-on pu, à ce point, oublier que les déterminants sociaux de la santé étaient dépendants les uns des autres, que la santé est d’abord un fait social et que, par conséquent, à court terme comme sur le temps long, des telles mesures (autoritaires) ne pouvaient que être destructrices pour la santé publique elle-même ? » écrivent-ils. « En considérant que les populations étaient composées d’individus interchangeables, dont la probabilité d’être contaminée était identique pour tous, ces modélisations ont par nature contribué à l’invisibilisation des disparités sociales et territoriales. Elles ont par là même conduit à promouvoir des stratégies globales indifférenciées… » Dans ce monde uniforme, un seul critère s’est imposé : le chiffre. « Le slogan, lancé par le ministre de la Santé, en pleine crise épidémique, “on débat de tout, sauf des chiffres”, illustrait à merveille cette instrumentalisation, tout en mettant à bas les principes fondamentaux de la démarche scientifique. »

C’est donc un monde vidé de tous les aspects sociaux sur lequel ont travaillé nos gouvernants, avec pour baromètre des statistiques incertaines. Résultat, « au lieu de protéger les populations les plus fragiles face au virus […] cette politique n’a pas cessé, pendant deux ans, d’aggraver l’ensemble des inégalités et des vulnérabilités ». Le confinement a été conçu le même pour tous, sans la moindre mesure d’accompagnement, oubliant que vivre dans une maison à Neuilly n’est pas la même chose que de s’entasser dans un F3 à Bobigny.

Confusion entre les experts et politiques

Et l’on a retrouvé cette même indifférenciation avec la politique vaccinale : « Au lieu d’adopter un raisonnement de santé publique de nature relationnelle, ciblé et proportionné, les pouvoirs publics n’ont reconnu qu’une seule forme de réalité : celle du tout ou rien. » Pour nos auteurs, c’est là que va se faire la bascule « dans l’ère d’un utilitarisme, clairement autoritaire ». Ainsi, n’est plus regardée seulement la balance médicale bénéfices-risques du vaccin mais se superpose dessus la menace de restrictions brandies par le gouvernement : soit vous vous vaccinez, soit on vous confine. Le meilleur exemple de ce mélange de genres se retrouve dans les propos du professeur Alain Fischer, responsable de la stratégie vaccinale, qui de façon étonnante pour un médecin, va quitter l’argumentation médicale pour justifier la vaccination des adolescents. « Pour les adolescents qui ont un risque sanitaire minime face au Covid, dira-t-il, il y a un bénéfice individuel au sens social et psychologique à se faire vacciner, car ils paient un trop lourd tribut à la pandémie avec des décrochages scolaires…. » On pourrait objecter que c’est le rôle du politique que d’intégrer d’autres critères que ceux médicaux, mais là où le bat blesse, c’est « que les structures d’expertise ont été réduites à assurer le service après-vente d’une série de décisions déjà prises par le président de la République ou par les membres de son gouvernement… ». Confusion évidente de genres, les experts se prenant pour des politiques, et les politiques s’appuyant sur ces dits experts.

Dans le cas de la vaccination des adolescents, la démonstration est particulièrement pertinente, car il y avait un trou énorme dans le dispositif vaccinal français : le faible taux de vaccination des vieux. « Que la France ait la plus mauvaise couverture vaccinale en Europe de l’Ouest chez les personnes âgées, devrait interroger », écrivent les auteurs qui notent : « On a instrumentalisé les mineurs au service de la stratégie vaccinale. » En d’autres termes, on a vacciné les ados, car on n’avait pas réussi à vacciner tous les vieux qui, eux, étaient à risques.

On le voit, ce « Tract » est rempli d’éclairages passionnants. En conclusion, les auteurs se refusent à en formuler une. Constatant que la santé publique vient de connaître une régression énorme, ils appellent à en prendre acte, à sortir de la « sidération ». Bref, à reprendre pied dans les réalités, « d’un fait à l’autre ».

Barbara Stiegler et François Alla : Santé publique année zéro, « Tracts », Gallimard, numéro 37, 64 pp., 3,90 €.