Covid-19 (Coronavirus-2019nCoV) et crise sanitaire

Libération - Au service de réanimation d’Aulnay-sous-Bois : « Il faut avoir conscience que ça peut reprendre »

il y a 5 mois, par Info santé sécu social

Reportage

Les soignants de l’hôpital Robert-Ballanger constatent avec soulagement une baisse du nombre de patients atteints du Covid-19. Mais l’équipe reste exténuée et tous croisent les doigts pour ne pas faire face à une quatrième vague. « Libération » a passé une journée sur place.

publié le 8 juin 2021

Quand on passe les portes de la réanimation, le temps s’arrête. Il est 9 heures du matin ce lundi à l’hôpital Robert-Ballanger d’Aulnay-sous-Bois (Seine-Saint-Denis) mais, une fois dans les couloirs du service, tout ce qui se passe dehors semble mis en pause. Jusqu’à ce qu’un nouveau malade vienne remplir un des lits. Ici, la vie des patients est « mise entre parenthèses », comme aime le dire Francesco Santoli, chef du service réanimation. Il file la métaphore : « Parfois, elle se termine par un point. D’autres fois, par un point-virgule, ou des points de suspension. »

Les équipes du service sont à bout après plus d’un an d’épidémie. « Le Covid nous a beaucoup confrontés à l’échec », explique une infirmière. (Denis Allard/Libération)
Pendant de trop longs mois, les soignants du service ont vu des vies s’arrêter brutalement, la faute au Covid-19. Mais, depuis plusieurs jours, l’équipe reprend son souffle. Ce lundi, sur 18 lits, cinq seulement sont occupés par des malades du virus. Contre la quasi-totalité du service il y a encore à peine deux semaines. A l’échelle nationale, la pression était en baisse dans les services de réanimation, avec 2 472 personnes hospitalisées (-16% sur une semaine). Célia ne veut pas crier victoire trop vite. Mais quand même, pour l’infirmière de 34 ans, exténuée d’avoir perdu tant de patients, ce creux au cœur de la pandémie est un soulagement. « Le Covid nous a beaucoup confrontés à l’échec, surtout ces derniers mois, et même avec des personnes plus jeunes que celles qu’on voit habituellement », explique-t-elle, en repensant à une femme de 42 ans emportée par le virus après que les soignants ont tout tenté pour la sauver.

« Nos corps nous lâchent »
Bien sûr, le service de réanimation n’est pas étranger à ces issues tragiques. Le service accueille les patients les plus graves, ceux qui sont entre la vie et la mort. « Avoir un pied en réa, c’est avoir un pied dans la tombe. Mais c’est pire avec le Covid », résume Célia. Foulard coloré enlaçant son chignon blond cendré et lunettes sur le nez, elle enfile toute une panoplie de protections : gants, sous-blouse, masque… Direction la chambre d’une patiente d’une quarantaine d’années, atteinte du virus. Puis celle d’un homme plus vieux, hospitalisé pour les mêmes raisons. Infirmière dans le service depuis une dizaine d’années, Célia n’a jamais ressenti un épuisement tel que celui qu’elle éprouve après plus d’un an et trois vagues de Covid. Nadia, 56 ans, ne peut pas dire le contraire : « On n’arrête pas mais nos corps nous lâchent. Alors forcément, on a des arrêts de travail, déballe l’aide-soignante. C’est arrivé plus d’une fois qu’on se flingue le dos en mettant les patients sur le ventre pour les aider à mieux respirer. C’est lourd de retourner quelqu’un. » Ce lundi, deux aides-soignantes sur quatre sont justement arrêtées.

« Le pire, c’est la fatigue psychologique, martèle Nadia. Quand on s’apprête à intuber quelqu’un qui nous dit : “Je ne veux pas mourir”, comment voulez-vous savoir quoi répondre ? C’est atroce. On perd des gens du Covid alors que rien ne les aurait amenés en réa sans cette pandémie. » Johan, un des médecins, garde le vif souvenir d’un patient de 55 ans. Pendant un moment, « il était conscient, souriant. J’ai fini par l’intuber. On a tenté le tout pour le tout, mais ça n’a pas suffi ». Durant tous ces mois, les histoires au dénouement tragique ont rythmé la vie des soignants du service. Comme celle de cette femme, terrassée par le Covid alors que sa fille d’une vingtaine d’années était enceinte. « Elle ne voulait pas que sa mère meure avant d’avoir vu le bébé, elle n’y croyait pas, mais on n’a rien pu faire », rembobine Cynthia, infirmière de 25 ans, aux cheveux bruns attachés en chignon.

Applaudissements
Mais il y a aussi les moments qui font sourire. Perchée sur un tabouret dans le couloir du service, Cynthia fait défiler les souvenirs des patients qu’elle a accompagnés. Elle se remémore ce monsieur, conscient, à qui il a fallu annoncer qu’il allait être intubé. Quand elle rentre dans sa chambre, la jeune femme le découvre en larmes. Il venait d’enregistrer une vidéo à sa famille pour leur dire au revoir. Finalement, il s’en est sorti.

« A chaque fois qu’un patient Covid quitte le service en vie, toute l’équipe l’accompagne vers la sortie en l’applaudissant. Parfois, il y a même des soignants qui pleurent de joie. »

— Carole, infirmière au service réanimation de l’hôpital Robert-Ballanger à Aulnay-sous-Bois

Adossée contre un mur à l’extérieur du service le temps d’une pause, Carole tient une sucette rayée rouge et blanche dans la main. Là encore, un souvenir d’une patiente quinquagénaire qui a survécu au Covid, après être restée 60 jours en réanimation. « Sa sœur nous a ramené des bonbons. Il y a quinze jours, la famille d’un autre malade qui s’en est sorti nous a fait livrer des pizzas, sourit la cadre de santé. La réa, c’est traumatique pour les patients. On est heureux quand on a des nouvelles positives de ceux qui sont sortis. »

A sa gauche, Carole désigne la porte vitrée qui permet de sortir du service de réanimation. « A chaque fois qu’un patient Covid quitte le service en vie, toute l’équipe l’accompagne vers la sortie en l’applaudissant, raconte-t-elle. Parfois, il y a même des soignants qui pleurent de joie. »

« Je veux revivre, comme tout le monde ! »
Francesco Santoli le sait, son équipe est éprouvée. Lui aussi. Derrière son bureau, un café à la main avant d’enchaîner les réunions, le chef de service le dit sans détour : en une année, il a l’impression d’avoir pris cinq ans. Alors il compte sur le déconfinement et l’été pour souffler un peu. Lui aussi, il profite des terrasses, « entièrement vacciné ». Il espère même pouvoir retourner voir sa famille en Italie bientôt. Mais, quand on lui demande s’il est serein face à la décrue de la pandémie, il secoue immédiatement la tête : « Je veux que ça aille dans le bon sens. Mais il faut avoir conscience que ça peut reprendre. Et si c’est le cas, ce sera très dur pour les soignants. »

Dans le service, personne ne se veut prophète : « On n’est pas épidémiologistes, rappelle Henri Faure, médecin réanimateur, mais je fais partie des optimistes. » Léo, un interne blond à lunettes de 26 ans, jette un œil attentif dans les chambres des patients Covid qu’il doit gérer. Pour lui, « cet été, ça devrait aller. A la rentrée, je ne sais pas. Personne ne peut deviner ce qui va se passer ».

De son côté, Célia craint une reprise de l’épidémie à la rentrée : « J’ai peur de la potentielle quatrième vague qu’on va se manger à l’automne si on réduit les gestes barrières d’un coup, comme le port du masque. » Etre fataliste ou optimiste ? Cynthia ne sait plus vraiment. Seul l’avenir dira ce que la pandémie va devenir. En attendant, l’infirmière l’admet volontiers : elle aussi, elle a envie de « reprendre une vie normale ». Comme ses collègues, comme tout le reste du pays. Prendre l’apéro en terrasse, boire un verre en amoureux, dîner avec des amis… « Je veux revivre, comme tout le monde ! » s’exclame la jeune infirmière. Aurélie, une de ses collègues, approuve : « On est tellement soulagés d’être déconfinés et voir enfin autre chose que l’hôpital… Pour la suite, on verra bien. »