Covid-19 (Coronavirus-2019nCoV) et crise sanitaire

Libération - Covid-19 La vaccination des enseignants encore repoussée

il y a 3 jours, par Info santé sécu social

Renvoyée à mi-juin comme pour l’ensemble des moins de 50 ans par Emmanuel Macron, la vaccination des profs n’est toujours pas programmée. En première ligne, les profs craignent de reprendre les cours le 26 avril, sans protection.

par Elsa Maudet et Anaïs Moran
publié le 7 avril 2021

Le Président l’assurait fin mars : les enseignants pourront se faire vacciner « à partir de mi-fin avril ». Les intéressés ont accueilli la nouvelle avec la plus grande prudence, habitués qu’ils sont aux revirements gouvernementaux. Ils ont semble-t-il bien fait. Lors d’un échange en visio avec des collégiens ce mardi, Emmanuel Macron a indiqué que les profs feraient partie des publics prioritaires une fois la vaccination ouverte aux moins de 50 ans. Ce qui nous mène, à ce stade… à la mi-juin. Le ministère de l’Education nationale n’a pas répondu à nos demandes de précisions. « On commence à être un peu excédés de voir tous les atermoiements, souffle Sophie Vénétitay, porte-parole du Snes-FSU, premier syndicat dans les collèges et les lycées. Tout le monde semble d’accord pour dire haut et fort qu’il faut nous vacciner rapidement, mais personne ne semble d’accord pour savoir comment faire. »

Sur le plan scientifique, et selon la littérature actuellement disponible, les profs montrent un taux d’infection « semblable à celui des adultes du même âge et du même sexe », résumait ainsi l’épidémiologiste Arnaud Fontanet, membre du Conseil scientifique, dans une tribune publiée le 24 février par le British Medical Journal. Cette absence de surrisque a par exemple été pointée dans l’étude ComCor de l’Institut Pasteur, dont les derniers résultats datent de mars dernier. Elle a aussi relevée par le Centre européen de prévention et de contrôle des maladies, qui écrivait dans un rapport de décembre 2020, appuyé par des résultats suédois, norvégiens et britanniques : « Le personnel éducatif et les adultes en milieu scolaire ne sont généralement pas plus à risque d’infection que les autres professions. »

Début mars, une nouvelle étude publiée sur la Suède dans le Proceedings of the National Academy of Sciences notait tout de même un taux d’infection plus grand chez les enseignants qui avaient continué le présentiel pour les petites classes, comparés à leurs collègues qui faisaient cours en distanciel avec les élèves adolescents. Cette étude est « la seule sérieuse qui va dans le sens opposé des autres travaux sérieux, rappelle Arnaud Fontanet. Globalement, les données sont assez solides pour dire que le corps professoral ne présente pas de surrisque. Cela ne signifie pas que les enseignants ne sont pas exposés, car ils le sont bien sûr. Mais cela veut dire qu’ils se protègent bien, avec des gestes barrières bien intégrés. »

« Très difficile de jauger quelle profession est plus légitime que d’autres »
Si la demande d’être vacciné est aussi insistante de la part d’une partie du corps enseignant, ce n’est pas tant pour des préoccupations individuelles – même si elles existent. « Si on vaccine les enseignants, les écoles ne fermeront pas », résume Pascal (1), personnel de direction dans un lycée de l’est de la France. Ces trois semaines de fermeture forcée auraient pu être l’occasion de vacciner une première fois tout le monde et ainsi de lancer réellement la machine, avec l’espoir qu’une bonne partie des volontaires aient obtenu leurs deux doses d’ici à la mi ou la fin mai. Or, « si on reprend le 26 avril dans les mêmes conditions, on ne va pas tenir les dix semaines [qui resteront jusqu’aux vacances d’été, ndlr] », avertit Guislaine David, porte-parole du SnuiPP-FSU, majoritaire dans le premier degré. L’histoire sans fin.

Vaccination prochaine des enseignants : « Il faut aller vite parce que ça craque de partout dans les écoles »
Certains enseignants ne sont pas non plus à l’aise à l’idée de se faire vacciner avant d’autres personnes. « Si on considère que les écoles sont un foyer de contamination, c’est très logique [de vacciner le personnel éducatif en priorité, ndlr]. Après, c’est très difficile de jauger quelle profession est plus légitime que d’autres… » songe Arnaud, enseignant en maternelle à Rennes. Stéphanie, directrice de maternelle dans les Deux-Sèvres, s’interroge également, « sachant qu’on fait le maximum pour respecter le protocole sanitaire qui nous a été imposé et qu’il est censé nous protéger contre la maladie ».

« Beaucoup de pays ont fait le choix de mettre les enseignants parmi les publics prioritaires, ce n’est pas une lubie ! » défend Marie, instit dans l’est de la France. Selon un rapport de mars rédigé par l’OCDE, des pays tels que l’Italie, le Portugal, l’Allemagne ou l’Espagne ont déjà fait des enseignants une des priorités de leur campagne vaccinale, avec des critères d’urgence selon l’âge ou le niveau de classe dans lequel exercent les professeurs. D’autres en revanche, comme la Belgique, les pays scandinaves ou les Pays-Bas, n’ont pour l’heure rien proposé de spécifique pour la profession. « Les enseignants sont soit soumis au même calendrier de vaccination que la population générale, soit le calendrier de vaccination des enseignants n’a pas encore été défini », écrit l’OCDE.

Bricoler pour remplacer les profs
Quant à la situation française, le professeur Arnaud Fontanet, également membre du Conseil d’orientation de la stratégie vaccinale présidé par Alain Fischer, analyse : « La première phase est de vacciner les plus fragiles, on est doucement en train de sortir de cette phase, mais tout cela n’est pas encore fini. Pour la future seconde phase, oui, c’est important de commencer à réfléchir aux nouvelles priorités. Il y aura des arbitrages à faire. Dans ce contexte, le critère des professions les plus exposées au virus, car en contact avec beaucoup de monde, comme les enseignants, les policiers ou les caissières de supermarché, peut tout à fait s’entendre. »

« Si on avait un système qui fonctionnait avec des remplaçants en nombre suffisant, peut-être que je n’aurais pas la même réflexion », poursuit Marie. En temps normal déjà, les remplaçants manquent. Ces derniers mois, pour faire face à l’absence de profs positifs au Covid ou cas contact, les établissements se sont mis à bricoler, envoyant parfois des assistants d’éducation (AED), des Atsem (Agents territoriaux spécialisés des écoles maternelles) ou des assistants d’élèves en situation de handicap (AESH) faire classe. Nombre d’élèves, dont l’enseignant était absent, ont aussi été dispatchés dans d’autres classes, favorisant ainsi le brassage tant proscrit par le protocole sanitaire de l’Education nationale.

« Si on avait un système qui fonctionnait avec des remplaçants en nombre suffisant, peut-être que je n’aurais pas la même réflexion. »

— Marie, institutrice
Certaines mairies n’ont pas attendu le go gouvernemental pour autoriser la vaccination des profs. Plusieurs maires de droite de la capitale s’y sont mis, à l’image de Rachida Dati, qui affirmait sur France Inter fin mars : « En fin de journée, vous avez des doses qui ne sont plus affectées, des gens qui ne viennent pas. Nous affectons ces doses, au lieu de les jeter, au personnel enseignant. »

Des initiatives que déplorent les représentantes syndicales contactées par Libération. « Si ce sont les collectivités locales qui viennent au secours de la vaccination, ça veut dire que notre ministère de tutelle n’est pas en capacité de nous protéger », regrette Guislaine David. « Chacun s’organise dans son coin mais ce n’est pas une stratégie globale et ça montre bien qu’il n’y a pas de pilote dans l’avion Education nationale au niveau gouvernemental, estime Sophie Vénétitay. A très court terme, ça peut permettre de rassurer certains collègues, mais c’est révélateur de l’incurie du gouvernement. »

Dans un coin de l’est de la France, des profs ont pu profiter d’une erreur. La semaine passée, des groupes WhatsApp se sont agités autour d’une bonne nouvelle : des créneaux de vaccination ont soudainement été ouverts aux enseignants sur Doctolib. Pascal, 50 ans et sans comorbidités, a sauté sur l’occasion et a obtenu un rendez-vous trois jours plus tard. En arrivant à l’hôpital, « je n’avais pas l’âge des personnes qu’ils attendaient. Ils m’ont demandé si j’étais personnel soignant, j’ai dit non, enseignant. Ils ont dit qu’il y avait eu un bug mais que, l’erreur venant d’eux et vu qu’il fallait vacciner tout le monde, ça ne changeait pas grand-chose », raconte-t-il.

Pascal a donc eu sa première dose mardi, la seconde suivra début mai. Marie a profité du même filon et recevra sa première injection ce jeudi, la seconde début mai également. Si elle est contente de l’opportunité, elle regrette que le gouvernement n’ait pas agi : « Ma vaccination va être valable pour un mois et demi de classe. » Les enseignants pressent pourtant le gouvernement d’autoriser la vaccination depuis janvier et le déploiement sur le territoire du variant britannique.

(1) Le prénom a été modifié.