Covid-19 (Coronavirus-2019nCoV) et crise sanitaire

Libération - Covid-19 en Espagne : « Pour moi, ma mère n’est pas morte, elle a été tuée »

il y a 4 mois, par Info santé sécu social

Par François Musseau, correspondant à Madrid — 17 juillet 2020

L’épidémie ayant été particulièrement meurtrière dans les maisons de retraite du pays, des familles de victimes se sont associées pour poursuivre en justice le groupe Vitalia, opérateur de ces « residencias ».

Un jour d’avril, José María Blasco Pérez reçoit une urne. « C’est la maison de retraite qui me l’envoyait et il me fallait croire qu’elle contenait les cendres de ma mère. Mais, au fond, je n’en sais rien. J’ai amené l’urne au columbarium où je les ai placées à côté de celles de mon père. Mais je ne suis pas en paix, rien ne pourra m’enlever la rage et la colère qui m’envahissent. Sauf que la justice se fasse. Car ma mère a été assassinée, ni plus ni moins. » La soixantaine, employé dans la fabrique de bière Mahou, José María fait partie de ces Espagnols qui ont perdu un parent pendant la pandémie de Covid-19 et qui estiment que ce parent a été abandonné à son sort, délaissé, pour mourir dans la plus totale désespérance. Il fait partie d’un collectif de 45 personnes qui, pour économiser en frais de justice, ont déposé une plainte collective devant les tribunaux de Madrid contre une même maison de retraite, celle où résidait sa mère depuis sept ans : la residencia (« maison de retraite ») Vitalia de Leganés, une grosse cité-dortoir du sud de Madrid. Au total, 38 procédures judiciaires sont en cours contre des maisons de retraite de la région de Madrid, accusées de ne pas avoir assez agi pour éviter la mort de centaines de résidents.

En plein déconfinement, l’heure est venue de faire les premiers bilans, de panser ses plaies et de faire la lumière sur les affres du coronavirus. Jeudi, au palais royal de Madrid, une cérémonie civile était organisée pour rendre hommage aux 28 400 victimes de la pandémie, en présence du roi Felipe VI et de toutes les huiles. Malgré le caractère fédérateur de la cérémonie, des voix de protestation se sont fait entendre, surtout contre les maisons de retraite et Ehpad.

Parmi les pays les plus touchés par la pandémie, l’Espagne est celui où les residencias sont particulièrement montrées du doigt : manque de moyens matériels et humains, soins insuffisants, amateurisme et laisser-aller, opacité des structures, silence des responsables… Autant de tares mises en évidence dans nombre de ces maisons de retraite, là où l’essentiel de l’hécatombe a eu lieu : 5 688 personnes y sont mortes des suites du coronavirus dans la seule région de Madrid, la plus touchée avec la Catalogne. Un bilan comparable à celui de toutes les maisons de retraite de France ou d’Italie. Pour les avocats des collectifs qui ont déposé plainte, le premier combat est d’obtenir que les plaintes soient prises en compte par les tribunaux avant, le cas échéant, l’ouverture de possible procès d’ici un an. Sur les 475 residencias que compte la région de Madrid, une bonne centaine sont dans le viseur des plaignants. Parmi elles, au premier chef, « Vitalia Home Leganés », où est morte la mère de José María Blasco Pérez. Le foyer bat le record de mortalité dû au Covid-19 : sur les 266 résidents, 119 ont succombé. Pas loin de la moitié. La directrice n’ayant pas répondu pas à notre sollicitation, seul un porte-parole de l’entreprise se défend : « Nous avons toujours strictement respecté toutes les normes en vigueur, mais nous préférons cesser de parler de morts, par respect pour les salariés et les familles. »

Vitalia Home Leganés est un ample et lumineux édifice moderne situé en périphérie de cette ville de quelque 200 000 habitants. Sa réception et ses salons sont peints en violet, jaune et bleu clair. Une voix douce enregistrée y susurre régulièrement les mérites de ce « havre de paix » et énumère les multiples activités « pour un soin centré sur chaque personne ». Exactement le contraire de ce que disent les plaignants comme José María. « Tout le monde doit un jour mourir dans cette vie. Mais on n’a pas le droit de laisser périr de cette façon-là, surtout dans un lieu qui a pour mission de prendre soin des gens jusqu’à leur dernier souffle. Pour moi, ma mère n’est pas morte, elle a été tuée. »

« Abandon le plus total »

A la mi-mars, lorsque le confinement est déclaré, José María ne se fait pas de mouron pour sa mère, certes âgée de 87 ans, mais « pleine de vie, avec toute sa tête, active ». Mais au cours des jours suivants, confiné chez lui, son inquiétude grandit. Le 22 mars, on lui indique par téléphone qu’elle a des symptômes. Il insiste pour qu’elle soit immédiatement conduite à l’hôpital voisin Severo-Ochoa, de bonne réputation. Pas nécessaire, lui dit-on. Le 31 mars, à 9 h 15, coup de téléphone de la residencia : « Monsieur Blasco Pérez ? Votre mère vient de décéder. » Le ton est clinique, sans mot de réconfort ni explication. Au cours de cette seconde quinzaine de mars, les parents des pensionnaires - tous confinés chez eux - se font du mauvais sang, ont toutes les peines du monde à obtenir des informations de leurs vieux parents, n’y parvenant qu’au compte-gouttes, en insistant au téléphone. Et pour cause : 20 morts la première semaine, 30 la deuxième… Une hécatombe. Les familles communiquent entre elles nuit et jour via un groupe WhatsApp où elles s’échangent ce que leur distillent anonymement certains aides-soignants. Elles y apprennent ainsi que personne ne porte de masque, sur recommandation de la directrice, « afin de ne pas faire peur aux malades »…

Dans cette residencia de 266 pensionnaires, on ne compte qu’un médecin et deux infirmières le matin, l’après-midi et le week-end. Entre 20 heures et 10 heures, il n’y a que cinq aides-soignants. « Or c’est la nuit que les morts se produisent, en cascade, dans le silence, dans l’abandon le plus total. Cela a dû être horrible pour eux », souffle Laura Espallardo, une quadra aux cheveux teints en violet. Comme José María, elle voit bien que les choses empirent courant mars, et s’inquiète fortement pour sa mère de 64 ans, atteinte de sclérose en plaques et qui, à chaque fois qu’elle lui parle au téléphone, lui dit que « personne ne s’occupe d’elle ». Son père avait divorcé, la laissant seule, d’où le recours à la maison de retraite. Le samedi 29 mars, voyant l’hécatombe et l’absence de soins, elle et huit autres personnes se présentent à la maison de retraite Vitalia Home et exigent d’en repartir avec leurs parents. « C’est comme ça que j’ai sauvé ma mère », raconte Laura. Le lendemain, José María a tenté de faire pareil, mais il n’a pas eu la même chance. Sa mère mourra le jour suivant. Begoña Morena non plus. Sa mère Carmen, 87 ans, souffre d’Alzheimer, ce qui ne l’empêche pas d’être énergique, pleine de vitalité. « Le 1er avril, la maison de retraite me dit qu’ils l’ont transférée dans un centre spécial pour la protéger de la contagion, et je respire : on compte déjà 59 morts au Vitalia Home de Leganés. Mais cette même nuit, à 3 heures du matin, j’apprends que ce n’est pas vrai, qu’on l’a laissée en contact avec les gens malades, qu’elle a une insuffisance respiratoire. Elle est morte au petit matin, sans respirateur, sans aide-soignant à ses côtés, sans morphine. Comme tous les autres. » Sanglots. « Elle a dû partir dans l’épouvante. Comment peut-on être si cruel ? »

Economies et paradis fiscal
L’indignation de José Maria, Begoña, Laura et de bien d’autres (ils appartiennent au même collectif qui a porté plainte pour « négligence criminelle ») ne tient pas seulement au manque de moyens matériels et humains, ni même à l’attitude désinvolte de la direction pendant la pandémie. A les en croire, Vitalia Home Leganés laisse à désirer depuis des années. Amparo Garcia (dont le père est sorti « miraculeusement indemne alors qu’il fut laissé seul pendant une semaine avec 39° C de fièvre ! ») observe depuis des années une baisse préoccupante des soins. Avec une vingtaine d’autres parents, elle n’avait cessé d’en dénoncer les carences : « Ma mère, qui souffrait d’Alzheimer, y est morte en janvier. Il fallait voir comment on la traitait ! Elle avait perdu 20 kilos en huit mois, on la changeait à peine, ses infections urinaires étaient incessantes ; on nous promettait des heures d’exercice et de thérapie qui n’avaient pas lieu ; on économisait en couches-culottes, boissons, aliments, promenades ; on la laissait souvent déshydratée… Je ne critique pas les soignants, simplement ils étaient trop peu nombreux. » Ce qui révulse le plus les dizaines de plaignants de la Vitalia Home, c’est d’avoir appris qu’en 2019, le bénéfice du centre de Leganés s’est élevé à plus d’1 million d’euros. Le groupe Vitalia, avec ses 6 600 lits répartis dans 45 maisons de retraite en Espagne, pour 200 millions d’euros de chiffre d’affaires, fait partie des acteurs les plus puissants de ce secteur très lucratif qui, depuis une décennie, est dominé par une poignée de fonds d’investissement et d’entreprises. Selon une enquête du journal Infolibre, dix groupes contrôleraient une bonne partie des 5 417 residencias d’Espagne (pour l’essentiel privées, avec financement public), avec souvent des investisseurs opaques. Vitalia, par exemple, a été acquise en 2017 par le fonds britannique CVC Capital Partners, dont les dirigeants se dissimulent derrière six sociétés dans le paradis fiscal de Jersey. « Le drame de fond des maisons de retraite est qu’elles se sont enrichies sur le dos des personnes âgées en réduisant systématiquement les dépenses, dénonce la députée de Podemos Paloma Garcia. Mais le plus grave est que 75 % des aides qu’elles reçoivent viennent de l’argent public versé par les régions. Il faudra penser à bannir le secteur privé de ce domaine si délicat. »