Le droit à la santé et à la vie

Libération - Covid-19 : pour certains politiques, la pandémie n’est plus qu’une foire d’empoigne

il y a 1 mois, par Info santé sécu social

Journal d’épidémie, par Christian Lehmann

Christian Lehmann est médecin et écrivain. Pour « Libération », il tient la chronique régulière d’une société traversée par le coronavirus. Aujourd’hui, il fustige le soutien du patron des députés LR Olivier Marleix apporté au médecin et sénateur Alain Houpert, interdit d’exercer pour ses propos tenus durant la crise sanitaire.

publié le 14 novembre 2022
On ne peut plus rien dire.

Les demi-mensonges du gouvernement sur les stocks de masques et l’état de préparation à la menace sanitaire ont permis au narratif conspirationniste de prospérer dès le début de la crise en agrégeant des contre-vérités. Parmi elles, l’existence de plusieurs traitements spectaculairement efficaces contre le Covid, honteusement interdits par une cabale politico-pharmaceutique. Le professeur Raoult y a acquis sa réputation internationale, et une horde de followers soudain mués en spécialistes en pharmacologie. S’y sont ajoutés rapidement la dénonciation d’une directive d’euthanasie généralisée des plus faibles au Rivotril, les spécialistes en pharmacologie diplômés sur YouTube ayant été informés que le produit (comme la morphine, d’ailleurs), est contre-indiqué en cas d’insuffisance respiratoire.

Dans ces colonnes, et inlassablement, ailleurs, des médecins spécialistes de soins palliatifs ont expliqué ce qu’il en était : la rupture de stock du midazolam (Hypnovel), un psychotrope hypnotique utilisé pour la sédation des patients lors d’une anesthésie, mais aussi pour accompagner la sédation de patients en fin de vie en leur évitant des souffrances agoniques asphyxiques, avait amené à réserver l’Hypnovel à l’hôpital pour les anesthésies en le remplaçant en ville par le clonazépam (Rivotril), un médicament utilisé dans l’épilepsie, dans les douleurs neurologiques… et dans la sédation de patients en fin de vie, avant la commercialisation du midazolam. De nombreux patients âgés non réanimables du fait de leur état ont donc vu leurs derniers instants adoucis sous Rivotril : la réanimation, comme l’ont expliqué médecins et patients qui y sont passés, est une terrible épreuve physiologique, et l’imposer à un patient condamné est inhumain. Dans ces conditions, l’Hypnovel ou le Rivotril ne sont pas utilisés pour tuer les patients mais pour leur éviter d’être pleinement conscients pendant leur agonie. Il faut n’avoir jamais assisté à une fin de vie douloureuse pour ne pas comprendre la différence.

Gourous de plateau
Par la suite, le narratif conspirationniste antivax put théoriser qu’ayant éloigné un traitement simple et efficace et tué les vieux, les puissances occultes qui nous gouvernent avaient tout loisir pour injecter à la population des produits aux effets mortifères.

L’ensemble de cette construction délirante, très profitable à ceux qui en firent commerce en s’érigeant en courageux résistants contre la doxa, fut alimenté par des gourous de plateau, mais aussi par des politiciens, parmi lesquels des médecins. Martine Wonner, mais aussi Joachim Son-Forget et Philippe Douste-Blazy en promoteurs de l’hydroxychloroquine, participèrent, certains de manière vociférante, d’autres de manière cauteleuse, à cette démarche, qui postulait une hypothèse primitive inévitable : l’ensemble, ou au moins l’immense majorité des soignants sur la planète, s’était rendu complice de cette entreprise criminelle, mû soit par la corruption, soit par la soumission aveugle aux diktats d’une oligarchie du mal. Répétons-le pour que ce soit bien clair : ce narratif conspirationniste nécessitait que la majorité des soignants soit, au mieux des veaux, au pire des criminels. C’est le sens des éructations pas toujours très compréhensibles d’un Christian Perronne, expliquant de best-seller en best-seller que, pour les généralistes et réanimateurs aujourd’hui exsangues, le Covid fut un jackpot, une aubaine financière.

Au sein des politiques médecins, le sénateur Alain Houpert, radiologue, du bureau politique Les Républicains, avait participé à ce narratif. Membre du collectif « Laissons-les prescrire » prônant l’utilisation de l’hydroxychloroquine miraculeuse du professeur Raoult, il avait ensuite affirmé dans un tweet au moment du lancement de la campagne vaccinale : « On a tué les seniors au Rivotril, on les a fait mourir de solitude et maintenant les survivants serviront de cobayes aux vaccins. » Ses prises de position réitérées, jusque dans le documentaire Hold-Up, lui ont valu des dépôts de plainte devant l’Ordre des médecins. Invoquant son immunité parlementaire comme un joker, Alain Houpert ne s’attendait pas aux condamnations dont il a écopé en première instance. La chambre disciplinaire de l’ordre des médecins de Bourgogne Franche-Comté a prononcé le 4 novembre une interdiction d’exercer la médecine de dix-huit mois au total, dont neuf avec sursis pour « fautes déontologiques », une sanction rarement utilisée, et sans précédent envers un parlementaire.

Mais comme l’a plaidé l’avocat lillois Jean-François Ségard, représentant plusieurs médecins ayant porté plainte à titre personnel, et le syndicat Union française pour une médecine libre (UFMLS), l’immunité parlementaire protège l’indépendance du mandat pour mettre le politique à l’abri de poursuites judiciaires abusives dans le seul cadre de son activité parlementaire et des travaux qui en découlent. Alain Houpert s’est exprimé à plusieurs reprises, sur les réseaux sociaux, dans les médias, dans Hold-Up où il apparaît en blouse, en tant que médecin, sans lien avec son travail parlementaire, et l’ordre des médecins est ainsi habilité à le juger en fonction du code de déontologie, qui entre autres articles interdit la diffusion d’informations scientifiquement non étayées, sans prudence ni mesure portant sur des questions sans lien avec sa spécialité et à fort enjeux de santé publique, et de la diffusion de procédés médicaux et traitements insuffisamment éprouvés présentés comme procédant de données acquises, sans accompagner cette communication des réserves qui s’imposent, ainsi que la mise en cause injustifiée de confrères. On appréciera à sa juste valeur la défense du sénateur qui a plaidé la relaxe au motif que ses propos rapportés dans Hold-Up étaient inintelligibles : « Et moi j’appelle tous les médecins à se rebeller et à faire en sorte qu’on n’applique pas notre métier de médecin mais la philosophie du métier de notre le métier qu’on a appris… » Ce qui se conçoit bien s’énonce clairement, paraît-il.

Attaques répétées
La déflagration que représente l’interdiction d’exercice du médecin, sénateur et membre du bureau politique des Républicains a pu permettre de mesurer à quel point, après l’accès aux soins, la pandémie n’est plus pour certains politiques qu’une foire d’empoigne, théâtre de tous les petits arrangements entre amis. Le parti dont nombre de pontes, de Ciotti à Retailleau sans oublier Estrosi, Boyer, Muselier et Sarkozy, ont promu sans aucune justification scientifique l’utilisation d’un traitement miracle ayant entraîné une augmentation significative de la mortalité, s’est érigé contre la sanction. Neuf sénateurs ont fait bloc en soutien à leur collègue condamné. Olivier Marleix, président du groupe LR à l’Assemblée nationale, a assuré Alain Houpert de son « soutien amical… Sur la prescription du Rivotril hors AMM dans les Ehpad, il a eu raison de s’indigner. Etait-il normal qu’on refuse de soigner des gens sur un critère d’âge ? » Gilles Platret, vice-président national LR, s’est ému : « Où est encore la liberté de penser dans notre pays ? Où ? Total soutien à mon ami Alain Houpert, à qui il en faudrait bien davantage pour renoncer à son rôle de citoyen engagé et de parlementaire libre ! » Jean-Frédéric Poisson, ancien député LR passé zemmouriste, a utilisé des termes que n’auraient pas reniés les manifestants antivax : « Total soutien à Alain Houpert, sénateur de Côte-d’Or, et médecin, victime de la pensée totalitaire et du camp des lâches. »

Dans le même temps, certains des médecins à l’origine des plaintes, dont le docteur Jérôme Marty, président de l’UFMLS, étaient l’objet d’un harcèlement en ligne orchestré par les sbires de l’IHU et l’extrême droite. Depuis le début de la pandémie, « le camp des lâches », c’est-à-dire les soignants qui ont affronté le Covid et ses négateurs malgré l’absence de moyen de protection et le soutien parcimonieux des autorités, sont la cible d’attaques répétées et d’accusations de meurtre de la part de personnes fanatisées par des gourous. Voir des politiques de premier plan participer à cette indignité nationale est l’un des signes de l’inexorable trumpisation de la droite française.