Assistance Publique des Hopitaux de Paris (AP-HP)

Libération - Covid-19 : pour l’AP-HP, retour à la case rempart

il y a 2 jours, par Info santé sécu social

Par Anaïs Moran — 29 septembre 2020 à 19:16

Dans deux hôpitaux de la région parisienne, urgences et réanimation voient les voyants repasser au rouge. Et les soignants constatent avec inquiétude l’impréparation du système hospitalier.

Pour eux, la rentrée n’aura jamais été aussi confuse et incommode. Après un raz-de-marée printanier, puis un été plutôt épargné, les hospitaliers d’Ile-de-France naviguent depuis près d’un mois en eaux troubles, à bord de navires quelque peu éprouvés. Le virus circule et les signaux d’alerte n’ont eu de cesse de rougir en ce mois de septembre. Du côté de l’Assistance publique-Hôpitaux de Paris (AP-HP), on vient même de rebasculer dans l’arithmétique et la communication prévisionnelle. Début octobre, les services de l’AP-HP devraient avoir accueilli 800 malades du Covid, dont 200 en réanimation. Le 20 octobre, la barre des 1 000 hospitalisations pourrait être franchie, avec 400 patients en réanimation.

Les chiffres sont bien loin des données de début avril, lorsque les hôpitaux parisiens avaient atteint au moment le plus critique 4 781 hospitalisations et 1 105 personnes en réanimation. Néanmoins, les entrées de nouveaux malades se multiplient, alors même que l’état d’esprit des soignants s’obscurcit. Aux urgences et au Samu de l’hôpital Avicenne, à Bobigny, dans un département de Seine-Saint-Denis tragiquement secoué par la « première vague », les médecins « voient les choses monter, monter, monter ». Tout comme à la réanimation de l’hôpital Bichat, centre de référence pour le coronavirus localisé dans le XVIIIe arrondissement de Paris, abasourdie par le risque de voir ressurgir les mauvais souvenirs. Aux deux extrémités du circuit hospitalier, le Covid-19 se fait de plus en plus menaçant.

Aux urgences, « l’hôpital recommence à bricoler pour tenir »
A l’hôpital Avicenne de Bobigny, en Seine-Saint-Denis, la rentrée est déjà alourdie par la crainte de la récidive. « On ne peut pas dire que la situation est catastrophique, mais elle est de plus en plus pressante, analyse le professeur Frédéric Adnet, chef du service des urgences et du Samu 93. Pour vous donner une idée, je ne dirais pas qu’on est dans la seconde vague ou face à un tsunami. On se sent plutôt comme dans une baignoire, dans laquelle l’eau monte doucement, et qui risquerait, à la longue, de finir par déborder. » « Tout le monde est fatigué de ne pas savoir vers quoi on va, admet son collègue Frédéric Lapostolle, professeur de médecine d’urgence. On est dans l’expectative craintive. Rien ne dit que ce qui nous attend ne sera finalement pas plus critique que la première fois. »

« Affolement »

Le jour de notre venue, le 22 septembre, les deux hommes sont aux commandes dans la salle de régulation du Samu. Journée classique d’un mois peu banal. Une adolescente de 15 ans vient de faire un coma éthylique dans les toilettes de son lycée ; une femme semble souffrir au bout du fil d’une détresse respiratoire sévère ; une voiture a dévalé une pente de huit mètres et s’est écrasée dans un bassin de rétention ; un malade Covid placé sous Ecmo (une machine d’assistance extracorporelle qui permet d’oxygéner le sang) doit être transféré à l’hôpital Necker pour un suivi renforcé ; un jeune père a retrouvé son bébé de 10 mois les doigts coincés dans une porte… Quinze professionnels, placides, orchestrent le flux d’appels. Au printemps, ils étaient presque soixante, répartis sur trois étages en effervescence. Une époque où les urgences téléphoniques n’étaient « plus que du Covid », tient à rappeler Didier Sordelet, médecin régulateur. « Aujourd’hui, les secours "classiques" du quotidien ont tous réapparu. Cela crée une double affluence que nous n’avions jamais connue. Et qui nous fait redouter le pire si les cas Covid continuent de se multiplier. » Pour l’heure, l’activité du Samu 93 est toujours bien en deçà de celle connue au pic épidémique : le centre de régulation était monté jusqu’à 7 000 dossiers traités chaque jour, il est redescendu à 800 toutes causes confondues, soit une activité quotidienne « normale » pour le département. Toutefois, Didier Sordelet constate un « réel regain d’affolement », qui n’est pas « de bon augure ». Comme chez ce policier de 27 ans, positif au Covid depuis quelques jours et sujet à la perte d’odorat, qui appelle le 15 depuis son commissariat pour « s’assurer » qu’il n’y a aucune raison de venir jusqu’à l’hôpital. « Dans notre jargon, on appelle ça les "urgences ressenties" et elles ne sont pas moins importantes que les urgences dites réelles, précise Frédéric Lapostolle. Le problème, c’est qu’elles vont proliférer si le virus continue de regagner du terrain. Un jour, le Samu ne pourra plus tout gérer. »

A quelques mètres de là, le service des urgences est déjà légèrement dépassé par les événements. Ce matin-là, sept patients Covid ont besoin d’une hospitalisation à Avicenne, mais seulement deux lits sont disponibles - l’un en médecine interne, l’autre en infectiologie. Où mettre les autres ? Le plus jeune patient a 21 ans, le plus vieux est âgé de 75 ans. Tous sont sous oxygène et susceptibles de contaminer les malades non Covid du service. « On est à nouveau dans le dur. C’est moins spectaculaire que la dernière fois, alors personne ne prend la mesure des choses et rien ne se passe, mais il va falloir que nos responsables réagissent, lâche une médecin. Ne pas avoir d’unité dédiée Covid aux urgences est complètement déraisonnable. Tous les malades sont en train de se mélanger. Je ne veux pas qu’on subisse. Je ne veux pas connaître cela une seconde fois. »

« Ubuesque »

La direction, avertie en milieu de journée, indique qu’elle fait tout son possible, à la recherche d’infirmières pour ouvrir de nouveaux lits. « C’est toujours la même histoire ubuesque, il y a la surface nécessaire, mais pas de moyens humains. L’hôpital est redevenu comme avant, empêtré dans la quadrature du cercle, à bricoler pour tenir le coup », dit Frédéric Adnet. Le soir même, la direction parviendra à déployer dix lits supplémentaires en médecine interne, pour monter à 30 lits Covid en totalité sur l’hôpital, hors réanimation. Mardi, il ne restait plus qu’une place.

En réanimation, « j’ai peur que cette fois-ci, le renfort ne vienne pas »

« On voit revenir le truc et on est fatigués. » Juliette Patrier, 32 ans, médecin réanimatrice à l’hôpital Bichat, dans le XVIIIe arrondissement de Paris, vit comme tous ses collègues un retour de vacances compliqué. Le 21 septembre, lors de sa première garde de rentrée, une patiente atteinte du Covid, la cinquantaine, est décédée. Un autre a dû être intubé au milieu de la nuit. « Il y a comme un air de déjà-vu qui me fait sincèrement flipper. Je vais être honnête : cette rentrée, je n’y vais pas de gaieté de cœur », dit-elle. Dans son service, dédale de néons situé au niveau - 1 de la tour centrale de l’hôpital, les places sont quasiment amputées de moitié par des malades du Covid. Soit 11 lits sur les 26, quand on n’en comptait que deux ou trois au milieu de l’été. « On pourra monter jusqu’à 15 lits de réanimation dédiés Covid, indique le chef du service Jean-François Timsit. Néanmoins, si on dépasse ce seuil, on rentrera dans une phase de déprogrammation des opérations. En fait, on basculera en plan blanc, une nouvelle fois. »

« Enfer »
Au printemps, la réanimation de l’hôpital avait accueilli jusqu’à 32 malades en même temps, 100 % Covid. Aujourd’hui, les portes des chambres ne sont pas toutes minutieusement fermées et parées d’un écriteau rose « Mesures d’isolement, Covid positif ». Les patients souffrant de pneumonies, de méningites, d’endocardites, d’infarctus, de complications postopératoires sont de nouveau là. Mais pour combien de temps ? « Si ça déborde, on ne va plus pouvoir les prendre en charge correctement, comme la première fois, et personne n’est prêt à revivre ça, affirme le professeur Romain Sonneville, médecin du service. Nous devons pouvoir apporter des soins de qualité à tous les patients qui en ont besoin, malades du Covid ou non. » L’infirmière Bélise Marseille insiste : « On a vécu trois mois d’enfer, on en est encore tout essorés. Les gens doivent bien comprendre que l’hôpital submergé, ce n’est pas un mythe. »

24 septembre à l’Hôpital Bichat, Paris. Un interne, le dr Dardel, s’occupe d’un patient Covid dont l’état s’est dégradé pendant la nuit.

A l’hôpital Bichat, un interne s’occupe d’un patient Covid dont l’état s’est dégradé pendant la nuit. Photo Cha Gonzalez

A Bichat, parmi les nouveaux patients Covid hospitalisés, environ un tiers sont pris en charge par la réanimation. « On a pu lire que les patients qui arrivent dans notre service sont globalement moins graves qu’en mars, relate Romain Sonneville. La raison réside uniquement dans le fait que nous sommes, pour le moment, en capacité d’accueillir en surveillance continue des malades de gravité intermédiaire. Nous pouvons très vite intervenir si leur état de santé se dégrade subitement. »

« Traumatisé »
Au printemps, au plus fort de la crise, la réanimation ne pouvait plus recevoir que les patients extrêmement graves. Leur durée médiane de séjour se fixait alors autour de trois semaines. Aujourd’hui, elle est d’environ de quinze jours. « Cette diminution de séjour s’explique aussi parce que nous soignons mieux, notamment avec l’utilisation des corticoïdes et les ventilations moins invasives. Mais il ne faut pas croire que nous n’avons plus de décès. Il ne faut pas croire non plus que cela suffise pour pouvoir gérer les choses si on asphyxie de nouveau », prévient Jean-François Timsit. La question du matériel semble réglée, pour preuve ces couloirs où s’empilent les machines pour la réanimation. « Mais le personnel est crevé, pas motivé, encore un peu traumatisé, souffle le médecin, qui dit « avoir pris dix ans ». Et s’inquiète : « J’ai peur qu’on soit obligés de serrer les dents non pas trois, mais huit mois. J’ai peur que cette fois-ci, le renfort ne vienne pas. »

Le professeur Timsit ne comprend même pas les débats sur les nouvelles restrictions gouvernementales : « Ces mesures peuvent avoir des conséquences bénéfiques pour l’hôpital dans quelques semaines. Pourquoi certaines personnalités politiques ne comprennent-elles pas qu’il faut soulager les services pour protéger la population ? Si ce sont des gens sensés, ils ne doivent pas gueuler comme ça. »

Anaïs Moran