Covid-19 (Coronavirus-2019nCoV) et crise sanitaire

Libération - Covid : comment la France a atteint son objectif de 50 000 000 de primo-vaccinés

il y a 1 mois, par Info santé sécu social

Gageure et vaccinés

Si l’objectif des 50 millions de primo-vaccinés a été atteint avec quelques semaines de retard sur le calendrier fixé par le Premier ministre, le déploiement vaccinal n’en est pas moins impressionnant au regard des réticences initiales.

par Nathalie Raulin
publié le 15 septembre 2021
(mis à jour le 17 septembre)

La France, longtemps championne du monde de l’hésitation vaccinale, a viré sa cuti. L’objectif de 50 millions de Français primo-vaccinés fixé par le Premier ministre, Jean Castex, le 21 juillet vient d’être atteint, a annoncé Emmanuel Macron ce vendredi. Avec un peu plus de deux semaines de retard sur le calendrier de l’exécutif. Mais la bascule est impressionnante.

Les Français qui, selon une enquête de Santé publique France mi-décembre, refusaient à 60 % la vaccination, sont 74 % à y avoir consenti. Pas toujours de gaieté de cœur, le pass sanitaire s’étant invité au programme le 12 juillet, mais le résultat est là. L’Hexagone pointe dans le peloton de tête des pays les mieux protégés, notamment derrière l’Espagne et le Portugal mais devant le Royaume-Uni, les Etats-Unis et Israël, longtemps montrés en exemple. Malgré des trous préoccupants dans la raquette, la couverture vaccinale est, en métropole, suffisamment étendue pour amortir la vague delta. La menace de reconfinement qui planait sur la rentrée s’est estompée de l’avis des modélisateurs de l’Institut Pasteur, même si l’immunité collective est encore loin. Après neuf mois sous haute tension, l’exécutif célèbre la victoire. « Nous pouvons être collectivement fiers de cette performance qui nous place au premier rang des nations en matière de protection vaccinale », s’est réjoui le Premier ministre, Jean Castex, devant les parlementaires LREM réunis à Angers le 7 septembre. Une satisfaction partagée au sein des institutions sanitaires. « Ça n’était pas gagné. On a dû surmonter pas mal d’obstacles mais au final c’est une réussite, insiste le directeur général de l’assurance maladie, Thomas Fatôme. Cela n’aurait pas été possible sans la gigantesque mobilisation collective, des municipalités, du monde de la santé, des préfets et des équipes de l’assurance maladie. Ce qui a été fait, c’est du jamais-vu. »

Surtout, rien ne s’est passé comme prévu. Moins d’une semaine après le démarrage de la campagne, la prudente feuille de route vaccinale, présentée par la Haute Autorité de santé (HAS) en décembre, passe à la trappe. A ne piquer que dans les Ehpad quand l’Europe vaccine à tour de bras, la France accumule un retard sur ses voisins, visible sur les sites comme Our World in Data (notamment géré par des chercheurs de l’université d’Oxford). L’opposition se déchaîne. Sous un feu roulant de critiques, Macron corrige la copie sanitaire : l’accès au vaccin est élargi aux soignants et aux pompiers de plus de 50 ans. De quoi amorcer la pompe vaccinale. « L’hésitation initiale des pouvoirs publics alors tétanisés par la réticence vaccinale explique le cafouillage de départ, analyse l’épidémiologiste et directeur de l’Institut de santé globale de Genève, Antoine Flahault. Ce fut la seule erreur, et elle a été rapidement rattrapée. » C’est que, le 1er janvier, l’Elysée a repris les commandes. Il ne les lâchera plus. Dès lors, le déploiement vaccinal relève d’un « pragmatisme teinté d’opportunisme », dixit Flahault.

« Système sous tension »

L’heure est à la mobilisation tous azimuts. Sous l’impulsion des autorités et des collectivités locales, les centres de vaccination se montent partout. Trop, trop vite : la pénurie de doses qui rend leur approvisionnement erratique alimente le mécontentement. Celui des professionnels de santé, mais aussi celui des Français qui peinent à décrocher des rendez-vous. Las ! Plutôt que de contenir le désir vaccinal, l’exécutif choisit de l’attiser. Fin mars, alors même qu’il n’y a pas assez de vaccins pour tous, l’accès au vaccin est ouvert à tous les soignants quel que soit leur âge, aux plus de 70 ans et aux plus de 50 ans à risque… « Comme on savait que les vaccins seraient livrés au compte-gouttes jusqu’en avril, on avait deux possibilités, explique Thomas Fatôme. Soit on régulait fortement la demande pour la faire coïncider à l’offre, soit on continuait de l’alimenter en élargissant les publics éligibles pour que les doses soient administrées le plus vite possible. Le choix qui a été fait c’est de toujours maintenir le système sous tension, quitte à créer de la frustration. » Cette stratégie du zéro stock, l’opinion l’approuve : à ses yeux laisser dormir des flacons dans les frigos avec la troisième vague qui menace frise le scandale.

Toutefois, beaucoup de monde est laissé sur le bas-côté. Fin mars, lors d’un déplacement au centre d’assurance maladie de Créteil, Macron s’étonne : la moitié des plus de 75 ans pourtant ultra-prioritaire depuis le 18 janvier n’ont reçu aucune injection. Aucun bon de vaccination ne leur a été envoyé par courrier, comme il est pourtant de coutume pour la grippe. Par souci de « rapidité » et de « simplicité », il a été considéré que l’annonce de leur éligibilité suffirait à les mobiliser… Comprenant qu’il n’en est rien, le chef de l’Etat exige qu’ils soient relancés. Pour autant, Macron ne change pas de braquet. C’est que sa méthode fonctionne. A la surprise des spécialistes, l’appétence des Français pour le vaccin se confirme. S’ils sont seulement 18 % à avoir reçu une injection mi-avril, la file d’attente est longue. En dépit du flottement créé par la suspension du vaccin AstraZeneca pendant quelque jours après la découverte d’effets secondaires rares mais gravissimes, plus de 30 % des adultes aspirent au vaccin. A l’inverse, ils ne sont plus que 35 % à le refuser… Les doses arrivant désormais en masse, Macron décide d’appuyer sur l’accélérateur. Vacciner vite et large est le seul moyen de lever les restrictions auxquelles l’a contraint la troisième vague. L’enjeu est économique mais aussi politique, à l’approche des régionales. Le 12 mai, au grand dam du président du Conseil d’orientation de la stratégie vaccinale, Alain Fischer, le principe de priorisation des plus fragiles est enterré : avec un mois d’avance sur le calendrier initial de la HAS, le vaccin est ouvert dans les faits à tous les plus de 18 ans. « L’exécutif a eu raison d’accélérer la manœuvre, estime aujourd’hui l’ancien directeur général de Santé publique France François Bourdillon. Dans une telle campagne, l’effet d’entraînement est majeur. Il ne fallait pas le casser. »

Pourtant, fin mai, la machine vaccinale est prise de hoquets. Entre réouverture des terrasses et approche des vacances d’été, le Covid est relégué à l’arrière-plan des préoccupations. Les indicateurs sanitaires sont repassés dans le vert, et nombre de Français ne voient plus de raison de se précipiter. « Quand on a commencé à se rendre compte que tous les rendez-vous vaccinaux du lendemain ne trouvaient pas preneur, on a senti venir le plafond de verre », se souvient Aurélien Rousseau, alors directeur de l’ARS Ile-de-France. Entre mi-mai et mi-juin, alors que la menace du variant delta se précise, le nombre journalier de primo-injections baisse de moitié. Ni les appels à la raison du Premier ministre ni les facilités vaccinales annoncées par le ministre de la Santé (baisse du délai entre les deux injections, possibilité de recevoir la deuxième dose sur son lieu de vacances) ne suffisent à relever la cadence. Avec seulement 50 % de primo-vaccinés, la France est fin juin à la traîne des grands pays d’Europe de l’Ouest, derrière la Grande-Bretagne, l’Italie, l’Allemagne et l’Espagne.

Pour l’Elysée, il est temps de changer de registre. Le 12 juillet, le Président annonce l’obligation vaccinale pour les soignants dès la mi-septembre sous peine de mise à pied, et la mise en place imminente du pass sanitaire. Un sésame bientôt obligatoire pour prendre un verre en terrasse, aller au cinéma ou prendre le train, sauf à produire un test négatif – les tests devenant payants à compter de mi-octobre. Le coup de booster est sans précédent. Macron n’a pas fini de parler que les rendez-vous vaccinaux s’arrachent sur Doctolib. La campagne qui patinait redémarre en trombe : en l’espace d’un mois, le nombre de primo-vaccinés bondit de 10 millions… « La verticalité de ce pays est tout de même un peu effrayante », soupire un proche de l’exécutif. Le professeur Flahault salue, lui, dans ce discours présidentiel « la plus belle opération pour la promotion du vaccin. L’usage étendu du pass s’est avéré un outil efficace sur le plan sanitaire, social et économique ». Le sursaut vaccinal relativise la mobilisation des anti-pass sanitaire et des antivax, dont les cortèges estivaux s’éclaircissent de semaine en semaine. Surfant sur le mouvement vaccinal, Macron les désigne désormais à la vindicte populaire. Le 2 septembre, lors d’un déplacement à Marseille, il pointe même leur responsabilité dans la moindre vaccination dans les quartiers Nord (30 %) : « Nous avons moins vacciné à Marseille, car on a laissé courir quelques fadaises », glisse le Président, faisant explicitement référence aux sorties médiatiques du directeur de l’IHU Méditerranée, Didier Raoult, icône des antivax.

« Urgence sanitaire »

Façon pour l’Elysée de dévier les balles. Impressionnante en volume, la qualité de la couverture vaccinale française commence d’être interrogée. « La politique du chiffre aurait dû être accompagnée plus fermement d’actions spécifiques vers des publics plus éloignés de la vaccination pour des raisons géographiques, sociales ou culturelles, notamment en outre-mer, insiste François Bourdillon. Cela a manqué. » Le professeur Flahault abonde : « L’usage étendu du pass sanitaire a conduit les autorités à relâcher les efforts pour aller vers ceux qui étaient encore à très haut risque de complications du Covid-19. » De fait, près de 4 millions de personnes à risque, dont 600 000 personnes âgées de plus de 80 ans, n’ont reçu fin août aucune injection. En clair, une saturation des structures hospitalières est toujours possible en cas de sursaut épidémique. De l’avis du Conseil scientifique, il y a désormais « urgence sanitaire » à « aller vers » ces populations en hésitation vaccinale. Sensible aux critiques, le gouvernement dit s’être attelé à la tâche. Sans réussir à lever les doutes sur sa capacité à régler rapidement le problème. « L’administration n’a jamais su traiter la problématique des inégalités sociales dans son ampleur, regrette François Bourdillon. Le “aller vers” ne peut fonctionner que s’il y a des associations au plus près du terrain, capables de repérer et accompagner les sujets cible. Or le milieu associatif, faute de moyens, est aujourd’hui extrêmement fragilisé. »

A huit mois de la présidentielle, Macron n’a pas le temps d’attendre. Sur le plan sanitaire, la sortie de crise se joue peut-être aux marges. Politiquement, elle reste affaire de mouvement de masse. Lancée le 1er septembre, la campagne pour la troisième dose devrait en début d’année avoir renforcé les défenses immunitaires de 18 millions de Français, quand bien même ils n’en auraient pas besoin. Celle en cours dans les collèges devrait stimuler le rythme des primo-injections, en chute libre depuis mi-août : s’ils ne craignent pas le virus, les 12-17 ans savent devoir présenter le pass sanitaire à compter du 30 septembre. De quoi alimenter les conversions…