Covid-19 (Coronavirus-2019nCoV) et crise sanitaire

Libération - Covid : qu’allons-nous faire pour les plus fragiles ?

il y a 3 semaines, par Info santé sécu social

TRIBUNE

Le 16 mai, le port du masque dans les transports n’est plus obligatoire. Pourtant, le Covid n’a pas disparu, la maladie reste grave pour certaines personnes à risque.

Par Florence Jusot, Professeure d’économie, université Paris-Dauphine et Yvanie Caillé, Membre de l’association Renaloo

Publié le 16 mai 2022

Avec le printemps, nous voudrions que la pandémie de Covid-19 soit dernière nous et que l’on revienne au monde d’avant, où nous vivions sans nous soucier des gestes barrières et sans restriction de nos libertés. Hautement symbolique, le port du masque ne sera plus obligatoire dans les transports en commun à partir du 16 mai. Pourtant, chaque jour, 100 à 150 décès sont encore enregistrés, bien plus que durant les étés 2020 et 2021. Pourquoi une telle indifférence ? Quel seuil de décès quotidiens serons-nous prêts à tolérer, notamment dans l’hypothèse d’un rebond épidémique ou d’un nouveau variant ?

Lassés de la guerre contre ce virus, l’esprit occupé par une nouvelle guerre, nous sommes sans doute parvenus à une forme d’acceptation collective d’une nouvelle maladie et d’une nouvelle cause de décès. Ce déni est-il compatible avec une véritable gestion du risque collectif, reposant sur le renoncement à l’élimination de la maladie, et sur l’acceptation éclairée et assumée d’un certain niveau de risque, en moyenne et pour certaines populations, en contrepartie d’un allégement des restrictions subies par tous ? Rien n’est moins certain.

Tout d’abord, chacun fait comme si le risque n’existait plus. Le coronavirus ne fait plus peur depuis la vaccination, mais surtout depuis le variant omicron. La grande majorité de la population n’accepte donc plus de subir des restrictions de ses libertés pour un risque qu’elle considère comme négligeable pour elle-même, mais aussi pour la communauté dans son ensemble.

Les réponses financières et individuelles

Pourtant, cette maladie reste grave pour certains : les personnes immunodéprimées, à très haut risque et pour lesquelles la vaccination fonctionne mal, les personnes très âgées, pour lesquelles son efficacité diminue rapidement dans le temps, les personnes qui, bien qu’à risque de formes graves, n’ont pas pu être vaccinées pour raisons de santé, ou n’ont pas souhaité l’être ou n’y ont pas eu accès. L’enjeu est donc celui de la solidarité envers ces populations, qui restent vulnérables face au Covid-19. Avons-nous atteint les limites de cette solidarité ?

Une première explication serait que la préservation de l’état de santé des derniers vulnérables face au Covid-19 constitue, au niveau collectif, un enjeu jugé trop marginal pour justifier le maintien de politiques préventives « restrictives ». La réponse collective se limite à la mise à disposition d’un budget pour financer les traitements préventifs et curatifs qui leur sont destinés, anticorps monoclonaux et antiviraux, disponibles et recommandés, mais qui restent très peu utilisés. Le gouvernement n’a pas même jugé bon de communiquer sur l’opportunité de poursuivre la solidarité en direction des plus fragiles, par exemple par le port collectif du masque en milieu clos ou dans les transports. La réponse est donc financière, indépendamment de sa mise en œuvre et de ses résultats. Et la réponse individuelle de la grande majorité de la population à cet enjeu se limite à la vaccination, occultant l’importance des gestes barrières pour réduire la circulation virale et le risque de contamination des personnes à risque.

Ces populations des « laissés-pour-compte » de la pandémie sont assez peu nombreuses, mais surtout trop peu visibles. Les données manquent sur leur présence effective en hospitalisation et en réanimation Covid-19, et sur les risques qu’elles encourent aujourd’hui encore. Les recommandations médicales relatives à leur protection sont mal connues et parfois même contestées, y compris par les médecins qui assurent leur suivi. Leurs intérêts sont insuffisamment défendus. Les associations de patients ont certainement un rôle plus important à jouer dans la définition des politiques de santé publique à l’avenir, comme c’est le cas dans les pays qui ont une longue tradition de santé publique, comme la Grande-Bretagne ou les Etats-Unis.

En accord avec la philosophie de la responsabilité

Une autre explication possible à la limite de notre solidarité serait que la société considère que les personnes ont aujourd’hui le choix et la possibilité de se protéger, par des gestes barrières et la vaccination, et que ce n’est plus à l’ensemble de la société de les protéger. En ne rendant pas la vaccination obligatoire, nous avons choisi de laisser le choix à certains de ne pas se vacciner. La société exige maintenant qu’ils assument les conséquences de ce choix, c’est-à-dire leur risque accru de contamination et de formes plus graves de la maladie. Quant à ceux pour lesquels la vaccination reste impossible ou inefficace, la responsabilité leur revient de continuer à porter un masque FFP2 et d’utiliser les traitements innovants, y compris lorsque la prescription ne leur est pas proposée ou leur est refusée. Ils peuvent aussi continuer de se confiner, comme c’est le cas depuis mars 2020, et accepter cette mort sociale. En accord avec la philosophie de la responsabilité, les politiques préventives restrictives seraient donc justifiables collectivement lorsqu’il s’agit de réduire des risques subis, et ne le seraient plus lorsqu’il s’agit de réduire des risques considérés comme choisis.

Jusqu’à présent, le système de santé français est resté imperméable à la philosophie de la responsabilité. Tous les malades sont soignés, que leurs maladies soient dues à des circonstances indépendantes de leur responsabilité, comme leur patrimoine génétique ou leurs conditions de travail, ou que celles-ci soient liées à des comportements (tabagisme, mauvaise alimentation, alcool, manque de prévention) que l’on pourrait considérer comme choisis, au moins en partie. De même, nos contributions financières au système de santé sont indépendantes de nos comportements. Cette pandémie annonce-t-elle l’ouverture de la boîte de Pandore de la responsabilité ?

Aux Etats-Unis, les primes d’assurance santé sont depuis longtemps plus élevées pour les fumeurs. Récemment le Québec a envisagé de faire payer une taxe aux personnes non vaccinées, la « contribution santé », pour compenser les dépenses de santé qu’ils imposaient à la collectivité. Mais le Québec a finalement renoncé à cette taxe afin de préserver la solidarité au sein de son système de santé.

C’est sans doute l’heure aussi pour la France de réfléchir à la solidarité que nous voulons dans notre système de santé. Cette solidarité doit-elle se limiter à la prise en charge financière collective des soins, y compris lorsque leur accès demeure théorique, ou doit-elle aussi passer par une adaptation des comportements et par des restrictions de liberté pour préserver des vies ?