L’hôpital

Libération - Crise de l’hôpital : « On ne gère plus que le vital, et encore, mal ! »

il y a 6 jours, par Info santé sécu social

Urgence

En pleine épidémie de bronchiolite, faute de places et de moyens, les conditions de prise en charge se dégradent dans des établissements hospitaliers saturés en Ile-de-France, en particulier en réanimation pédiatrique. Sur le terrain, les professionnels de santé, exsangues, tirent la sonnette d’alarme.

par Nathalie Raulin
publié le 23 novembre 2022

Alerte rouge dans les hôpitaux franciliens.
Mardi, la direction de l’Assistance publique-Hôpitaux de Paris (AP-HP) a déclenché la phase 2 de son plan « hôpital en tension », pour tenter de résorber l’engorgement sans précédent des urgences. C’est vrai des urgences et réanimations pédiatriques, pris sous le feu de l’épidémie de bronchiolite. Mais c’est aussi vrai des urgences adultes, sans qu’il y ait cette fois vraiment d’autre raison que l’insuffisance désormais grave des capacités d’accueil hospitalières, faute de pouvoir attirer et retenir les soignants. Conséquence de l’embouteillage : la dégradation des conditions de prise en charge des petits comme des grands est patente. Au point de tourner au drame : au cours du week-end, un patient en attente d’hospitalisation a été retrouvé mort sur un brancard aux urgences de l’hôpital Saint-Antoine.

« Plus de place nulle part »
L’aigu de la crise est pédiatrique. Le rebond de l’épidémie de bronchiolite, saisonnière mais d’une intensité inédite depuis dix ans, a mis de nouveau la filière sous haute tension. Selon le bulletin publié mercredi par Santé publique France, la baisse des contaminations consécutives aux vacances de la Toussaint est effacée. Dans la semaine du 14 au 20 novembre, le nombre hebdomadaire de contaminations est reparti à la hausse (+24 %). Conséquence : 6 882 enfants de moins de 2 ans sont cette semaine-là passés aux urgences, et 2 552 d’entre eux, pour l’essentiel des bébés de moins de 1 an, ont été hospitalisés. En Ile-de-France, région touchée de plein fouet par l’épidémie, la filière pédiatrique encaisse le choc avec difficulté. « Lundi, on a connu un pic d’activité inédit, avec 36 transports d’enfants entre hôpitaux de la région, précise le docteur Laurent Dupic, pédiatre régulateur du Samu Ile-de-France. En revanche, il n’y a depuis vendredi qu’un seul transfert vers la province, au CHU d’Orléans. Pour cause, l’épidémie étant nationale, il n’y a plus de places de réanimation pédiatrique nulle part. »

Sous la pression, les situations critiques se sont de nouveau multipliées aux urgences comme en réanimation. « Dans la nuit de lundi à mardi, nos 16 lits étant pleins, j’ai dû intuber un enfant, en état d’épuisement respiratoire, directement dans un box aux urgences ! se désespère une médecin réanimatrice d’un grand CHU parisien. Un peu avant, on avait installé un enfant d’un mois sous ventilation non invasive dans le couloir du service. Vu qu’on était déjà pleins avec deux patients très lourds, il a fallu pour cela qu’une infirmière accepte de revenir travailler pour la quatrième nuit consécutive, ce qui n’est absolument pas réglementaire. Elles font montre d’un dévouement exceptionnel. »

« Tout le monde en a marre »
Dans les cinq services de réanimation pédiatriques d’Ile-de-France, on pousse les murs. « On a ouvert trois lits supplémentaires en dédoublant les chambres, indique le professeur Stéphane Dauger, chef du service de réanimation de l’hôpital pédiatrique Robert-Debré. Il a fallu quand même convaincre l’équipe. Tout le monde est à bloc depuis près de deux mois et tout le monde en a marre. Beaucoup étaient très réticents à l’idée d’avoir trois lits de plus à gérer alors que la tutelle ne leur témoigne aucune marque de reconnaissance, et qu’elle ne s’engage pas sur des réformes structurelles. Au bout de trois heures de réflexion, ils ont finalement accepté : l’idée qu’à cause d’eux trois enfants puissent courir un danger leur était insupportable. Mais ce dévouement se paiera. La crise passée, si aucune réforme de fond n’est engagée, beaucoup vont vouloir quitter l’hôpital… » Une crainte non dénuée de fondement : selon un sondage dévoilé ce mercredi par l’Ordre national des infirmiers, 29% des soignants « envisagent de quitter le métier dans les douze mois à venir ».

Toute la filière pédiatrique est impactée. « Mardi, j’ai dû reporter pour la deuxième fois l’opération d’un enfant car il n’y avait plus de places en soins continus, s’indigne la docteure Virginie Languillat, chirurgien pédiatrique à l’hôpital Bicêtre. Aujourd’hui, j’ai annulé deux autres opérations prévues jeudi. Le pronostic vital des enfants n’est pas engagé, mais ça s’appelle faire du tri. La situation est tellement tendue qu’une enfant de 9 ans opérée d’une péritonite dans la nuit de mardi à mercredi s’est retrouvée en soins continus adultes, faute de place en pédiatrie ! C’est de pire en pire. Tout le monde est à bout. On va avoir un problème majeur de départs de soignants quand le plan Orsan [Organisation de la réponse du système de santé en situations sanitaires exceptionnelles, déclenché par le ministre de la Santé, François Braun, le 9 novembre, ndlr], qui gèle tout, va être levé en mars. Aujourd’hui, l’hôpital ne gère plus que le vital, et encore, mal. Mais, bientôt, même cela ne sera plus possible. »

Ce mercredi, au grand soulagement des soignants de pédiatrie, la pression est un peu retombée. « Comme on fait sortir six patients aujourd’hui, on devrait avoir des lits disponibles ce soir, se félicite le professeur Dauger. On ne sait pas si cela veut dire que le pic est passé ou si cela tient à une évolution en dents de scie de l’épidémie. »

« Le paroxysme de l’inquiétude »
Pour autant, la crise à l’hôpital n’en est sans doute qu’à ses débuts. En témoigne l’encombrement historique des urgences adultes dans les établissements de l’AP-HP : lundi matin, ils étaient 188 patients à attendre sur un brancard qu’un lit d’hospitalisation se libère, soit près de deux fois le niveau habituel. Un engorgement qu’aucune épidémie hivernale n’explique vraiment. « Les infections Covid ont plutôt tendance à baisser, et la grippe n’a pas vraiment commencé, signale le docteur Christophe Trivalle, gériatre à l’hôpital Paul-Brousse, à Villejuif. En réalité, il s’agit surtout de patients âgés atteints de maladie chroniques qui décompensent suite à une petite infection. Comme les capacités d’hospitalisation conventionnelle sont saturées, ils stagnent aux urgences. »

Avec un risque non négligeable de voir leur état de santé se dégrader un peu plus. Un phénomène national. « On est au paroxysme de l’inquiétude, vibre le docteur Marc Noizet, président de Samu-Urgences de France. En ce moment, il y a des morts aux urgences et pas qu’à l’hôpital parisien Saint-Antoine. Beaucoup de services sont en très grande difficulté, y compris dans des CHU, comme à Grenoble ou à Strasbourg. Faute de personnel soignant, on n’arrive pas à ouvrir des lits. Quand les autres épidémies hivernales vont arriver, on ne pourra pas faire face. »