Environnement et facteurs dégradant la santé

Libération - Dans les Yvelines et le Val-d’Oise, le soupçon d’une pollution au plomb à grande échelle

il y a 2 jours, par Info santé sécu social

Outre le cas des Roms, associations et élus locaux s’inquiètent d’un « scandale sanitaire » dans les communes environnantes, où « 84 % des jardins présentent des risques sanitaires inacceptables ».

A Carrières-sous-Poissy, 143 enfants ont été testés entre février et mai 2019. Deux cas de saturnisme ont été décelés, et sept enfants ont présenté une plombémie dépassant le seuil de vigilance. (Raphaël Fournier/Divergence)

par Gurvan Kristanadjaja et Aurore Coulaud
publié le 15 septembre 2021 à 5h23

Dans certaines communes situées sur les anciennes plaines d’épandage des eaux usées, dans les Yvelines et le Val-d’Oise, les cas de saturnisme chez les enfants roms inquiètent sérieusement les élus locaux. « Si les enfants roms sont touchés, pourquoi les autres ne le seraient pas ? » s’étonne Anthony Effroy, président de l’association Rives de seine nature environnement et conseiller municipal de Carrières-sous-Poissy (sans étiquette). « On est là aussi face à un scandale sanitaire que l’on cherche à mettre sous le tapis », dénonce-t-il. Dans toutes ces villes concernées par l’épandage, par le passé, des eaux usées, des lotissements, des parcs et des écoles ont été récemment construits sur ces zones polluées. Et ce, alors que la forte teneur en plomb de ces terrains était connue et avérée depuis la fin des années 90. « Les communes sont allées très vite dans l’urbanisation de ces zones, au lieu de les réhabiliter », constate Loup Bernard, président de l’association Val-d’Oise environnement.

Une initiative qui questionne largement, car ce sont plus de 24 000 enfants de 0 à 6 ans qui vivent dans ces communes (Carrières-sous-Poissy, Achères, Pierrelaye…) selon l’Agence régionale de santé (ARS) d’Ile-de-France, soit autant d’intoxications potentielles. Malgré cela, pas ou peu de plombémies (des mesures du taux de plomb présent dans le sang) ont été réalisées. Dès 2014, la Cellule d’intervention en région (Cire) estimait pourtant que sur ces plaines, selon ses calculs, « la simulation des plombémies attendues menée […] montre un taux supérieur à 5 % d’enfants ayant une plombémie supérieure à 50 µg /l, seuil recommandé par le Haut conseil de la santé publique (HCSP) pour la définition opérationnelle du saturnisme infantile ». Si l’on s’en tient à cette estimation, ce seraient donc plus de 1 200 enfants qui pourraient être atteints de saturnisme dans ces villes. Pour certaines associations qui ont réalisé leurs propres simulations, cette proportion pourrait même monter jusqu’à 32 %.

Arrêté préfectoral datant de mars 2000
Dans un rapport daté d’octobre 2018, Santé publique France (SPF) révèle que des mesures de plomb dans le sol ont été effectuées à plusieurs endroits de ces communes dès 2011. A l’école maternelle Pierre-Curie de Pierrelaye, par exemple, une concentration de plomb de 120 milligrammes par kilo (mg /kg) a été décelée, soit deux fois plus que le seuil repère fixé par la région Ile-de-France (53,7 mg /kg). La directrice de l’établissement affirme pourtant qu’il n’y a pas eu d’instructions ni de « mesures particulières » mises en place depuis par l’ARS. « Je sais qu’on n’a plus le droit de jardiner, c’est tout. Officiellement, il n’y a pas de cas de saturnisme dans notre école. Car il n’y a pas eu non plus de dépistage », explique l’enseignante.

Au groupe scolaire Provence, à Carrières-sous-Poissy, les mesures atteignent 230 mg /kg. Et à l’école maternelle du Parc, dans la même ville, les autorités ont mesuré une concentration en plomb de 160 mg /kg, soit trois fois le seuil repère – ce qui a poussé la mairie à organiser elle-même le remplacement de la terre pouvant contaminer les enfants. Dans certains coins de ces villes, les prélèvements grimpent même jusqu’à 690 mg /kg dans certains jardins privés. Autre donnée inquiétante : « 84 % des jardins privés et ouvriers présentent des risques sanitaires inacceptables, liés principalement à l’ingestion de sols impactés par du plomb et ponctuellement à l’ingestion de légumes impactés par du plomb et /ou du cadmium », estime un autre document du Service public de l’assainissement francilien (SIAAP) et de l’ARS Ile-de-France datant de 2017, contre 17 % des parcs publics et des établissements accueillant des populations dites sensibles (enfants de 0 à 18 ans). Ce même document recommande à plusieurs reprises la mise en place de mesures de gestion, notamment de « recouvrement ou substitution des sols sur 50 centimètres d’épaisseur » pour les zones les plus critiques ou sensibles. Un arrêté préfectoral datant de mars 2000 interdit tout de même sur les zones concernées la production des cultures, destinées ou non à la commercialisation. Çà et là dans ces communes, on voit pourtant régulièrement des potagers dans des jardins privés ou ouvriers.

Longtemps, l’ARS a considéré qu’il n’y avait pas de cas de saturnisme connus « en population générale » (c’est-à-dire en dehors des camps de Roms) – mais pas non plus de dépistages réalisés – donc pas de quoi s’inquiéter… Depuis 2019, les médecins généralistes de ces communes sont tout de même encouragés par l’ARS à prescrire des plombémies. Six premières ont été réalisées en 2019 à Carrières-sous-Poissy : deux d’entre elles ont révélé des cas de saturnisme, dont une femme enceinte, confirmant le risque encouru. Ces cas ont donné lieu à une nouvelle campagne de prévention, au cours de laquelle 143 enfants ont été testés à Carrières-sous-Poissy entre février et mai 2019. Selon les données transmises par l’ARS à Libération, mais non communiquées au grand public, sur les 143 enfants testés, deux nouveaux cas de la maladie ont été décelés – dont un peut s’expliquer par la présence d’une autre source de contamination – et sept enfants ont présenté une plombémie dépassant le seuil de vigilance (supérieure à 25 µg /l). Entre le 15 octobre 2018 et le 30 novembre 2019, l’ARS indique qu’un total de « 292 primo-dépistages ont été menés dans les 19 communes, dont 186 dans la commune de Carrières-sous-Poissy » : ils ont permis d’identifier onze cas de saturnisme infantile au total, « essentiellement au sein de familles vivant dans des camps de gens du voyage ou Roms ».

Pas de dépistage « massif et systématique »

Du côté des élus locaux et associations, on s’étonne de constater que ces découvertes n’ont pas motivé de dépistage « massif et systématique » par l’ARS – ce qui est pourtant une recommandation du Haut Conseil de santé publique lorsqu’un cas de saturnisme est découvert. « Il y a clairement une histoire de pognon derrière. S’ils font des dépistages et trouvent d’autres cas de saturnisme chez les enfants, la valeur du foncier sur ces communes va baisser. Les enjeux financiers sont énormes », estime Pascal Boury, président d’une association locale. « Certains propriétaires ont aussi peur de voir le prix de leur bien baisser s’ils entreprennent des choses », ajoute Rémi Duverneuil, un avocat qui a tenté de mener une action collective « afin d’obtenir l’ensemble des informations et documents détenus par les autorités publiques sur cette pollution », sans succès. « On voudrait savoir qui connaissait le risque et depuis quand », précise-t-il.

« On a aussi l’impression que l’ARS n’a pas forcément les budgets pour, ils cherchent des prétextes pour ne pas faire des dépistages, parce que ça coûte cher », estime de son côté Anne Laforgue, médecin généraliste à Carrières-sous-Poissy, aujourd’hui à la retraite, qui a suivi des cas de saturnisme dans un ancien camp de Roms de la plaine. L’ARS se défend et répond avoir mené « une campagne d’incitation au dépistage […] auprès des 19 communes concernées, des élus et professionnels de santé de ces secteurs » et « en septembre 2019 […] une nouvelle campagne d’information […] par l’intermédiaire du réseau des officines de pharmacies ».

Pour alerter les pouvoirs publics, le maire écologiste de Carrières-sous-Poissy, Eddie Aït, a décidé de frapper fort : il a porté plainte contre X en 2020 pour « infraction d’écoulement d’éléments polluants dans les sols et les eaux ». La procédure est toujours en cours. « Nous voulons connaître la responsabilité des autorités sanitaires et de l’Etat. La plainte vise aussi à obtenir réparation et avoir de l’aide pour réhabiliter ces sols souillés, c’est un enjeu territorial majeur », explique l’édile.

Pour l’heure, sans l’appui des habitants de ces communes, difficile d’agir. Les élus locaux admettent qu’ils ont du mal à les mobiliser. « Se faire tester et procéder à une plombémie reste associé à une forme de précarité dans l’esprit collectif. Il y a une forme de honte », estime le maire de Carrières-sous-Poissy. « Les parents nous ont souvent demandé comment soigner le saturnisme. Quand on leur explique que ça ne peut pas vraiment se soigner, il y a une gêne. D’autant que c’est associé à une baisse des facultés cognitives », explique de son côté Anthony Effroy, conseiller municipal. « Les gens ne se sont pas sentis très concernés. Il y a des cultures autour, mais ils consomment quand même. Je ne saurais pas trop dire pourquoi », regrette-t-on du côté de l’Association française des victimes de saturnisme.

Les nombreux cas d’enfants malades dans le camp de Roms avoisinant pourraient en tout cas alerter un peu plus encore. Eddie Aït conclut : « Il y a une négligence collective de la part des pouvoirs publics, et par définition de l’Etat qui a une responsabilité dans la façon dont il a géré ou non ces cas. Il faut désormais protéger le public. »