Covid-19 (Coronavirus-2019nCoV) et crise sanitaire

Libération - Dominique Simonnot : « En prison, l’épidémie a été contenue au prix de restrictions drastiques »

il y a 5 mois, par Info santé sécu social

Interview

La contrôleure générale des lieux de privation de liberté alerte sur l’accès aux soins en milieu carcéral dans son rapport annuel d’activités publié ce mercredi.

par Fanny Ruz-Guindos-Artigue
publié le 9 juin 2021 à 6h00

Dans son rapport annuel d’activité pour 2020 publié ce mercredi, la contrôleure générale des lieux de privation de liberté dénonce un système d’accès aux soins insuffisant et dangereux en milieu carcéral. Dominique Simonnot, ancienne journaliste, nommée en octobre à la tête de l’institution, revient pour Libération sur le « choc » de ses visites en prisons, centres de rétention et cellules de garde à vue.

En janvier, vous demandiez un plan de vaccination massive dans les prisons, où en est-il ?

Nous avions demandé que la vaccination soit prioritaire pour les surveillants et les détenus, parce qu’on sait que, lorsque le virus pénètre un lieu clos, c’est une catastrophe. Pour le moment, la vaccination suit le cours normal de la campagne.

Combien le Covid a-t-il fait de morts en prison ?

Quatre.

Comment la population carcérale a-t-elle pu être épargnée, compte tenu de la promiscuité des détenus ?

L’épidémie a été contenue au prix de restrictions drastiques. Au parloir, les gens ne pouvaient communiquer qu’à travers un plexiglas. L’autre jour, une femme a osé passer son chouchou pour les cheveux à son mari en guise de souvenir. Son permis de visite a été suspendu. Il n’y a pratiquement plus d’activités en prison : les promenades sont restreintes à une par jour. J’ai passé ma vie de journaliste à écrire que les détenus étaient trois dans 9 m² mais c’est faux. Ils sont trois dans 4,10 m² parce que quand on enlève l’entrée, la douche, les toilettes, la table et les lits superposés, il ne reste rien. Et ce, 23 heures sur 24. Quand on ouvre une cellule, ça fait un choc, ça coupe le souffle.

En quoi la crise sanitaire a mis en lumière les mauvaises conditions dans lesquelles vivent les gardés à vue ?

Je suis entrée dans des locaux de garde à vue avec des matelas dégoûtants et une odeur ignoble parce que la chasse d’eau ne marchait pas, ça m’a mise très en colère. Ce qu’on a remarqué partout, ce sont les couvertures sales qui sont passées de gardés à vue en gardés à vue parce qu’elles ne sont nettoyées que toutes les trois semaines. C’est aberrant. Ça n’a pas été une consigne du ministre de l’Intérieur de dire « attention, les couvertures et les matelas doivent être désinfectés entre chaque personne », ce qui paraît quand même être le b.a-ba lorsqu’il faut 4 m² par personne dans les magasins. On s’est habitués à ce que ces gens vivent dans des conditions anormales.

Qu’est-ce qui explique la mauvaise santé des détenus ?

Après vingt-huit ans à assister à des comparutions immédiates, j’ai vu beaucoup de SDF, qui n’ont déjà pas une santé de fer. Le professeur Delfraissy m’avait expliqué que, s’il n’y avait pas eu beaucoup de contaminations au Covid en prison, c’était parce que la population était jeune et qu’elle fumait. Dans les centres de rétention, ils n’ont pas de gel hydroalcoolique à disposition parce que, apparemment, ils le boivent ou le font brûler. Les bras m’en tombent…

Quels sont les freins à la prise en charge médicale ?

Il y a très peu de spécialistes qui se déplacent en prison. J’ai vu des gens attendre un an et demi pour être opérés du genou, d’autres quatre mois pour voir un dentiste. Certains détenus se perçaient les abcès tout seul. J’en veux beaucoup au projet de loi qui va subordonner les remises de peine aux efforts pour se soigner : pour voir un psychiatre, on peut attendre trois à six mois ! Il y a aussi plus de 30 % de malades mentaux en prison qui n’ont rien à y faire. On vient d’être condamnés par la Cour européenne, la Cour de cassation, le Conseil d’Etat et le Conseil constitutionnel, qui nous enjoint de mettre un terme à notre surpopulation…

Où sont-ils soignés alors ?

J’étais dans une prison où, pour 1 200 détenus, il n’y avait qu’une seule voiture. Ils vont bientôt en avoir une autre mais ils n’ont pas le chauffeur qui va avec. Ça remet en question les extractions, les visites avec les spécialistes à l’extérieur de la prison. On reçoit des lettres déchirantes de détenus inquiets pour leur santé qui tardent à avoir un rendez-vous. De plus, dans ces conditions, le personnel pénitentiaire assiste parfois aux entretiens, remettant en cause le secret médical.

Les femmes sont-elles confrontées à des problématiques d’accès aux soins spécifiques ?

Cela fait seulement quelques mois que les détenues – elles représentent 3,6 % de la population carcérale – ont droit à des protections hygiéniques. Il a fallu des années pour cela, imaginez l’humiliation qu’elles ont dû subir…

La santé mentale des détenus est-elle suffisamment prise en compte ?

La prison joue le rôle de l’asile d’antan. Or je ne crois pas que les surveillants pénitentiaires soient infirmiers psychiatriques. La prise en charge des détenus repose sur des personnes convaincues, presque militantes. En comparution immédiate, les expertises sont faites pendant la garde à vue, pour voir si les gens sont responsables ou pas. C’est ni fait ni à faire. Très souvent, le prévenu est envoyé en détention le temps de faire une expertise qui se tienne. C’est lamentable.

Il y a quelques semaines, « Libération » publiait un article sur les conditions de détention inhumaines des prisonniers dépendants dans l’établissement pénitentiaire de Bedenac (Charente-Maritime). Vous aviez mis en œuvre une procédure d’urgence, où en est-elle ?

La visite qu’on a faite en avril s’est avérée effarante. Le contrôleur a découvert 17 personnes dans un mouroir. Un monsieur de 150 kilos est tombé devant ses yeux, ce sont les pompiers qui l’ont relevé. Un autre était tellement fou qu’il grignotait un réveil en plastique et buvait l’eau des toilettes. Un aveugle ne pouvait pas se déplacer. Des gens impotents ne pouvaient passer de leur lit à leur fauteuil. Et des personnes incontinentes baignaient dans leur pisse et leur merde. Pour une fois, le ministre de la Santé et de la Justice ont affirmé que des mesures allaient être prises. On repassera pour vérifier. Il y a un autre problème dans cet endroit, c’est que des détenus, malgré la loi de 2002 sur la suspension de peine pour raison médicale, restent incarcérés : il y en a un qui n’a plus de jambe mais qui est déclaré trop dangereux.