Covid-19 (Coronavirus-2019nCoV) et crise sanitaire

Libération - En Martinique, le virus de la défiance

il y a 1 mois, par Info santé sécu social

Frappé de plein fouet par l’épidémie, le département caribéen compte ses morts, alors que son système de santé à bout de souffle. Le CHU applique déjà des critères plus serrés d’admission en réanimation. Une situation qui n’a que peu d’effet sur la population, méfiante, qui boude le vaccin venu de la métropole.

par Anaïs Moran, envoyée spéciale à Fort-de-France
publié le 1er août 2021

La Martinique est-elle en train de plonger dans deux univers parallèles et conflictuels ? Celui de l’hôpital affolé, éreinté, huis clos submergé par la nouvelle flambée épidémique du Covid-19, et celui du dehors, du quotidien des habitants, insouciants ou révoltés, parfois même violents ? Ce premier week-end d’août, l’île entamait ses trois semaines de restrictions d’horaires et de déplacements, sans aucune volonté des Martiniquais de s’y plier, pour l’heure, sérieusement. En trois jours, la mise sous cloche sanitaire a été percée de tous les côtés. Plages peuplées, terrasses de restaurants plus ou moins fermées, festivités privées, retrouvailles familiales en pleine journée et amicales à la nuit tombée, bouchons automobiles quasiment pas fluidifiés : en somme, un confinement sans confinés, malgré un taux d’incidence affolant de plus de 1 000 cas pour 100 000 habitants et le transfert aérien de trois premiers malades vers la métropole samedi.

Dimanche, Fort-de-France s’est réveillée détendue et prête à profiter pleinement de sa journée. Presque impassible devant les dégâts de la veille, le désarroi des quelques commerçants pillés, les poubelles, les voitures et le centre de vaccination du port incendiés durant la nuit lors d’affrontements contre les forces de l’ordre. « Hou là là là, c’est rien ça, ce sont juste les jeunes qui font du bruit en notre nom, se marre ce matin-là un capitaine de bateau prêt à lever l’ancre. Vous savez, il faut arrêter d’écouter les infos qui rendent fou et continuer à vivre sa vie tranquille. Ça suffit les coups de pressions et les privations de liberté. » Quelques heures avant les heurts, des carnavaliers s’étaient lancés dans un cortège musical anti-restrictions, pile à l’heure du couvre-feu instauré à 19 heures. Convaincus que les nouvelles mesures imposées aux 369 000 Martiniquais ne sont qu’un « chantage à la vaccination ». Eux qui ne sont que 21,6 % à avoir reçu au moins une dose, contre une moyenne nationale établie à 62,1 %.

« Ils mentent sur les chiffres, on le sait »
Les motifs d’insoumission sont nombreux, complexes, mais tous reflètent une terrible rupture envers les autorités publiques, politiques et scientifiques. Un fossé XXL. Quelques désobéissants rencontrés à la manifestation déclarée de samedi matin – réunissant dans les rues de la ville des antivax, des anti-pass sanitaire, des anti-restrictions, des anti-Macron, des anti-tout (environ 500 personnes selon la préfecture) – usaient des mêmes discours complotistes que ceux entendus en France métropolitaine. D’autres, beaucoup plus nombreux, portaient avant tout une colère de défiance vis-à-vis de toute prise de parole officielle venue de Paris. « On nous dit que c’est de notre faute si des gens vont mourir, alors que les hommes politiques de métropole laissent crever notre hôpital à petit feu depuis des années. Ils veulent nous faire porter le chapeau sans rendre aucun compte ! » s’indignait par exemple Laurent, importateur de fruits et légumes de 47 ans. Surtout, et de manière criante, la majorité des manifestants semblaient encore vivement meurtris par le traumatisme du scandale du chlordécone. « Mon grand-père est mort d’un cancer à cause des mensonges de l’Etat. Plus jamais les politiques et les autorités sanitaires n’auront leur mot à dire sur ma conduite en matière de santé publique, a juré Olivier, restaurateur de 42 ans. Moi je suis en vie et je compte bien profiter des plaisirs de mon île sans plus jamais me tracasser pour toutes leurs conneries. »

Vendredi soir déjà, premier jour du couvre-feu à 19 heures et non plus 21 heures (établi depuis le 12 juillet), une douceur de vivre enivrait le front de mer de Fort-de-France. A 20 heures, les ados flânaient à vélo, les couples étaient encore enlacés sur les pontons, les anciens scotchés à leurs bancs publics, les marchands ambulants postés et les pêcheurs planqués à l’ombre des réverbères. Dans le parc de la Savane, un couple et ses deux filles, perchées sur des balançoires, réalisaient à peine qu’ils étaient en train de ronger sur l’heure interdite. « Vous êtes sûre que c’est ce soir le jour J ? Vous entendez cela mes chéries ? Oh, on en a marre, on n’écoute plus les autorités nous, on ne fait plus preuve de civisme », riait la mère, 29 ans. Elle est professeure des écoles. Son mari éducateur sportif. Lui disait : « Les confinements et les couvre-feux sont de mauvaises stratégies. A un moment donné, il va falloir apprendre à vivre avec le virus plutôt que de le fuir. On ne va pas passer notre temps à se cacher. »

« Ils mentent sur les chiffres, on le sait. L’île est petite, tout le monde connaît de près ou de loin quelqu’un qui bosse à l’hôpital, on sait que ce n’est pas si grave. »

Minuit, habitant Fort-de-France
Dans son petit cabanon de l’Escale des îles, une demi-heure avant le couvre-feu, Régine, 59 ans, avait accueilli les habitués pour une dernière bière, avec sa soupe de poisson maison et le reggae réconfortant de Busy Signal. Les propos tenus étaient un degré plus effervescents. La quiétude beaucoup plus virulente. « Si j’ai peur du virus ? Mais je suis le virus, celui qui va gâcher la vie des décideurs ! » revendiquait Momo, 43 ans. « On en a marre de Castex, de tous ces petits chefs qui pensent que nous allons encore obéir comme des esclaves. Qu’ils nous foutent la paix, et vous, les journalistes mainstream corrompus, dégagez d’ici », enrageait son ami Manu. Lors du repas, les débats iront jusqu’à remettre en question les données hospitalières communiquées par les sources officielles. « Ils mentent sur les chiffres, on le sait. L’île est petite, tout le monde connaît de près ou de loin quelqu’un qui bosse à l’hôpital, on sait que ce n’est pas si grave », avait trompeté Minuit, 38 ans.

Dégradation des soins
La réalité pourtant, c’est que le système de santé est genoux à terre. Que jamais depuis le début de la crise il n’a affronté une vague de cette magnitude et une cadence aussi asphyxiante. Croisé ce week-end entre deux couloirs du CHU de la Martinique, le professeur André Cabié, chef du service d’infectiologie et directeur médical de crise, s’était posé l’espace d’une respiration pour dire : « Les deux premiers épisodes nous ont grandement épargnés. La troisième vague a frôlé la catastrophe. Eh bien là, on y est. » Les courbes d’admission n’ont pas fini de grimper qu’elles battent déjà tous les records. Dimanche, 174 malades du Covid-19 étaient hospitalisés, un chiffre quasi triplé en l’espace de deux semaines. 40 personnes étaient également prises en charge par les soins critiques, dépassant ainsi le plus haut pic connu jusqu’alors de 35 patients, atteint le 23 avril. « Ça fait une semaine que je me réveille tous les matins sans savoir si le bateau tiendra encore une fois ou s’il coulera avant la fin de la journée », avait imagé le médecin André Cabié.

En l’espace d’un mois, en juillet, 31 décès du Covid ont été recensés dans les services du CHU. A l’échelle du temps, et de la petite taille de l’hôpital, le chiffre pèse lourd et ne présage guère de jours heureux, puisqu’il représente quasi déjà un tiers du nombre total de patients morts entre mars 2020 et juin 2021. « Le système de soins n’a pas fini de connaître des moments compliqués. Le nombre de contaminations atteint des taux qu’on n’a jamais connus ici, décortique Elise Daudens-Vaysse, épidémiologiste à Santé publique France Antilles et basée en Martinique. On a cru que le couvre-feu à 21 heures avait ralenti les choses la semaine passée, car on avait observé deux jours de plateau,, mais tout est reparti à la hausse. En espérant que le confinement infléchisse la courbe des cas positifs dans sept à dix jours, on ne devrait pas voir apparaître d’effets positifs sur l’hôpital avant quatorze jours. Et ça, c’est dans l’hypothèse où le confinement fonctionne… »

Sur le site principal du CHU surplombant la baie de Fort-de-France, complexe mi-moderne mi-vétuste couleur souffre et blanc, tout ce qui pouvait l’être a été repoussé, surcomposé, chambardé. Des lits de l’hôpital de semaine, de gériatrie et de médecine polyvalente constituent désormais le socle vital des huit unités d’hospitalisation Covid. La moitié des seize blocs opératoires sont aujourd’hui déprogrammés. Cardiologie, urologie, maxillo-facial, ORL, neurochirurgie… Toutes les spécialités sont concernées, excepté la pédiatrie et la cancérologie. Les urgences sont devenues 100 % Covid, et les autres malades sont désormais pris en charge par les spécialistes dans un bâtiment voisin désuet. Le service de réanimation est monté de 20 à 45 lits, avec quasiment le même nombre d’infirmières, menant à la dégradation des soins. Samedi, le directeur de l’hôpital, Benjamin Garel, quadragénaire à l’entrain chaleureux mais le corps échiné et le front transpirant, avait concédé : « On est à l’os là. »

« Le drame humain qui nous attend »

Les 35 chambres de réa dédiées au Sars-CoV-2 sont sur le point d’être entièrement occupées. Les mots « priorisation » et « médecine de catastrophe » envahissent les esprits, exhumant le cauchemar et la détresse psychologique des soignants métropolitains de la région Grand-Est au printemps 2020. Car, dans son service flambant neuf, le chef de la réanimation médicale Cyrille Chabartier explique sans ambiguïtés que ses équipes ont « commencé à appliquer des critères d’admission plus durs ». Concrètement, « ceux qui ont plus de 11 % de risques de mourir dans notre service, on ne les prend plus, confie-t-il le temps d’une pause. L’âge et le nombre de comorbidités sont au cœur des décisions collégiales. Un patient de 75 ans à la santé très cabossé, on ne lui propose même plus de l’Optiflow [technique d’oxygénothérapie à haut débit en alternative à l’intubation, ndlr], alors que les trois vagues précédentes, on l’aurait fait. On ne fait plus de la médecine individuelle, on fait de la médecine collective. Et quand on n’aura plus qu’un lit de disponible pour huit potentiels entrants, on fera quoi ? » Ce lundi, 50 militaires du service de santé des armées débarquent d’Orléans pour installer dix lits de réanimation supplémentaires dans une énorme salle de réveil vide du sous-sol. Personne ne sait si l’aide sera suffisante.

A côté de Cyrille Chabartier, Hossein Mehdaoui, chef du pôle réanimation-urgences, regarde les blouses bleues fourmiller, les yeux dans le vide. « J’ai le sentiment qu’on est coincés dans une lessiveuse fermée à double tour, et que personne dehors ne veut nous entendre, avait-il lâché. 100 % de nos malades en réanimation sont non-vaccinés. 40 % ont moins de 40 ans. Rendez-vous un peu compte du drame humain qui nous attend, sans que la population ne réagisse pour le moment… » Mardi, les chefs de services du CHU sont allés jusqu’à officiellement appeler à la « responsabilité » des Martiniquais. « [Vos] débats questionnent le passé, le présent et le futur de notre territoire. Faut-il pour autant en faire un amalgame face au Covid-19 ? A force de la cacher derrière un épais nuage d’informations erronées, la vérité s’est invitée désormais en Martinique avec une grande brutalité », peut-on lire dans leur lettre ouverte. Hossein Mehdaoui et ses collègues relatent que les retours n’ont été qu’insultes et menaces. L’impuissance est plombante. « On paie aussi le fait que les trois premières vagues nous ont relativement épargnés, analyse l’infectiologue André Cabié. Il y a une certaine incrédibilité, un manque de perception de la gravité qui est en train de nous tomber dessus, collectivement. »