Covid-19 (Coronavirus-2019nCoV) et crise sanitaire

Libération - En plein déni de la réalité sanitaire, le gouvernement semble avoir oublié le Covid

il y a 1 semaine, par Info santé sécu social

Journal d’épidémie, par Christian Lehmann

Christian Lehmann est médecin et écrivain. Pour « Libération », il tient la chronique régulière d’une société traversée par le coronavirus. Aujourd’hui, inquiétudes devant l’inaction de l’exécutif face à la huitième vague qui arrive.

publié le 3 octobre 2022
« Avec les réseaux sociaux, notre époque a donné aux colporteurs et aux falsificateurs les moyens les plus rapides pour mettre le feu à la plaine mondiale », accusait récemment Emmanuel Macron dans une interview au Point. « C’est ce qu’un essayiste a appelé la rage et l’algorithme. Il existe dans les paramètres des grandes plateformes un avantage comparatif aux émotions les plus efficaces et les plus riches en interactions, qui sont souvent l’indignation et la fureur. Et face à cela la pensée analytique, plus lente à se déployer, doit courir avec des semelles de plomb pour rattraper un tweet, une vidéo, un appel à la haine. » Ce constat, partagé par nombre de soignants et de vulgarisateurs scientifiques qui ont tenté d’apporter des éléments factuels à la connaissance du public, et qui ont parfois été vilipendés et menacés de mort sans que pendant des mois l’exécutif ne bouge le petit doigt, est éclairé par une récente étude publiée dans Science Advances par trois chercheurs américains de la George Washington University.

Les échanges Facebook de la période allant de décembre 2019 à août 2020 ont été analysés, un classement manuel et collégial des contenus se rapportant au Covid a été effectué : pro-vaccination, anti-vaccination, neutre. Comme l’analyse Marie-Aude Visine, 45 ans, cadre de la fonction publique d’Etat, atteinte d’un Covid long depuis la fin février 2020, la bataille de la désinformation a été mal engagée dès le départ : « Consécutivement à la digitalisation de la société, les réseaux sociaux ont une influence manifeste et massive sur les gens. C’est ce qui a été étudié sur Facebook et au sujet de la Covid-19, alors que les croyances non basées sur l’état de l’art de la science et les faits constituent, comme le pointent les auteurs “un des plus importants problèmes de notre temps.” »

Mantra de la responsabilité individuelle
Rappelons que ceci a eu des conséquences graves : certains sont décédés après avoir bu de l’eau de javel ou rejeté le port du masque. Le consentement à la vaccination a été rejeté par une partie de la population, guidée par des charlatans autoproclamés, ou, pire encore, par des médecins, des scientifiques, usant du biais d’autorité en s’affranchissant de toutes les règles de bonnes pratiques scientifiques. Parlementaires et membres du gouvernement, hélas, ne furent pas en reste.

Force est de constater que le pouvoir efface sa propre responsabilité dans l’état actuel de déni autour de la pandémie et de ses conséquences. D’emblée l’information scientifique officielle a cédé le pas à la communication avec les mensonges sur la disponibilité des masques ou leur inutilité supposée en population générale et les campagnes d’information véhiculant inlassablement des messages parfois erronés et souvent trompeurs (insistance sur le lavage régulier des mains ou l’utilisation de mouchoirs à usage unique, invisibilisation du masque et déni affiché de la transmission aéroportée et de la nécessité d’assurer la qualité de l’air en lieu clos). Cela reste encore particulièrement frappant en 2022 quand on voit Olivier Véran mentir en direct à la télévision en se félicitant du « retour du masque sur presque tous les visages » afin de légitimer l’inaction gouvernementale face à la septième vague, ou quand on entend son successeur François Braun vanter une supposée « vigilance armée » face à la huitième vague alors que le masque a été abandonné jusque dans certains hôpitaux, qu’aucun investissement sur la qualité de l’air en intérieur n’a été effectué, et que le mantra de la responsabilité individuelle est poussé en avant pour dédouaner l’Etat de son inaction.

Inviter à porter un masque uniquement en présence de personnes fragiles, comme le recommande Brigitte Autran, présidente du nouveau Comité de veille et d’anticipation des risques sanitaires, lorsqu’elle est questionnée sur France Info sur la nécessité du masque dans les transports en commun, supposerait que lesdites personnes soient identifiables par les autres. Or le port du masque prête plus à moquerie qu’autre chose, comme le montrent les témoignages sur les réseaux sociaux.

Juger la dangerosité des vagues de Covid-19 à la seule aune de la capacité des services hospitaliers contribue à banaliser les décès : 155 112 morts au 30 septembre 2022 dans les hôpitaux et Ehpad soit l’équivalent d’une ville comme Angers entièrement rayée de la carte de France (18e ville de France en termes de population) ou plus de 154 morts par jour si l’on ventile les décès sur les 1 002 jours entre le 1er janvier 2020 et le 28 septembre 2022 ; donc plus de 3 autocars complètement supprimés là encore chaque jour dans l’indifférence générale.

Vision court-termiste
Faire croire enfin que seules sont vulnérables les personnes fragiles dont les immunodéprimés, c’est invisibiliser le poids des Covid longs, dont à date, du fait pour partie de ce déni, on ignore encore les mécanismes facilitant la chronicisation. Donc c’est un mensonge, dangereux vu l’impact des séquelles du Covid long sur la qualité de vie que de continuer avec ce narratif éculé des personnes vulnérables. Nous sommes tous, et jusqu’à preuve du contraire, fragiles. Et en conséquence il faut que chacun adopte les gestes protecteurs, pour lui et pour préserver les autres. Et à cet égard que les protocoles sanitaires en vigueur notamment dans les établissements scolaires évoluent. Car l’observation des indicateurs de suivi de la pandémie pour septembre 2022 avec d’abord les moins de 20 ans les plus touchés, suivis par la tranche d’âge des parents avant que les personnes âgées soient également concernées est très éclairante sur le fait qu’élèves comme professeurs vivent dans un fabuleux bouillon de culture.

Le gouvernement semble avoir oublié le Covid, et se préoccuper uniquement de la reprise économique immédiate. Si elle est nécessaire, elle n’est pas réalisable avec une vision court-termiste. Au regard des impacts économiques à long terme du Covid long, il est ubuesque que le gouvernement de madame Borne ne fasse pas tout son possible pour que les gestes protecteurs soient respectés puisqu’il n’existe pour le moment que des traitements palliatifs pour soulager une partie des symptômes du Covid long et aucun traitement curatif validé. Donc en somme, il est accepté en plus haut lieu que les gens continuent de se contaminer et risquent de venir grossir les rangs des Covid longs… Dans une enquête d’avril 2022, Santé publique France évoquait le chiffre de deux millions de personnes présentant potentiellement des symptômes persistants trois mois après un épisode de Covid, et estimait à un sur cinq le risque de présenter encore des symptômes d’une affection post-Covid dix-huit mois après un épisode. Si la définition et les critères du Covid long peuvent amener certains à critiquer la méthodologie suivie et les chiffres, il reste que cet impensé de la santé publique, volontairement nié, est une faute politique majeure, dont on ne peut faire porter la responsabilité aux seuls désinformateurs des réseaux sociaux.