L’hôpital

Libération - Epidémie de bronchiolite : à l’hôpital parisien Robert-Debré, « on est en permanence dans le rush »

il y a 2 jours, par Info santé sécu social

Reportage

Depuis six semaines, le service de réanimation pédiatrique de l’hôpital voit défiler des bébés atteints de bronchiolite. Les soignants, qui « se serrent les coudes » malgré la fatigue, s’attendent à une deuxième flambée de cas d’ici la fin du mois.

par Nathalie Raulin
publié le 19 novembre 2022 à 11h33

Au service de réanimation pédiatrique de l’hôpital Robert-Debré à Paris, « on est dans le speed ». L’infirmière s’éloigne au pas de course. Une alarme a retenti chambre 10. Dans son lit médicalisé à barreaux amovibles, le petit Marius se cabre de colère. Le masque à oxygène qui couvre son visage étouffe ses hurlements mais son cœur qui bat la chamade affole l’écran de surveillance de ses constantes vitales. Ni la comptine que fredonne sa mère, ni la main de son père sur son avant-bras ne le calment. Il faut agir. Avec dextérité, l’infirmière soulève le nourrisson, change sa couche, remplace le masque facial par une ventilation nasale moins invasive, réagence les tuyaux qui partent du petit corps – oxygène, sonde alimentaire, capteur de constantes vitales –, ajuste sa couverture et glisse une tétine dans sa bouche. En quelques secondes, la respiration sifflante s’apaise. « On a l’habitude », sourit la blouse blanche. Et puis Marius n’est plus tout à fait un inconnu. Neuf jours que le bébé atteint de bronchiolite sévère a été transféré à Robert-Debré après un passage aux urgences de l’hôpital Trousseau. Sédaté, intubé puis extubé, il souffre encore d’un « syndrome de sevrage » médicamenteux, explique la soignante aux parents qui se relaient nuit et jour à son chevet. « Il n’a que deux mois et demi », souffle le père, éprouvé. La mère ajoute : « On a eu de la chance d’avoir été admis, c’était la dernière place de réa de libre en Ile-de-France. »

« Tellement petit, tellement fragile »
Malgré sa porte codée, le service réanimation a perdu de son habituelle sérénité, vu la fréquence des allées et venues. La faute à une épidémie de bronchiolite particulièrement virulente pour les tout petits. Depuis six semaines, les chambres aux baies vitrées qui bordent le couloir en L du service ne désemplissent pas. Ce lundi de mi-novembre, les petits infectés par le virus respiratoire syncytial occupent plus de la moitié des vingt lits ultramédicalisés. Le plus âgé a 3 mois et demi. Le plus jeune, 12 jours. Né quatre semaines avant terme, Nino a atterri en réanimation huit jours après sa naissance. « Son grand frère de 4 ans était malade. On a fait attention mais il l’a attrapé, se désole sa mère. Aux urgences d’Eaubonne [Val-d’Oise], ils ont d’abord dit que ce n’était pas grave. Mais en deux heures, son état a empiré. Ils l’ont mis sous oxygène et ont demandé un transfert. C’était partout saturé. Il a été question de nous envoyer à Reims ou à Lille. » C’est un nouveau-né mal en point et une mère en état de choc que les soignants de Robert-Debré prennent en charge. « En arrivant, je ne faisais que pleurer, se souvient Marlène. J’ai eu tellement peur. Les soignants ont été super. Ils se sont présentés, m’ont expliqué tout ce qu’il faisait à mon bébé, m’ont réconfortée. Depuis qu’on est là, ils passent toutes les heures, de jour comme de nuit, jamais les mêmes. On ne dort pas bien mais c’est rassurant. »

Le professeur Stéphane Dauger, responsable du service réanimation pédiatrique, « évalue chaque matin la charge de soins imposée aux équipes soignantes pour ne pas dépasser la mesure ». (Adrien Selbert/Vu pour Libération)
Le problème avec l’épidémie, c’est le rythme qu’elle impose aux soignants de la réanimation. Peu à peu, la réunion de transmissions de dossiers médicaux a pris des allures de gare de triage. Il s’agit chaque jour d’identifier les patients suffisamment stabilisés pour les renvoyer en hospitalisation classique. Ce matin, ils sont cinq. Le petit Nino a finalement été écarté de la liste. Au vu de son extrême jeunesse, il a été jugé préférable de le garder encore un peu sous surveillance.

Le ballet des sorties ne tarde pas à s’ouvrir. La chambre 2 fait ses bagages, bientôt suivie par la 1 et la 9. Les auxiliaires puéricultrices se déploient dans les espaces libérés. Il s’agit de tout désinfecter avant l’arrivée du patient suivant : « On prend dix à vingt minutes, suivant l’urgence. » Les mines fermées disent la lassitude. « Ce qui est difficile ici, c’est le rendement, enchaîner les entrées et les sorties en accéléré », dit une infirmière qui, après six mois en réanimation pédiatrique, a demandé sa mutation. Même le corps médical n’en peut plus. « On est en permanence dans le rush, déplore le docteur Boris Lacarra. On passe notre temps au téléphone pour faire sortir des enfants en sécurité et en prendre d’autres. Avant de prendre une garde, on prévient les parents des enfants stabilisés qu’on peut leur demander de quitter le service au milieu de la nuit. C’est douloureux. Mais comme les quatre autres services de réanimation franciliens sont saturés, on n’a pas le choix si on veut éviter que des enfants malades soient transférés à plusieurs centaines de kilomètres de chez eux. » L’accalmie épidémique post-vacances de la Toussaint ne suffit pas à faire retomber la pression. « C’est un peu moins tendu mais ça ne se calme pas ! s’emporte le médecin. On a encore refusé deux admissions la nuit dernière. Aujourd’hui, j’ai fait cinq sorties. D’ici ce soir, tous nos lits seront de nouveau pleins ! »

« Certains jours, c’est la catastrophe »
Dans le bureau voisin, le professeur Stéphane Dauger, responsable du service réanimation pédiatrique, tempère : « La rotation des patients, c’est normal en période épidémique. Même si certains jours c’est la catastrophe. » L’essentiel est ne ne pas transiger avec la sécurité des malades. « Chaque matin, j’évalue la charge de soins imposée aux équipes soignantes pour ne pas dépasser la mesure », précise ce membre actif du collectif inter-hôpital, qui n’est pas pour rien dans la décision prise le 2 novembre par le ministre de la Santé, François Braun, d’étendre la prime « soin critique » aux infirmières et auxiliaires puéricultrices. « On a huit infirmières en permanence dans le service. C’est trop peu pour pouvoir prendre en charge vingt patients nécessitant des actes réanimatoires. Je m’arrange autant que possible pour qu’une partie de nos lits soient occupés par des malades relevant de soins critiques, présumés moins lourds. » Au cours des trois dernières semaines, la règle a souffert des entorses. Les blouses blanches ne s’en formalisent pas : « On a chacune trois patients max. Les journées sont denses mais on se serre les coudes. On s’en sort », rassure l’une d’elles.

Toutefois, il y a des arrangements que le professeur Dauger ne tolère pas. Comme, faute de place disponible en réanimation, installer directement en salle de réveil des petits sous ventilation non invasive envoyés par les urgences. C’est arrivé ce week-end, en son absence et sans son avis. « C’est une prise en charge dégradée, potentiellement délétère, tempête le chef de service, qui l’a fait savoir par courrier à la direction de l’AP-HP et au ministère. Quand on n’a pas l’expérience de la réanimation pédiatrique, il y a un risque d’administrer aux enfants un traitement inutilement agressif, comme l’intubation. On peut surtout rater un signe annonciateur de dégradation brutale. Avec un petit, ça peut très mal finir. » Cette fois-là, rien de tel, les deux bébés, vite remis, ayant réintégré leur foyer.

Plutôt que de tenter le diable, mieux vaut prévenir la saturation des réanimations, a fait valoir Dauger. Non sans succès. En interne, les discussions sont en cours pour pouvoir ouvrir, d’ici fin novembre, une seconde réanimation dans une des deux salles de réveil du bloc opératoire. Car, même si le premier pic est passé, l’épidémie de bronchiolite est loin d’être une affaire classée. « On s’attend à une deuxième flambée de cas d’ici la fin du mois, insiste le pédiatre réanimateur. Si on ne veut pas que la catastrophe d’octobre se répète, il faut s’y préparer. »