Psychiatrie, psychanalyse, santé mentale

Libération - Face à la crise sanitaire, la santé mentale des étudiants dégringole

il y a 1 mois, par Info santé sécu social

Par Cassandre Leray — 13 janvier 2021

En moins d’une semaine, deux étudiants à Lyon ont tenté de se suicider. Les syndicats tirent la sonnette d’alarme, alors qu’une rencontre avec Jean Castex et Frédérique Vidal est prévue vendredi.

Ce mercredi matin, Eric Carpano, président de l’université Lyon-III, n’a pas fermé l’œil depuis trente-six heures. La veille au soir, une étudiante a tenté de sauter du cinquième étage de sa résidence universitaire à Lyon. Bien qu’elle ait été prise en charge « avant de commettre l’irréparable », selon les mots d’Eric Carpano, cet événement fait violemment écho à ce qui s’est passé durant la nuit de vendredi à samedi. A la résidence universitaire de Villeurbanne, un étudiant en master de droit à Lyon-III s’est jeté par la fenêtre du cinquième étage. Son pronostic vital est engagé. Les causes de ces gestes ne sont pas encore connues, mais une chose est sûre, « il y a un profond mal-être de la jeunesse aujourd’hui qui a le sentiment d’avoir été délaissée. La crise sanitaire leur impose des contraintes absolument redoutables », selon le président de l’université. Lui qui n’occupe ces fonctions que depuis dix jours est « sidéré » face à la détresse dont il est témoin : « Il faut une prise de conscience nationale pour accompagner notre jeunesse et lui offrir un horizon. J’espère que la réponse gouvernementale sera à la hauteur des attentes. »

La souffrance qu’Eric Carpano observe avec effroi à Lyon se retrouve partout en France. Libération l’a déjà raconté ces derniers mois dans de nombreux articles : les étudiantes et étudiants vont très mal. Depuis des mois, les syndicats alertent les pouvoirs publics sur la santé mentale en dégringolade de la population étudiante. « On se retrouve dans des situations de plus en plus anxiogènes : la hausse de la précarité, l’angoisse liée aux partiels, la peur pour l’avenir, la fermeture des universités, l’isolement…, déroule Paul Mayaux, président de la Fage (Fédération des associations générales étudiantes). Je ne sais même plus comment mettre des mots là-dessus. »

« C’est de plus en plus difficile depuis la rentrée »
« On sait que les étudiants ne vont pas bien. Leur état de santé mentale est altéré, quel que soit l’indicateur que nous avons mesuré », affirme Marielle Wathelet, médecin de santé publique au CN2R (Centre national de ressources et de résilience). En octobre, elle a codirigé à une étude sur l’état de santé mentale des étudiants universitaires en France pendant le confinement, du 17 avril au 4 mai. Sur les 70 000 répondants, 11,4% ont déclaré avoir des idées suicidaires, 27,5% rapportaient des symptômes sévères d’anxiété et 16,1% de dépression. Des chiffres qui « sont plus élevés que la moyenne, hors contexte de pandémie », note Marielle Wathelet.

Mais des données en particulier sont encore manquantes à ce jour : celles qui concernent les suicides. Et elles ne risquent pas de tomber avant un moment, comme le souligne Fabrice Jollant, psychiatre spécialiste des conduites suicidaires : « Là, on a les chiffres de 2016. Ce retard est un problème, encore plus en cette période, car on aimerait vraiment savoir quel est l’impact du Covid sur les suicides aboutis et les tentatives de suicide afin de guider les politiques. » De premiers résultats, concernant la période de janvier à août 2020, ont tout de même pu être analysés : « Ils portent sur les tentatives de suicide hospitalisées seulement. Chez les jeunes, il y a eu une diminution durant la première partie de la pandémie », note Fabrice Jollant. Mais il reste difficile de poser un constat ferme, puisque cette baisse des hospitalisations pourrait notamment s’expliquer par un accès aux soins plus difficile à cette période. Surtout, comme le souligne le spécialiste, « tout le monde a le sentiment que c’est de plus en plus difficile depuis la rentrée. Chez les étudiants, il y a une fatigue, une lassitude, une crise qui dure. Ce qu’on craint, c’est que les prochains chiffres aillent dans l’autre sens. »

Une explosion des difficultés
La détresse psychologique des étudiants n’est tristement pas nouvelle : pauvreté, difficile accès au logement ou encore manque d’aides pour les jeunes sont déjà dénoncés depuis plusieurs années. Mais la crise sanitaire a fait exploser ces problématiques. « Le contexte pandémique et les mesures sanitaires sont susceptibles d’aggraver la précarité et l’isolement des étudiants, deux facteurs connus pour être associés avec les troubles de santé mentale », explique Marielle Wathelet. A l’effet de la pandémie, s’ajoute le fait que les étudiants sont « une population particulièrement fragile, souligne la médecin. Les 15-25 ans, c’est la tranche d’âge durant laquelle apparaissent les grandes pathologies psychiatriques. »

Malgré tout, le recours au soin est extrêmement faible dans cette catégorie de la population, y compris pour les personnes qui ont des troubles graves. En 2019, une enquête nationale de la LMDE (La mutuelle des étudiants) pointait notamment le fait que de nombreux étudiants renoncent au soin, dont 40% d’entre eux par manque de moyens financiers. « Les séances chez le psy sont très chères, et les Bapu [bureaux d’aide psychologique universitaire, ndlr] sont débordés par manque de moyens », déplore Mélanie Luce, présidente de l’Union nationale des étudiants de France (Unef).

Un psy pour 30 000 étudiants

Face à la demande croissante, les structures peinent à faire face. A titre d’exemple, à Paris, le délai d’attente au Bapu du Ve arrondissement est de trois à quatre mois pour avoir un rendez-vous. A Lille, de trois mois et demi. Et cette situation est loin d’être exceptionnelle. Dans un rapport publié en novembre, l’association Nightline a compté un psychologue pour 30 000 étudiants en France. Un chiffre largement inférieur à celui recommandé par l’Iacs, association qui accrédite les services de santé mentale universitaire dans le monde. En réalité, il est conseillé de viser un psychologue pour 1 000 à 1 500 étudiants. Résultat : des jeunes attendent plusieurs mois pour se faire soigner, voire baissent les bras.

En décembre, le Premier ministre a annoncé la création de 80 postes de psychologues et 60 d’assistantes sociales dans les Crous pour un budget de 3,3 millions d’euros. Une annonce suivie par un communiqué de l’Enseignement supérieur indiquant un « doublement des capacités d’accompagnement psychologique des étudiants ». Mais, pour les concernés, tout cela reste insuffisant. « La détresse psychologique explose. Ce qu’on demande, c’est des chèques santé pour avoir des visites gratuites chez les psys. Il faut agir dans l’urgence ! », martèle la présidente de l’Unef. Vendredi, le syndicat sera présent pour faire entendre ses revendications à l’occasion d’une rencontre avec Frédérique Vidal, ministre de l’Enseignement supérieur, et Jean Castex, Premier ministre. Ce dernier a expliqué sur Twitter recevoir les représentants de la communauté universitaire « pour amplifier la réponse de l’Etat face la crise ». Un rendez-vous très attendu, alors que les étudiants espèrent être enfin entendus et soutenus, comme l’explique Mélanie Luce : « On est dans une situation historique, on n’a jamais été aussi mal. Si on ne prend pas des mesures historiques, on va continuer à foncer droit dans le mur. »


Des ressources d’aide psychologique sont à la disposition des étudiants :
- Les services de médecine préventive et de promotion de la santé des universités
- Fil santé jeunes : 0 800 235 236 (tous les jours de 9h à 23h)
- Nightline, service d’écoute dédié aux étudiants
- Le médecin traitant
- En cas d’urgence, contacter le 15

Cassandre Leray