Covid-19 (Coronavirus-2019nCoV)

Libération - Face à la flambée du virus, une réponse trop tardive, trop jacobine et donc trop « violente » ?

il y a 4 jours, par Info santé sécu social

Le tour de vis sanitaire annoncé sans concertation par le ministre de la Santé Olivier Véran creuse le fossé entre le pouvoir central et les élus locaux. A rebours de la volonté de « reconnexion » affichée par Emmanuel Macron.

Largement inattendue, la nomination de Jean Castex à Matignon devait au moins symboliser la reconnection du pouvoir central(isé) macronien avec ce qu’on a pris l’habitude de nommer les « territoires » et qui s’appelle plus simplement la province. A minima aussi jacobin que ses prédécesseurs dans une Ve République en bonne partie construite comme telle, Emmanuel Macron avait, semble-t-il, compris combien son image de président de la « start-up nation », hors sol, restait une faiblesse. En choisissant de faire du maire de Prades, par ailleurs l’un des hauts fonctionnaires les plus importants et les mieux payés de la République, son Premier ministre, le chef de l’Etat a joué la carte du terroir enraciné. Et Castex, jusque-là « monsieur déconfinement » revendiquait sa réputation d’homme de dialogue : avec les maires, les parlementaires, les présidents des régions et des départements, les partenaires sociaux et tous les acteurs en général.

L’accueil glacial, par la mairie de Paris et plus encore celle de Marseille, du nouveau tour de vis annoncé jeudi soir par le ministre de la Santé Olivier Véran après un nouveau conseil de défense, a donné l’image inverse. « J’apprends avec étonnement et colère une décision pour laquelle la mairie de Marseille n’a pas été consultée », a ainsi tweeté la maire écolo de Marseille, Michèle Rubirola. Et d’affirmer que « rien dans la situation sanitaire ne justifie cette annonce. Je n’accepte pas que les Marseillais soient victimes de décisions politiques que personne ne peut comprendre ». Réplique illico du ministre, toujours sur Twitter : « Les décisions annoncées ce soir, dont je mesure la portée pour les Marseillais, visent précisément à les protéger alors que tous les indicateurs sanitaires sont très dégradés. Ce dont je me suis entretenu cet après-midi avec votre premier adjoint et le président (de la région Paca) Renaud Muselier. » Les intéressés n’ont pas confirmé. « Violence des annonces », « aucune concertation », a dénoncé le premier adjoint marseillais Benoît Payan (PS), précisant qu’il avait dû contacter lui-même Olivier Véran : « M. le ministre, vous perdez le sens des réalités. Je vous ai appelé car vous n’aviez pas pris la peine de le faire, pour vous dire tout le mal que je pensais de votre méthode et de vos décisions. » D’ordinaire plutôt ouvert à l’égard de la macronie, le président de la région Paca et de l’Association des régions de France (ARF), Renaud Muselier (LR) a, lui, fustigé un « quasi-reconfinement » en forme de « punition collective ».

Il y a dans le fond de l’air la suite de la tension entre le pouvoir central et Marseille sur la gestion de la pandémie avec en toile de fond la figure de Didier Raoult, derrière lequel l’ensemble des élus marseillais font bloc depuis le début. On notera simplement que malgré son gourou, Marseille est la seule ville métropolitaine « écarlate ». Il y a aussi plus largement un rapport de force politique entre le pouvoir « parisien » et les principales municipalités du pays – Paris, Lyon, Marseille, Montpellier, Strasbourg, Bordeaux, Grenoble, Rennes, Nantes etc. – détenues en quasi-totalité par la gauche socialiste et écologiste.

Urgence de la situation
A écouter la capitale comme la préfecture des Bouches-du-Rhône, le gouvernement aurait eu la main trop lourde jeudi en annonçant pour lundi la fermeture pure et simple des bars et restaurants à Marseille et à 22 heures au plus tard à Paris. Le premier adjoint parisien, Emmanuel Grégoire, a ainsi pointé « un risque économique immense », Anne Hidalgo jugeant « capital que les mesures soient proportionnées avec soin » avec le préfet, notamment en matière de sport et de culture. Jusqu’ici, c’est pourtant bien le gouvernement qui était accusé de faire le choix de la reprise économique au détriment de la prudence sanitaire, alors que la circulation du virus s’accélérait depuis la rentrée et que différents indicateurs viraient progressivement de nouveau au rouge. Si ces nouvelles mesures dénotent l’urgence de la situation, ne peuvent-elles pas dès lors apparaître tardives ? On se souvient qu’il y a déjà deux semaines, le mercredi 9 septembre, le président du conseil scientifique Jean-François Delfraissy avait marqué les esprits en affirmant que le gouvernement allait être « obligé de prendre un certain nombre de décisions difficiles ». Cette sortie avait été interprétée comme une façon de préparer les esprits deux jours avant un nouveau conseil de défense. Or Delfraissy, jugeant déjà le niveau de l’épidémie « inquiétant », évoquait des décisions « dans les huit à dix jours maximum ».

Mais rien ou presque n’est venu, comme si les mots du Conseil scientifique sonnaient de plus en plus creux aux oreilles du chef de l’Etat, qui s’en est déjà plus d’une fois affranchi. Deux jours après, le 11 septembre, alors qu’on attendait Olivier Véran, dont la parole est sûrement la plus claire depuis le début de la crise, Matignon avait fait le choix de solenniser le moment avec une intervention du Premier ministre. Lequel s’était contenté d’un appel à la responsabilité individuelle et collective peu marquant. Les empêtrés, avions-nous titré en une. Et ce n’est que la semaine suivante qu’un premier tour de vis était intervenu, avec des décisions visant d’abord les régions les plus touchées. Pour résumer : est-ce parce qu’il a tardé à reprendre la mesure des événements depuis la fin de l’été que le gouvernement a dû finalement sortir la Grosse Bertha jeudi ? Ou plus cyniquement parce qu’il a fait le choix politique de repousser autant que possible un reconfinement même partiel d’une partie de l’économie.

Exigences contradictoires
Il y avait en tout cas comme un décalage ces dernières semaines entre la croissance continue de la circulation comme de la contamination du virus, l’absence de décisions marquantes au sommet de l’Etat et certaines images de la vie quotidienne. Les chiffres le montrent, c’est dans la densité urbaine des grandes villes que le bas blesse le plus. Ces terrasses bondées d’une clientèle sans masque à des tables loin d’être à 1,50m les unes des autres ; ces grappes de gens agglutinés sur les quais de Seine ou sur les bords du Canal Saint-Martin à Paris ; ces amphis universitaires remplis plus que de raison et dont certains sont bien devenus des clusters ; cet usage quotidien du métro par des millions de personnes certes masquées pour la plupart mais sans la moindre distanciation possible ; ces sorties de collèges et de lycées ou des dizaines de jeunes enlèvent leur masque après l’avoir porté des heures durant en cours, etc. Comme si la vie avec le virus pouvait être le retour à celle d’avant au prétexte que le port du masque s’est généralisé. Ces dernières semaines ont prouvé le contraire et à quel point seul un vaccin, s’il est mondialement accessible au plus grand nombre, pourra, dans les années à venir, nous permettre de tourner vraiment la page de ce virus.

Elles montrent aussi combien, sans qu’il s’agisse d’appeler à une « soumission » du politique au sanitaire, le trop grand décalage entre l’alerte des uns et les actes des autres n’est pas une option raisonnable. Et même un facteur d’insécurité collective. A répondre trop tard, on prend le risque de devoir frapper trop fort, cette dynamique de retard à l’allumage avait d’ailleurs conduit au confinement d’avant l’été. Le volontarisme au service de l’activité économique est une boussole légitime et les risques économiques, sociaux comme sociétaux d’un nouveau confinement sont bien réels, mais la lucidité face à la reprise des hostilités sanitaires ne doit pas pour autant passer au second plan. Naviguer entre ces exigences contradictoires s’avère pour tout gouvernant le défi majeur du moment. Dans ce contexte, coproduire la décision publique avec les acteurs locaux, en sortant d’une logique de tutelle pour une dynamique collaborative, n’est pas une option mais une nécessité. C’est en tout cas le prix pour éviter une cacophonie forcément anxiogène.

Jonathan Bouchet-Petersen