Le droit de mourir dans la dignité

Libération - Fin de vie : « Dans ce pays, on croit encore que c’est Dieu qui dispose de la mort des hommes »

il y a 1 mois, par Info santé sécu social

Enquête

Dix militants de l’association Ultime Liberté ont été mis en examen. Ils assument avoir accompagné des personnes âgées ou souffrantes dans l’achat de Nembutal, un puissant barbiturique qui provoque le décès, et demandent un changement de législation.

publié le 7 mars 2021

Dix silhouettes aux cheveux blancs, et autant de suspects au corps parfois un peu voûté, se sont succédé, entre mercredi et vendredi, dans les couloirs du tribunal judiciaire de Paris. Ils sont repartis avec des mises en examen aux allures d’inventaire : « Acquisition, détention, importation de plantes classées comme psychotropes, importation en contrebande de marchandise dangereuse pour la santé publique, propagande en faveur de produits permettant de donner la mort. » Ces adhérents ou dirigeants de l’association Ultime Liberté – qui milite en faveur de l’euthanasie et du suicide assisté – clament le droit d’en finir comme ils l’entendent. Ce n’est peut-être pas « la légalité » mais c’est « la légitimité », s’insurgent-ils. « La justice sort le marteau-pilon pour écraser de la mousse ! poursuit l’un d’entre eux, François Galichet, 78 ans, ancien professeur de philosophie. Mais peut-être qu’un procès fera avancer le combat pour une loi digne sur la fin de vie. »

Cette affaire a provoqué un retournement inédit : ceux qui avaient prévu de se cacher pour mourir, avalant un puissant barbiturique, sont désormais en pleine lumière. « Mes clients ont un comportement assumé et ne considèrent pas avoir commis une infraction », explique Me Frédéric Verra, avocat de quatre d’entre eux. Tout a commencé en juillet 2019. La Food and Drug Administration (FDA) américaine transmet alors aux autorités françaises un document exhumé de l’ordinateur d’un trafiquant de médicaments basé à San Diego, en Californie, près de la frontière mexicaine. Il s’agit d’un fichier de 125 acquéreurs de pentobarbital (commercialisé sous le nom de Nembutal) et utilisé légalement en Suisse et en Belgique pour des suicides assistés (ou aux Etats-Unis pour des exécutions), mais interdit depuis 1996 dans l’Hexagone.

Insoumis en charentaises
Durant plusieurs semaines, les gendarmes de l’Office central de lutte contre les atteintes à l’environnement et à la santé publique (Oclaesp), aidés par le renseignement criminel, vont pister les mystérieux suspects, recherchant leur adresse et s’engageant dans un véritable casse-tête avec les homonymies. « L’urgence était de mettre la main sur le produit qui est létal et pourrait être utilisé de façon malveillante », explique une source proche du dossier. Le 15 octobre 2019, à l’aube, coup de filet général. Près de 300 militaires sont déployés dans 18 régions de France pour une perquisition simultanée. Sans imaginer qu’ils s’apprêtent à faire irruption chez des insoumis en charentaises, âgés de 70 à 95 ans, parfois atteints de maladies incurables et bien déterminés à maîtriser leurs adieux à l’aide d’une gorgée d’eau de mort… Comme Emil Cioran, ils pourraient clamer : « Sans l’idée du suicide, je me serais tué depuis longtemps. »

Dans le viseur, il y a d’abord le siège d’Ultime Liberté, cette « association internationale pour la légalisation du suicide assisté et de l’euthanasie volontaire » située à Chaumont, en Haute-Marne. Autrement dit : la maison de Claude Hury, 71 ans, et Armand Stroh, 72 ans – respectivement la présidente et le secrétaire général –, une jolie bâtisse avec une verrière, des chats plein le salon et des écureuils qui gambadent dans le jardin. Pendant neuf heures, les gendarmes vont « boire le café, copier le contenu des ordinateurs et tout fouiller. Mais sans retourner les tiroirs comme on voit dans les films », se souvient Claude Hury, carré de cheveux blonds et regard espiègle. Après tout, ils avaient averti : « Ou vous acceptez et tout se passe bien, ou on embarque les ordinateurs. » Au sous-sol, dans le bureau de l’association, ils épluchent les classeurs de couleurs et saisissent le moindre document estampillé « Nembutal ». « Mais je n’en ai jamais commandé ! » précise Claude. Pendant ce temps, le téléphone n’arrête pas de sonner : ce sont les adhérents – l’association en revendique 3 000 – en panique face aux uniformes.

« Jamais nous n’avons revendu des produits ! Nous expliquons simplement aux gens quelles solutions sont à leur disposition s’ils souhaitent partir. »
— François Galichet, adhérent de l’association Ultime Liberté

Si un vieillard facétieux fait semblant d’avaler sa dose sous les yeux médusés des gendarmes, les autres perquisitionnés – des astrophysiciens, enseignants, kinésithérapeutes ou professeur en ethnologie – remettent le flacon demandé. Parmi eux, Daniel Teyssier, 72 ans qui reçoit Libération dans sa caverne aux merveilles de Malakoff (Hauts-de-Seine). Ce retraité de l’Education nationale, atteint d’un trouble intense de l’équilibre et de la maladie de Lyme, émerge, chancelant, de son capharnaüm de plantes grimpantes et de livres. Au sujet du Nembutal, il badine : « Pour moi, c’est une assurance-vie ! » Puis évoque l’appel de l’Oclaesp qui l’a tiré du sommeil à 6 heures du matin. Il était dans sa maison de campagne, en Corrèze. Les gendarmes, sur le pas de sa porte à Malakoff. « Le temps qu’ils arrivent, j’ai pu me rendormir », rigole le « vieil anarchiste » qui a toujours milité en faveur du droit à mourir dans la dignité. Les pandores ont fouillé sa vaste maison de fond en comble, prenant une infinité de photos, ce qui l’étonne (et l’énerve) beaucoup car il « aimerait bien les récupérer ». Puis ils l’ont sommé de le suivre à la gendarmerie. « Ils étaient très courtois, mais pas fiers », assure le retraité. Deux heures d’interrogatoire plus tard, le voici libre contre la promesse de restituer son flacon stocké dans un placard.

A dire vrai, Daniel Teyssier n’en a pas acheté un, mais deux. Le premier, il l’a dégoté sur un site chinois, « tout en mandarin » mais « sur lequel il existait une possibilité d’échanger par mail en anglais ». Le second est arrivé du Mexique et il l’a filé à « un pote pour sa compagne suicidaire ». « Et ? » ose-t-on. « Bah, elle l’a bu. » Après avoir un temps pensé à remplacer le contenu de sa dernière fiole « par du bicarbonate de soude », le septuagénaire s’est résolu à le rendre. Ironie du sort, le siège de l’Oclaesp se situe juste à côté de chez lui, au fort de Montrouge : « J’ai été accueilli très gentiment, ça doit leur faire drôle de nous traquer ! » Au total, 130 échantillons ont été placés sous scellé par les enquêteurs. Une information judiciaire sera ouverte en juin, puis, sept mois plus tard, plusieurs militants vont se retrouver en garde à vue. Ils sont soupçonnés, d’après les correspondances saisies, d’avoir aiguillé les chercheurs de Nembutal dans les arcanes des circuits clandestins.

C’est ainsi que François Galichet a séjourné à la gendarmerie de Saint-Laurent-du-Pont (Isère) durant 48 heures, abondamment questionné : « Jamais nous n’avons revendu des produits ! Nous expliquons simplement aux gens quelles solutions sont à leur disposition s’ils souhaitent partir. Mais avant, nous les rencontrons plusieurs fois pour nous assurer qu’ils sont dans des situations d’extrême vieillesse ou de maladies. » Au fil des heures, le gardé à vue sent naître une certaine empathie chez ses contempteurs. « Plutôt que de dormir en cellule, je leur ai demandé si je pouvais rentrer chez moi. Mais la juge a refusé en raison du risque de concertation. Du coup, ils ont autorisé ma femme à m’amener un matelas un peu plus épais, un duvet et un oreiller. Bon, je n’ai pas très bien dormi quand même. » De temps à autre, le huis clos prend des airs de café littéraire : on évoque les ouvrages écrits par l’ancien prof de philo sur la finitude de l’existence – Vieillir en philosophe, Qu’est-ce qu’une vie accomplie ? (publiés aux éditions Odile Jacob). Le père de François Galichet est mort à 87 ans, en 1992. Son fils l’a vu dépérir à petit feu. « Durant les dernières heures, on entendait ce râle caractéristique de l’agonie. Le médecin a été très humain et l’a aidé à quitter la vie », confie-t-il.

« Le choix le plus difficile à faire »
En France, la loi Claeys-Leo­netti de 2016 pros­crit l’eu­tha­na­sie et le sui­cide as­sisté, au­to­risant seulement l’ar­rêt des trai­te­ments sur un ma­lade en cas « d’obs­ti­na­tion dé­rai­son­nable ». « Leonetti disait que ceux qui ne pouvaient pas bénéficier de sa loi n’avaient qu’à se suicider », s’agace Armand Stroh, lui aussi professeur de philosophie à la retraite. « Chiche, mais faisons-le correctement ! » complète Claude Hury. Elle plaisante en disant qu’elle est à la tête de « la seule association dont le but est de perdre des adhérents ». Ultime Liberté est né en octobre 2009 d’une dissension philosophique. « J’étais secrétaire générale de l’Association pour le droit à mourir dans la dignité [ADMD, ndlr]. A l’époque, il y a eu une scission entre ceux qui souhaitaient une loi pour l’euthanasie à la belge, avec des critères de maladie et de souffrance, et ceux qui, comme nous, ne voulaient pas que des gens restent sans solutions. » Sans solutions, cela signifie une mort violente, comme ce vieil homme qui s’est défenestré. Ou l’exil, souvent coûteux, vers des législations plus clémentes. En septembre 2020, Ultime Liberté dénonçait ainsi le sort d’Alain Cocq, 57 ans, souhaitant « mourir sereinement chez lui, entouré de ses proches et de ses amis, en absorbant “la pilule paisible” », le Nembutal, et qui a dû se résoudre à partir en Suisse.

A 71 ans, quand Claude Hury regarde en arrière, elle se félicite d’avoir toujours tout choisi : ses amours, ses grossesses, son corps. Elle ne voit pas pourquoi ce serait différent pour sa mort. En 2007, elle a accompagné Marguerite, 82 ans, atteinte d’un cancer, jusqu’en Suisse, et l’a regardé partir doucement avec la photo de son mari dans ses bras. C’était la première fois. Elle se compare « un peu au bâton du marcheur » – « on s’appuie sur moi mais je n’influence pas » –, elle est cette silhouette discrète qui referme parfois la porte d’un appartement comme si elle n’y était jamais entrée, pour ne pas avoir de soucis avec la justice. « Quand vous avez devant vous un verre plein d’une substance qui va vous faire mourir, c’est le choix le plus difficile à faire », raconte-t-elle. François Galichet, qui a « accompagné trois personnes », détaille : « C’est une mort douce, paisible. Il se passe environ quinze minutes entre l’absorption du flacon et la perte de conscience. Vu que le Nembutal est amer, on propose toujours un jus de fruit pour que la personne parte avec un goût agréable. Parfois, elle parle encore un peu, puis elle s’en va. »

Claude jure « ne pas faire de publicité » pour le produit. Et assure orienter seulement ceux qui le souhaitent vers le livre Pilule douce (The Peaceful Pill Handbook) du professeur Philip Nitschke, le président du groupe mondial pro-euthanasie Exit International. L’ouvrage rappelle le fameux Suicide, mode d’emploi, paru en France en 1982 et vendu à plus de 100 000 exemplaires. Avant d’être interdit par une loi, taillée quasiment sur mesure, qui a réprimé la provocation au suicide. « On sait que c’est une source de confiance parce que, quand on tape Nembutal sur Internet, il y a énormément d’escroqueries », affirme la présidente d’Ultime Liberté. Les sites pullulent. L’un d’entre eux, Barbiturateshop précise ainsi, comme s’il y avait un doute : « Comme nous ne sommes pas des spécialistes du droit, nous insistons pour que tous les clients vérifient la légalité du produit avant de passer commande. » Peut-on le recevoir en France ? « Sans problème, répond-on. Nous expédions très discrètement depuis la Pologne. » Les arnaques sont souvent les mêmes : certains n’envoient rien du tout, d’autres disent que le produit a été saisi par les autorités ou demandent de renvoyer de l’argent…

Alors, dans un petit cercle d’initiés, on souffle le titre de Pilule douce. Interdit en Nouvelle-Zélande et en Australie, pays de l’auteur, il est téléchargeable sur le site d’Exit International pour un peu moins d’une centaine de dollars (80 euros). « J’ai écrit la plus grande partie du livre publié aux Pays-Bas, explique à Libération Philip Nitschke, premier médecin à avoir pratiqué l’euthanasie. Il est traduit en allemand, italien, danois, français… A chaque fois qu’il y a une actualisation sur les fournisseurs, on le modifie. » L’ouvrage – que nous avons pu consulter – se veut « destiné aux seniors, aux personnes gravement malades et à leur famille », et propose une vingtaine de chapitres sur les différents moyens d’en finir.

Le pentobarbital y est présenté comme « LE produit de choix pour obtenir une mort douce et digne ». Synthétisé pour la première fois en 1864 par Adolf von Baeyer, il a d’abord été commercialisé comme somnifère et utilisé par de nombreuses célébrités – Marilyn Monroe, Judy Garland, Jimi Hendrix – pour se donner la mort par overdose. Puis il a connu un déclin progressif avec l’apparition des benzodiazépines (tels que le Valium), avant d’être interdit en 1996. Quand Chantal Sébire, une enseignante atteinte d’une tumeur incurable a été retrouvée morte, en 2008, à 52 ans, à son domicile de la Côte-d’Or, après avoir sollicité, en vain, le droit de recourir à l’euthanasie, le parquet a résumé : « L’enquête n’a pas permis d’éclaircir qui lui avait procuré ce produit, que ce soit sa famille, l’Association pour le droit à mourir dans la dignité ou quiconque. Cette affaire reste un mystère. »

« J’ai dit [aux gendarmes] qu’ils ne me laissaient d’autre choix que la pendaison, la défenestration ou l’immolation. Avec le risque de me rater. »
— Huguette, 87 ans, atteinte d’une maladie neurodégénérative et d’un cancer

D’une certaine façon, Pilule douce lève l’énigme, entraînant le lecteur dans le monde clandestin des revendeurs, véritable cartographie des officines « fiables » à l’appui. « D’anciennes boutiques ferment leurs portes, de nouvelles ouvrent. Des sites internet naissent et meurent d’un jour à l’autre. Et les escrocs ne dorment jamais », est-il écrit. Des vendeurs chinois, qui ont un temps trusté le marché, ont périclité. En 2017, la poudre envoyée était pure à 40 % et non plus à 95 % comme auparavant. Aujourd’hui, le Pérou (où les 6 grammes coûtent moins de 100 dollars), la Thaïlande ou le Mexique – de Tijuana à la station balnéaire de Playa del Carmen – sont devenus des destinations de prédilection. En ligne, un certain « Alejandro », qui avait le vent en poupe, vendait un produit vétérinaire étiqueté Pisabental : 400 dollars pour un flacon, 600 dollars pour 2, soit 13 grammes (il faut 10 grammes au minimum pour un usage létal). « Je trouve très intéressantes les recherches du docteur Nitschke. Il y a quelque temps, j’ai payé pour accéder à la mise à jour de son livre. Ça nourrit la réflexion », commente Daniel Teyssier, qui ne s’est pas embarrassé de précautions pour sa transaction. Il a communiqué avec une adresse mail non protégée, et payé « 250-300 euros » au Mexique par Western Union. Sans même songer aux Bitcoins.

Espagne, Portugal et Allemagne
Qu’ont donc reçu les acquéreurs ? Après les centaines de saisies, les juges ont demandé des analyses toxicologiques. Ces expertises – que Libération a pu consulter – comportent des photographies des précieux flacons : en plastique ou en verre, ils sont barrés d’étiquettes contrefaites sur lesquelles il est écrit « Natura Skin Cleaner Face Masque » ou « Natural Cosmetics » pour passer la douane sans encombre. La pureté est de 80 % pour l’un d’eux, avec 12,8 grammes de pentobarbital sur les 16 grammes de poudre à diluer. « Je suis très fâchée contre l’Etat français, qui manque à sa devise de liberté. Me faire ça, c’est de la méchanceté, peste Huguette, avec d’émouvants mots d’enfant, révoltée que les gendarmes lui aient « dérobé [s]on flacon ». « Je leur ai dit qu’ils ne me laissaient d’autre choix que la pendaison, la défenestration ou l’immolation. Avec le risque de me rater. » Atteinte d’une maladie neurodégénérative et d’un cancer, la vieille dame de 87 ans devait boire le mortel élixir après avoir fait ses adieux à sa meilleure amie dans le Var. Celle qui était jeune traductrice et militait pour l’avortement passe aujourd’hui son temps à l’hôpital. « Avant, je me battais pour Eros, désormais pour Thanatos », sourit-elle.

Lorsqu’ils ont défilé dans les cabinets des deux juges d’instruction, les dix « Ultime Liberté » ont lu avec solennité une tribune rédigée pour l’occasion : « Un grand nombre de citoyens français, dont nous sommes, demandent désormais au législateur de définir enfin un nouveau cadre […] permettant aux personnes de réaliser leur libre volonté de mourir, en toute « autonomie personnelle ». » Puis ils ont gardé le silence. A l’heure où l’Espagne et le Portugal viennent d’autoriser l’euthanasie, ils lorgnent l’Allemagne, plus radicale encore : le 26 février, la Cour constitutionnelle a contraint le Parlement à inscrire dans le marbre législatif « le droit à une mort autodéterminée ». « On est au XXIe siècle quand même, la loi doit changer. Mais Chirac, Sarkozy, Hollande et Macron n’ont rien foutu », souffle Daniel Teyssier, prêt à racheter du Nembutal dès qu’il le pourra. Huguette ne dit pas autre chose : « Dans ce pays, on croit encore que c’est Dieu qui dispose de la mort des hommes. Mais Dieu, il ne s’intéresse pas à ma petite personne. »