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Libération - Infirmières : la déprime des exclues de la prime

il y a 3 jours, par Info santé sécu social

Par Stéphanie Harounyan, correspondante à Marseille — 11 novembre 2020

Deux infirmières marseillaises venues renforcer les effectifs hospitaliers lors de la première vague racontent leur amertume face au manque de reconnaissance.

Le CDD de Marie Struzik se termine le 21 décembre. Elle quittera ensuite définitivement le service de réanimation de la Timone, à Marseille, où elle a repris du service comme infirmière depuis le mois d’avril. « Je retourne en libéral, explique-t-elle. Moi qui ne prônais que l’hôpital public… Mais là, je suis écœurée. Il y a trop de décalage entre le discours et la façon dont on est considérés. » Ce n’est pas l’arrivée massive de nouveaux malades du Covid depuis plus d’un mois, ni même le stress du quotidien, ni la « violence » de ces patients qui meurent seuls, ni cette seconde vague encore plus dure que la première qui l’ont poussée à bout. Marie Struzik est une « Dé-primée » : depuis cet été, ce groupe Facebook regroupe les soignants appelés en renfort au printemps et qui, bien qu’en première ligne, sont exclus de la prime exceptionnelle mise en place par le gouvernement. Par « reconnaissance pour l’effort et le dévouement des personnels soignants », l’Etat avait en effet décidé de verser une somme pouvant atteindre 1500 euros aux personnels mobilisés lors de la première vague de pandémie. Mais les critères d’attribution de cette prime, fixés par décret le 15 mai, ont exclu une partie de ceux qui avaient parfois tout lâché pour contribuer à l’effort collectif.

« C’était mon rôle de revenir »
Marie Struzik, elle, se trouvait en Colombie fin mars quand les mails et coups de fil pressants de l’Agence régionale de santé sont arrivés. « J’étais en congé sans solde, après quatre ans passés en réa néonatale à l’AP-HM, raconte-t-elle. L’hôpital rappelait tous les anciens pour renforcer les équipes. » Malgré ses inquiétudes, la jeune femme décide de rentrer à Marseille et démarre son contrat le 7 avril dans le service réanimation de la Timone. Elle y retrouve Aude Bidaubayle, elle aussi rappelée en renfort dans le service où elle avait déjà travaillé durant deux ans. « C’était mon rôle de revenir, explique la jeune infirmière. Par solidarité avec mes collègues. » Les semaines qui suivent, elles plongent dans un vaste chaos. « Le sentiment d’être rentrée dans une bulle dont on ne pouvait pas sortir, pas même pour aller aux toilettes, pour ne pas gâcher le matériel qui manquait, se souvient Aude. On enchaînait les patients. On était motivés et engagés, mais il y a une part d’humanité qui s’en va… » Dans la pagaille ambiante, les deux renforts ne toucheront leur premier salaire qu’au bout de deux mois. « On a pris sur nous à ce moment-là, souligne Marie. Et puis on avait beaucoup de soutien de la part des gens, du gouvernement. Ça nous réconfortait. »

L’été arrive et la vague se calme, la plupart des renforts quittent la réa en juillet. Aude reste pour pallier le sous-effectif de l’été, tout comme Marie, qui rempile jusqu’en décembre. Mais alors que les primes commencent à arriver sur les comptes des permanents du service, les renforts, eux, doivent attendre, leur signifie l’administration. Qui au bout de quelques semaines finit par leur dire que la prime n’arrivera jamais, les conditions d’attribution fixées par le décret n’étant pas remplies. « Le texte fixait trente jours de travail entre le 1er mars et le 30 avril, ce qui est incohérent à Marseille, où l’on avait quinze jours de décalage par rapport à la vague nationale ; la réa Covid n’a ouvert que le 18 ici, assure Aude. Moi, j’avais assez de jours, mais ils m’ont répondu que j’étais considérée comme étant en congé entre le 1er et le 28 mars, alors que mon contrat ne démarrait que le 28 ! » Marie, qui n’est arrivée que le 7 avril, est elle aussi écartée. « Ça a été la douche froide, explique-t-elle. J’ai risqué ma vie et celle de ma famille, je ne vois pas ce que j’aurais pu faire de plus… Surtout qu’on a appris que la prime avait été versée à tout le personnel, soignants ou pas, y compris ceux en télétravail. Mais même ceux qui ont travaillé cinq jours en réa ont donné de leur personne ! On ne peut pas avoir de tels écarts entre ceux qui pondent des décrets et la réalité. »

« On s’en fiche, de cette prime, mais ça illustre ce manque de reconnaissance. »
C’est pour fédérer leur colère qu’elles montent le groupe Facebook des Dé-primés, où des témoignages arrivent d’autres villes de France. En septembre, le groupe compte près de 150 personnes lorsqu’une lettre ouverte est envoyée au ministre de la Santé. « On n’a même pas eu de réponse, déplore Aude. Mais au moins, les gens savent maintenant. On nous dit qu’on est les héros de la nation, mais dans la réalité… On ne fait pas infirmier pour gagner de l’argent. Moi, j’ai touché 1700 euros pour un temps complet de nuit. On s’en fiche, de cette prime, mais ça illustre ce manque de reconnaissance. »

Aude a fait sa dernière nuit le 26 octobre, elle ne renouvelle pas son contrat, préférant rejoindre la réserve sanitaire, qui l’a dépêchée en Martinique où le Covid fait aussi des ravages. Marie, elle, a mis de côté la bataille pour la prime. « Je n’en dormais plus la nuit », souffle l’infirmière, qui tente désormais de se concentrer sur l’afflux quotidien de nouveaux patients dans le service. « Beaucoup de renforts du printemps ont décidé de ne pas rempiler, explique-t-elle. Dans la réa, on a surtout de jeunes diplômés, qui ne se rendent pas compte qu’ils sont des pions… » Pour cette deuxième vague encore plus violente que la précédente, pour eux comme pour les autres, le gouvernement n’a pas pour l’heure annoncé de nouvelle prime.

Stéphanie Harounyan correspondante à Marseille