Industrie pharmaceutique et biologie médicale

Libération - Irène Frachon : « Le Mediator est un crime industriel »

il y a 2 jours, par Info santé sécu social

La lanceuse d’alerte Irène Frachon assistera lundi au jugement du tribunal correctionnel de Paris dans le scandale sanitaire du Mediator. Pour elle, « il est temps de mettre fin à la maltraitance des victimes par les laboratoires Servier ».

par Miren Garaicoechea
publié le 29 mars 2021 à 5h04

Un des plus grands scandales sanitaires français prendra-t-il fin lundi ? En 2009, le médicament Mediator était retiré de la vente en France. Cinq millions de personnes ont consommé cet antidiabétique, souvent prescrit comme coupe-faim, sans avoir été informées des risques cardiaques encourus. En 2015, la justice a reconnu la responsabilité civile des laboratoires Servier. Lundi, le groupe pharmaceutique sera jugé au pénal pour « tromperie aggravée » et « blessures et homicides involontaires ». L’issue d’un procès hors-norme : sept mois d’audience, quelque 6 500 parties civiles, 376 avocats et une centaine de témoins. L’issue de treize longues années de lutte pour la lanceuse d’alerte, la Dre Irène Frachon, pneumologue au CHU de Brest (Finistère). Depuis 2008, elle se bat pour faire reconnaître les dangers du Mediator, qui aurait provoqué la mort de plus de 1 000 personnes en France.

A l’approche du jugement, comment vous sentez-vous ?

Impatiente. On attend cela depuis dix ans. Je serai au tribunal de grande instance de Paris, aux côtés des victimes, des parties civiles et des avocats que j’ai suivis pendant toute cette affaire. On a besoin d’une décision pénale favorable, d’une condamnation qui reconnaisse un certain nombre de délits, ne serait-ce que pour sécuriser les victimes. La maltraitance des victimes par les laboratoires Servier se poursuit au quotidien, il est temps d’y mettre fin.

Quel type de maltraitance ?

Il doit rester environ 1 000 victimes non indemnisées. Elles se trouvent dans des situations matérielles, psychologiques et de santé dramatiques et reçoivent toujours des courriers odieux de la part de Servier : loin de faire profil bas, le laboratoire conteste la totalité des demandes, sur l’ensemble des préjudices. Ils disent « oui, oui, c’est vrai que le Mediator a pu provoquer des valvulopathies, on va indemniser ». Mais quand les personnes apportent des preuves, Servier conteste systématiquement. Ils n’ont pas bougé d’un iota, c’est comme si rien ne s’était passé. Jacques Servier, le fondateur, avait déclaré « le procès, on s’en fout ». Les successeurs disent la même chose. Il y a un refus d’assumer les responsabilités. Même quand ils indemnisent, ils expliquent que cela n’a pas valeur de reconnaissance de responsabilité.

A la veille du procès, fin septembre 2019, vous espériez que Servier soit interdit d’exercer. Qu’attendez-vous du jugement de lundi ?

Ça ne sera pas le cas, parce que ça n’a pas été demandé par le parquet. Mais c’est toujours ce que souhaitent les victimes. Pendant le procès, elles ne demandaient pas d’argent, pas de prison, mais de mettre fin aux activités d’un laboratoire qui devrait être condamné pour acte de délinquance. Le fait qu’ils puissent continuer leur activité pharmaceutique pose question.

Avec 10 millions d’euros d’amende, trois ans de prison ferme contre l’ancien numéro 2, Jean-Philippe Seta, et une amende de 200 000 euros contre l’Agence du médicament… les réquisitions du ministère public vous semblent-elles acceptables ?

Je souscris à l’analyse du parquet. Mais la réponse judiciaire risque d’engendrer une vraie frustration. Une chose a été demandée par l’avocat Charles Joseph-Oudin : « Il faut que ça cogne fort. » Il faut taper dans le porte-monnaie parce que, d’une part, c’est un délit d’une gravité inouïe. Et parce que Servier continue aussi d’avoir un comportement odieux, ce qui est intolérable.

En cas de déception, que se passera-t-il ?

Dans un procès pénal, les victimes ne sont que parties civiles. Donc si les condamnations sont en-deçà des demandes du parquet, ce dernier pourra faire appel. Il est urgent que la justice rappelle les limites de ce qu’il est admissible de faire. On parle de délit, mais moi, je qualifie cela de crime industriel. On est face à de la criminalité en col blanc. Si on veut rétablir la confiance vis-à-vis des autorités de santé, il faut savoir condamner les industriels qui sont coupables d’un délit.

Et si le parquet ne faisait pas appel ?

Ce ne sera pas terminé. L’instruction pénale se poursuivra pour homicides et blessures involontaires, beaucoup n’ont pas encore été instruites. Et puis un millier de victimes ne sont toujours pas indemnisées. Mon objectif, c’est qu’elles le soient toutes. Qu’il y ait un jugement pénal qui rétablisse la vérité. Que personne ne puisse rester dans le déni ou la minimisation. J’ai déjà entendu des hommes politiques parler d’erreur de la part de Servier, mais c’est de la pharmaco-délinquance, il faut nommer les choses ! Certaines institutions prestigieuses continuent de nouer des partenariats avec Servier, des responsables politiques encouragent la firme…

C’est-à-dire ?

Aujourd’hui, on se focalise sur Servier. Mais toutes les compromissions, les complicités, on les oublie. Servier continue d’être sponsor et partenaire de nombreux événements, ils arrosent le monde médical d’argent pour garder leur emprise sur celui-ci. Le procès implique également des professeurs de médecine, des professeurs de pharmacie qui doivent répondre de délits de trafic d’influence, de prise illégale d’intérêts. Les décisions du tribunal vont être importantes sous cet angle également. Pendant ce temps-là, les victimes sont à terre. Elles m’appellent juste après avoir fait une tentative de suicide, quand elles sont aux urgences après avoir ingurgité alcool et médicaments.

Et pour vous, y a-t-il une vie après le Mediator ?

Ces derniers jours, j’ai encore reçu une copie de courriers venant des avocats des laboratoires Servier qui me soulèvent de rage et d’indignation. Cette maltraitance dure depuis plus de dix ans, je ne le supporte pas. Ni hier, ni aujourd’hui, ni demain. La première victime de Servier que j’ai croisée était victime d’un autre coupe-faim de la firme, appelé Isoméride. J’avais 27 ans. Aujourd’hui, j’en ai 58. Toute ma vie, je me suis occupée de victimes de Servier. C’est mon métier. C’est incroyable.