Le handicap

Libération - L’Allocation adulte handicapé indexée sur le revenu du conjoint, « c’est la double peine »

il y a 2 mois, par Info santé sécu social

A l’appel de l’association Act Up-Paris, plus de 200 personnes ont manifesté ce dimanche à Paris pour réclamer l’indépendance financière des personnes en situation de handicap. L’Allocation aux adultes handicapés (AAH) est aujourd’hui indexée sur les revenus du conjoint.

par Cécile Bourgneuf
publié le 13 juin 2021 à 18h52

« Respecte ma vie et mon autonomie ! » répètent en chœur les manifestants rassemblés sur le parvis de l’Hôtel de ville de Paris. La foule, dont une bonne partie s’est mise à l’ombre pour fuir le soleil de plomb, observe en même temps la quarantaine de militants qui avance en cercle en soulevant des pancartes à l’écriture blanche sur fond noir : « Mon AAH supprimée, c’est supprimer ma dignité », peut-on lire sur l’une d’elles.

L’AAH, ou allocation adulte handicapé, est une aide financière de 902 euros maximum, versée tous les mois par la CAF aux personnes qui ne peuvent pas travailler en raison de leur handicap. Son calcul prend en compte les revenus du conjoint : plus il gagne d’argent, moins elle est importante. Et s’il touche plus de 2 270 euros par mois, son partenaire perd carrément le droit de toucher cette aide. Les associations de défense des personnes handicapées appellent ça « le prix de l’amour ».

Célia, 42 ans, s’interdit même ce sentiment. Elle souffre d’un handicap psychique et vit toujours chez ses parents. Pas le choix, quand on touche seulement l’AAH et qu’on habite Paris, explique-t-elle. Célia, petites lunettes rectangulaires et voix posée, a trop peur de devenir financièrement dépendante si elle s’installe en couple : « On cherche à s’insérer dans la société et, au final, on me rend dépendante de mes parents. Je ne peux pas construire ma vie, c’est la double peine », regrette-t-elle. Sa principale crainte : ne pas pouvoir s’échapper d’une relation abusive. Elle le sait, les femmes handicapées sont davantage victimes de violences conjugales que les valides.

« Cette situation me rabaisse »
1,2 million de personnes bénéficient de l’AAH, dont 290 000 en couple. Toutes réclament la modification de son mode de calcul en tenant compte des revenus de la personne handicapée uniquement. Fred Navarro, corps frêle, visage émacié et énergie débordante, milite au sein d’Act Up-Paris, l’association organisatrice de la mobilisation. Cet activiste à la houppette grisâtre ne tient pas non plus à « devenir le sujet du mec qui partagera [sa] vie. » Il a contracté le VIH il y a 35 ans, avant les traitements actuels. Le virus a durablement affaibli son corps et il touche l’AAH à ce titre. Après dix-huit ans de vie commune avec son compagnon aujourd’hui décédé du sida, il rêve de se mettre en couple, mais « la société m’empêche de vivre ça alors que nous sommes des humains, pas des sous-citoyens », se désole-t-il.

C’est aussi pour faire passer ce message que Patricia et Julien, mariés depuis sept ans, ont fait la route depuis Palavas-les-Flots, dans l’Hérault, pour manifester. Patricia, lourdement handicapée de naissance, a vu son allocation réduite de moitié il y a deux ans parce que son mari, postier, gagnait 1 450 euros par mois. Un coup dur pour le couple, qui paye le crédit de sa maison. Alors Julien a décidé de travailler à mi-temps pour que sa femme puisse toucher de nouveau l’AAH à taux plein, ce qui n’arrivera pas avant un an encore, le temps que la mise à jour se fasse. « Cette situation est ridicule. On est tombés dans la précarité et on survit maintenant », lance-t-il en regardant avec tendresse Patricia et sa robe colorée, assise dans son fauteuil.