Les retraites

Libération - La fermeté du gouvernement sur le front des retraites se heurte à la mobilisation sociale à venir et à la nécessité, après la crise des gilets jaunes, de montrer qu’il est à l’écoute.

il y a 1 mois, par Info santé sécu social

Il y a au moins un point sur lequel Edouard Philippe a été clair jeudi : le futur système de retraite, « universel » et « par points », que le Premier ministre souhaite voir voté « d’ici […] l’été prochain » « conduira à la disparition des régimes spéciaux […] qui, à quelques exceptions près, n’ont plus lieu d’être ». A la veille de plusieurs mobilisations, le chef du gouvernement est venu à la tribune du Conseil économique social et environnemental (Cese) pour rappeler deux choses : d’une part la « détermination entière » de l’exécutif à mettre en œuvre pour 2025 cette réforme d’ampleur promise par Macron dans sa campagne ; d’autre part son intention de « prendre le temps » de discuter avec « les organisations syndicales et professionnelles ». Notamment pour voir avec certaines d’entre elles s’il est possible de les faire moins cotiser ou bien si elles peuvent continuer un temps à fixer le départ avant 62 ans. « Si, pour certaines professions, la période de transition doit être plus longue, nous l’allongerons », a-t-il souligné, précisant « que le nouveau système ne s’appliquerait entièrement qu’à partir de 2040 ».

Des paroles d’apaisement qui tranchent avec celles de son mentor, Alain Juppé, « droit dans [ses] bottes » en 1995, ou celles, martiales, de Nicolas Sarkozy en 2007-2008 ? « On ne va pas se mettre à danser sur la table parce que les Parisiens vont devoir marcher demain pour aller travailler, dit-on dans l’entourage du Premier ministre. Il n’est pas question d’être dans un discours de stigmatisation. Mais le grand débat et les revendications des gilets jaunes ont démontré qu’il y avait un énorme appétit de justice sociale, d’égalité et d’équité dans le pays. »

« Extinction progressive »
Le haut-commissaire à la réforme des retraites, Jean-Paul Delevoye, est donc chargé, avec chaque ministre concerné, de rencontrer les différentes catégories pour s’entendre sur les conditions de l’entrée - « très progressive », a insisté Philippe jeudi - des 42 régimes actuels dans une caisse unique de retraite. Y compris, donc, les régimes spéciaux. Dans son rapport remis en juillet et qui constitue, a rappelé le Premier ministre, le « socle » du futur projet de loi, Delevoye détaille ainsi « l’extinction progressive des départs anticipés ». D’abord, tous les fonctionnaires et salariés qui bénéficient d’un régime spécial (SNCF, RATP, ex-EDF-GDF, Opéra de Paris…) ne seront pas obligés du jour au lendemain de travailler jusqu’à (au moins) 62 ans. Ceux qui auront validé au 31 décembre 2024 une durée de service de 17 ou 27 ans pourraient toujours faire valoir leurs droits à la retraite à 52 ou 57 ans. « Pour ceux qui n’auront pas atteint cette durée minimum, précise le rapport Delevoye, l’âge d’ouverture des droits sera progressivement relevé de quatre mois par génération. »

Pour les professions dont l’âge de départ est fixé à 57 ans, la première génération concernée par les 62 ans sera celle née en 1982. Et pour celles dont l’âge de départ possible est 52 ans, comme à la RATP, la première génération qui devra attendre 62 ans sera celle née… en 2002. « C’est toute la différence entre l’alignement pur et simple - qui est toujours brutal - et la convergence qui, elle, s’effectue en pente douce », a insisté Philippe jeudi devant le Cese. Delevoye a cependant retenu quelques exceptions qui pourront toujours liquider leurs pensions plus tôt : les militaires ou les fonctionnaires exerçant des « missions régaliennes de maintien de l’ordre et de sécurité publique ».

Pour compenser la perte de cet acquis social historique déjà bien entamé par Nicolas Sarkozy en 2008, le haut-commissaire propose dans son rapport d’intégrer les primes des agents et salariés concernés au calcul des futures pensions, d’étendre le compte pénibilité et la possibilité de prendre sa retraite « pour incapacité permanente » - qui concerne les « personnes souffrant d’une lésion liée à un accident du travail ou à une maladie professionnelle » - aujourd’hui réservée au secteur privé. Cela « permettra aux assurés de partir à la retraite dès 60 ans en bénéficiant du taux de rendement de l’âge du taux plein », écrit-il dans son rapport.

« Ouvert à la discussion »
Le gouvernement peut-il s’arrêter à ces concessions ? Les mobilisations à venir et la nécessité pour l’exécutif, après les gilets jaunes, de démontrer qu’il est « à l’écoute » et « ouvert à la discussion », l’obligeront à en faire d’autres. « Le Premier ministre a démontré dans son discours au Cese qu’il y avait à la fois de la détermination mais aussi de l’ouverture, insiste-t-on à Matignon. Il y a des mouvements sociaux. Nous en prenons acte. Après, il faudra discuter. » Cela fait pourtant dix-huit mois que Delevoye et ses équipes le font. Cela va donc encore durer : selon Philippe, le gouvernement se donne jusqu’à la fin de l’année pour consulter à la fois les partenaires sociaux, les organisations professionnelles et les « citoyens ». Le temps, aussi, de trancher les questions les plus difficiles. Jeudi, le Premier ministre a rappelé que tous les Français devraient, quoi qu’il arrive, « travailler plus longtemps » et que le futur régime universel devrait débuter à l’équilibre. Comment ? Edouard Philippe s’est bien gardé de le dire. Manière, aussi, de ne pas pousser bien plus de Français dans la rue.