Le social et médico social

Libération - La pauvreté, symptôme durable du Covid

il y a 3 jours, par Info santé sécu social

Par Lilian Alemagna — 13 octobre 2020

Alors que Macron doit annoncer de nouvelles restrictions ce mercredi soir, les conséquences sociales du confinement du printemps sont nettes : une explosion inquiétante de la précarité à l’heure où la relance cible surtout les entreprises, oubliant les ménages.

Session de rattrapage. Alors qu’Emmanuel Macron doit annoncer ce mercredi soir de nouvelles mesures pour enrayer le rebond de l’épidémie de Covid-19, la question sociale frappe à la porte de l’exécutif. La crise sanitaire et les deux mois de confinement auraient fait « un million de pauvres » supplémentaires, selon certains responsables associatifs du secteur de la lutte contre la pauvreté qui voient, tous, des nouvelles personnes, souvent jeunes, dans les files d’attente des banques alimentaires. Et ce ne sont pas les futures restrictions possibles ou un rebond économique plus faible qu’attendu en 2021 (le FMI a revu mardi ses prévisions à la baisse avec une croissance de +6 % quand le gouvernement maintient la sienne à +8 %) qui vont améliorer le sort des plus précaires.

Si le gouvernement a sorti au printemps une batterie de mesures ponctuelles pour protéger cette catégorie de la population la plus exposée lorsque l’économie s’arrête, il est, depuis, critiqué par le monde associatif et les partis de gauche pour la faiblesse des crédits accordés : à peine 0,8 % des 100 milliards d’euros du plan de relance par exemple. L’exécutif a donc prévu, cette semaine, de mener de front deux séquences : celle de la lutte contre la « deuxième vague » de l’épidémie et celle de la lutte contre la pauvreté avec des annonces de Jean Castex samedi à l’occasion de la journée internationale pour l’élimination de la pauvreté.

Action insuffisante

En cette période de débats budgétaires, le message doit passer : l’exécutif aide tout le monde, pas seulement les entreprises qui bénéficient pourtant de la plus grande majorité des crédits débloqués pour survivre à la crise et de 20 milliards d’euros de baisse d’impôts de production sur deux ans - sans ciblage, ni contreparties. Comme si le gouvernement avait pris conscience tardivement qu’il avait eu la main trop légère dans ses crédits budgétaires pour 2021, actuellement discutés à l’Assemblée nationale.

Après avoir été reçues il y a dix jours à Matignon par le Premier ministre et son ministre de la Santé, Olivier Véran, les associations de lutte contre la pauvreté ont bondi en entendant, lundi, le chef du gouvernement annoncer que « tout ce qui est RSA, c’est-à-dire ce qui donne des allocations relatives à un état de pauvreté » ne faisait pas partie des « priorités » de son gouvernement. Castex a simplement convenu vouloir « booster tous les dispositifs d’insertion », notamment chez les plus jeunes. Pas question donc de relever le niveau du RSA (559 euros par mois pour une personne seule sans enfant et 1 175 pour un couple avec deux enfants). Et, sauf surprise, le Premier ministre n’accédera pas à la demande du secrétaire national de la CFDT, Laurent Berger, et de certains dirigeants de sa majorité : la création d’un « chèque relance » pour aider les plus modestes. Au sein de LREM, l’idée de cette aide ponctuelle est pourtant portée par le patron du parti, Stanislas Guerini, ou encore le rapporteur général du Budget à l’Assemblée, Laurent Saint-Martin. Pas les plus gauchistes de la bande…

Cette catégorie de la population est la plus touchée par la crise économique. Selon une étude du Conseil d’analyse économique (CAE) dévoilée en début de semaine, les 20 % des Français les plus pauvres ont dû puiser dans leur épargne et se sont endettés quand, à l’autre bout de la cordée, les 20 % les plus riches ont capté 70 % de l’épargne générée par le confinement. « Cela peut s’expliquer non seulement par la différence de comportement en termes de consommation mais aussi potentiellement par une différence en termes de revenus », expliquent les économistes qui conseillent Matignon. Lesquels font une préconisation limpide devant ces constats : « Un soutien beaucoup plus franc aux ménages les plus modestes, plus exposés aux conséquences économiques des mesures sanitaires, va très rapidement s’avérer nécessaire. »

Le CAE est d’ailleurs le deuxième organisme rattaché au Premier ministre à sonner l’alerte sur cette question. Début octobre, le Comité d’évaluation de la stratégie nationale de prévention et de lutte contre la pauvreté, piloté par France Stratégie, rappelait que « la crise sanitaire a touché en particulier les plus démunis qui ont rencontré des difficultés importantes en matière de subsistance, de santé ou encore d’accès à l’éducation à distance durant le confinement ».

Ces derniers jours, Bercy envoie des notes pour détailler le contenu du 1,9 milliard d’euros de « soutien direct aux personnes précaires » depuis « le début de la crise sanitaire » : aide exceptionnelle de solidarité versée mi-mai à « 4,1 millions de foyers en difficulté », 200 euros pour les jeunes et étudiants précaires, revalorisation exceptionnelle de l’allocation de rentrée scolaire, repas universitaires à 1 euro pour les boursiers… Mais l’action est jugée insuffisante par ce même comité d’évaluation, lui aussi composé de personnalités pas vraiment connues pour leur radicalité : ces premières mesures « ne répondent pas à tous les besoins en matière de lutte contre la pauvreté révélés et engendrés par la crise et concernent peu les personnes en situation de pauvreté, écrivait-il. Il paraît nécessaire de les compléter ».

« A côté de la plaque »
Sans encore dévoiler le contenu des annonces de Castex qui devaient être arbitrées mardi, Matignon assure que les mesures concerneront le « logement », « l’accès aux droits » et donc « l’insertion ». L’exécutif voudra aussi rappeler qu’il a fait voter, depuis 2017, des augmentations conséquentes de la prime d’activité ou de l’allocation adultes handicapés. Il évoquera également les décisions prises fin 2018 puis au printemps 2019 sous la pression des gilets jaunes : « élargissement » du chèque énergie, « accélération » de la hausse de prime d’activité, annulation des hausses prévues de taxe carbone… Cela n’empêche pas les associations, sur le terrain, de constater une montée inquiétante de la pauvreté. « Le Premier ministre est complètement à côté de la plaque. Les banques alimentaires explosent ! dénonce le député PS des Landes, Boris Vallaud. Comment peut-il prétendre absorber cette pauvreté par des seuls dispositifs d’insertion ? Oui, il y a des gens qui ont faim. Oui, il y a des gens qui ont besoin d’argent pour se chauffer et vêtir leurs gosses. Il y a urgence à augmenter l’allocation de solidarité spécifique, le RSA et à aider ceux qui ont des impayés de loyer. » « Ce gouvernement est dans le dogme et méconnaît totalement la montée de la pauvreté ! enchaîne le patron du Parti communiste, Fabien Roussel. Le salaire minimum et les pensions n’ont pas augmenté depuis des années alors que les factures, elles, augmentent ! C’est un gouvernement qui affirme sa politique de droite, libérale. »

Le député LFI du Nord Adrien Quatennens ajoute : « La suppression de l’ISF n’a profité qu’aux 0,1 % les plus riches, les dividendes ont augmenté… Pour quel résultat ? Il y a un lien entre l’hyperaccumulation des richesses et l’explosion de la pauvreté, le gouvernement ne peut plus le nier. » Après avoir fustigé, à chaque budget, les « cadeaux aux plus riches », l’opposition de gauche a un nouvel angle d’attaque tout trouvé.