Covid-19 (Coronavirus-2019nCoV) et crise sanitaire

Libération - « Ne bradons pas les preuves d’efficacité des candidats vaccins »

il y a 4 semaines, par Info santé sécu social

Par Eric Favereau — 13 novembre 2020

Si l’annonce de Pfizer a de quoi réjouir, il manque encore des données indispensables pour définir une stratégie, avertit le Pr Bernard Bégaud.

Le professeur Bernard Bégaud a présidé pendant quatorze ans la commission sur les essais cliniques de l’Agence nationale de sécurité du médicament (ANSM). Il a aussi travaillé sur l’efficacité et la sécurité des vaccins.

Que pensez-vous de l’emballement actuel autour du vaccin de Pfizer ?
Nous ne pouvons que nous réjouir de cette annonce, parce qu’élaborer un candidat vaccin, en moins d’un an, montre la vitalité et la réactivité de la recherche privée et publique. C’est un temps incroyablement court, et une performance à saluer. Mais cela n’empêche pas d’être surpris, pour ne pas dire plus.

Qu’est-ce qui vous surprend ?
L’annonce a été faite sur des résultats non stabilisés : ni les essais ni l’analyse statistique ne sont terminés. Ces résultats intermédiaires n’avaient pas vocation à être claironnés et repris aussi massivement par les médias sans le moindre recul. Cette communication avait des objectifs essentiellement financiers et boursiers. C’est de bonne guerre, mais cela nous amène à une autre surprise : le retour à l’époque de la guerre froide. Les pays et médias occidentaux s’emballent pour Pfizer, la Russie et la Chine [lire pages 6-7, ndlr] pour leurs propres vaccins.

Cette course contre la montre n’est donc pas souhaitable ?
Bien que provaccins, nous avons été plusieurs centaines de médecins et chercheurs à signer cet été une lettre à la présidence de l’Union européenne pour demander que l’on ne brûle pas les étapes, que l’on ne brade pas les preuves d’efficacité et de sécurité des candidats vaccins au nom du prétexte de l’urgence. Cela pourrait avoir des conséquences catastrophiques.

C’est-à-dire ?
L’échantillon de Pfizer est petit. Dans son propre protocole, le laboratoire attendait, pour analyser les résultats, que 164 personnes soient infectées parmi les volontaires. Nous en sommes à un peu plus de la moitié. Cette précipitation est inutile et risquée. Les résultats définitifs seront probablement un peu différents, même s’il paraît assuré qu’ils resteront encourageants. A ce stade, il nous manque beaucoup de réponses. Par exemple, les personnes incluses dans cet essai sont dans la période optimale et viennent juste d’être vaccinées, leur réponse immunitaire est au maximum, mais la protection sera-t-elle encore effective dans six mois ? Dans un an ? Dans cinq ans ? Nous n’en savons rien. Pfizer dit que le produit est très bien toléré, mais nous n’avons pas de décryptage des données de tolérance. Nous savons simplement qu’il n’y aurait eu aucun effet secondaire grave. Mais qu’en est-il des autres effets ?

L’annonce, selon vous, était-elle prématurée ?
Quand on annonce trop tôt des résultats, on ne répond pas à la grande majorité des questions, par exemple sur l’efficacité en fonction de l’âge, du sexe, données indispensables pour définir une stratégie de vaccination. En outre, les personnes vaccinées dans le cadre de l’essai n’avaient eu aucun contact préalable avec le virus. Lors d’une vaccination de masse, ce ne sera évidemment pas le cas… Prenons l’exemple du vaccin contre la dengue : des personnes ayant déjà eu la maladie ont présenté une réaction très violente. Je ne dis pas que ce sera la même chose, je dis juste que l’on n’a aucune réponse à ces questions importantes. Et sans cela, il est impossible d’élaborer une stratégie vaccinale cohérente.

Dès lors, que va-t-il se passer ?
L’essai va se terminer, on aura vraisemblablement ses résultats dans quelques semaines. Mais comment va-t-on définir une stratégie ? Par exemple, nous allons devoir affronter une opposition classique entre deux pensées de santé publique. Qui vacciner en priorité ? Les plus fragiles et les soignants ? Ou faut-il s’attaquer aux réservoirs de virus et, pour cela, vacciner les jeunes ? Ce sont des choix difficiles. Il faudrait modéliser pour pouvoir établir la bonne stratégie vaccinale et, à ce stade, il nous manque presque tous les éléments.

Il y a aussi des problèmes de conservation, avec la nécessité de maintenir une chaîne du froid à haut niveau…

Si cela se confirme, je ne vois pas beaucoup de pays qui pourront en disposer. En plus il faut deux doses, ce qui imposerait en France de maintenir cette chaîne du froid extrême pour plusieurs dizaines de millions de doses. Tout cela va nécessiter des infrastructures lourdes et ne s’improvise pas [lire page 4].

Et puis, il y a cette méfiance vis-à-vis du vaccin…
Cela fait vingt ans que les pouvoirs publics ont multiplié des maladresses sur ce sujet. Or on sait que lors d’une crise grave, il faut que les gens adhèrent en confiance aux choix stratégiques. En France, ce n’est pas le cas. Nous sommes parmi les pays où non seulement la population mais aussi le personnel soignant sont les plus méfiants vis-à-vis de la vaccination. Et jusqu’à présent, la gestion de la crise du Covid-19 n’a été ni bien comprise ni bien perçue par la population.

Faut-il rendre obligatoire la vaccination ?
Je ne suis pas contre une obligation. Le confinement et le port du masque n’étaient en rien facultatifs. Dans des pays où il y a une forte tradition de santé publique, l’obligation est mieux acceptée. En France, nous sommes dans un contexte délicat de défiance : rendre la vaccination obligatoire sera une décision difficile à prendre. Néanmoins, beaucoup de gens aujourd’hui semblent prêts à se faire vacciner. En y ajoutant les millions de personnes déjà immunisées par un contact avec le virus, on pourrait arriver ainsi, sans obligation, à un niveau suffisant pour assurer l’immunité de groupe.