Covid-19 (Coronavirus-2019nCoV) et crise sanitaire

Libération - Port du masque et Levothyrox : la politique de santé publique du tout ou rien

il y a 1 mois, par Info santé sécu social

Chronique « Aux petits soins »

Les deux dossiers révèlent que la gestion des affaires sanitaires en France manque de nuances, de réalisme et de transparence, négligeant les enseignements des politiques de réduction des risques.

Présenté au Sénat comme un « game changer » (un remède miracle) contre le Sars-CoV-2 par le ministre de la Santé le 26 octobre, le Molnupiravir, un antiviral développé par le groupe Merck, a finalement été jugé inefficace par la Haute
Autorité de santé.

par Eric Favereau
publié le 22 mars

Ce serait pourtant le bon moment. Le pic de la crise du Covid-19 n’est-il pas passé ? On le voit, les experts ne sont plus obligés de dramatiser ni de nier la situation sanitaire. Nous voilà donc presque à un moment d’équilibre où les autorités ont la possibilité de promouvoir une santé publique adulte, citoyenne et mesurée. Loin du fatalisme ou du catastrophisme. Et pourtant, deux exemples montrent que ce n’est toujours pas le cas.

D’abord sur la question du port du masque. L’infectiologue Gilles Pialoux a bien raison, ces jours-ci, de faire cette comparaison : « Ce n’est pas parce que le préservatif n’est pas obligatoire qu’il ne faut pas le mettre. » Et pourtant, le masque a disparu du jour au lendemain, ou presque. Le 14 mars, avec la levée du pass vaccinal et du port obligatoire du masque, tout le monde a obéi. Comme s’il n’y avait que l’obligation comme baromètre de nos attitudes. Certes, le ministre de la Santé, Olivier Véran, a bien affirmé : « La fin de l’obligation ne signifie pas la fin de la vigilance. J’invite les Françaises et les Français à porter le masque en toutes circonstances qui peuvent les exposer eux-mêmes, ou leur entourage, à des risques de contamination. » Et le ministre de préciser encore : « Aujourd’hui, vous n’êtes plus obligés de porter un masque, ni de présenter votre pass. Et nous l’attendions tous ! Mais aujourd’hui comme hier, fragiles ou en présence de personnes fragiles, restez vigilants, maintenez les gestes barrières. » Or personne n’a entendu ces précautions. Il est vrai qu’elles étaient à peine susurrées.

La santé publique ne se résume pas aux situations de crise
Alors que l’épidémie se poursuit à un rythme relativement soutenu (autour de 100 000 cas par jour), le seul message qui est passé est resté enfantin : puisqu’il n’est plus obligatoire, il ne faut plus le mettre. On reste dans une logique du tout ou rien, oubliant tout ce que nous ont appris les politiques de réduction des risques. Celles-ci nous disent qu’il n’y a pas de risque zéro, mais qu’il y a des situations qui sont plus à risque que d’autres. Comme le repas au restaurant, se retrouver dans une foule compacte, etc. Et cette vigilance ne doit pas être uniquement le fait des gens fragiles. « C’est une évidence qu’il ne faut pas oublier, nous disait le professeur Mahmoud Zureik, il vaut mieux ne pas attraper le Covid. » Au final, l’ambiguïté actuelle autour du port du masque renvoie à celle qui a eu cours durant ces deux années : la santé publique ne se résume pas aux situations de crise avec leur cohorte de mesures contraignantes, certes nécessaires.

Second exemple qui, apparemment, n’a rien à voir. La semaine dernière, la Cour de cassation a confirmé la décision de condamner Merck dans l’affaire du Levothyrox, ce médicament très largement utilisé pour les troubles de la thyroïde. Certains s’en souviennent, pour des raisons qui restent peu claires, le laboratoire pharmaceutique Merck, avec l’accord de nos autorités sanitaires, avait changé des éléments secondaires dans la composition de ce médicament. Pour l’Etat, tout cela était négligeable, il n’y avait rien à voir, circulez et prenez votre nouvelle formule sans hésiter. Quand sont apparus, très vite, quelques milliers de cas de personnes affectées par des effets secondaires plus ou moins désagréables, les autorités, tout comme Merck, ont nié, faisant le dos rond, lâchant même que tout cela renvoyait à un effet nocebo, l’inverse de l’effet placebo. Bref, c’était encore la logique du tout ou rien. Et l’on niait ouvertement l’existence du moindre grain de sable dans ce dossier.

Des désagréments pour des milliers de patients
Ce n’est donc pas l’avis des magistrats de la Cour de cassation. Pour établir la responsabilité des sociétés du groupe Merck, la Cour de cassation relève notamment qu’« elles avaient eu connaissance d’un nombre non négligeable de personnes sujettes à un déséquilibre thérapeutique dans le cas d’un changement de formule du Levothyrox ». Et « à la suite de celui déjà intervenu dans d’autres pays, elles avaient eu connaissance d’un risque important de réactions négatives chez une fraction de patients non spécifiquement identifiables ». Et, de ce fait, « l’impossibilité de substituer le produit en cause devait les conduire à être particulièrement attentives à l’information individuelle des patients » ; « l’information relative à ce changement et délivrée aux professionnels de santé n’était pas de nature à assurer celle des patients » ; « l’information de ceux-ci leur offrait la possibilité, lors de la survenance éventuelle de troubles, d’appréhender leur origine et mieux envisager la suite à donner avec leur médecin traitant et, dès lors, la modification de l’excipient justifiait une mise en garde spéciale. » Merck connaissait donc les risques de cette substitution du traitement. « Ce déficit d’information n’a pas permis aux malades de comprendre l’origine de leurs troubles et d’envisager avec leur médecin traitant la meilleure solution pour faire cesser leurs troubles. » Et le laboratoire ne pouvait pas s’abriter derrière l’aval de l’Agence nationale de sécurité du médicament, qui devra éventuellement rendre des comptes sur sa responsabilité propre.

Voilà, ce n’est pas le drame du siècle. Juste des désagréments pour des milliers de patients. C’est aussi cela, la santé publique : regarder et décrire ce qui se passe, plutôt que de se reposer sur des idées préconçues.