Le handicap

Libération - Pour accompagner les élèves en situation de handicap, « on est dans une logique d’économie »

il y a 1 mois, par Info santé sécu social

Une journée de mobilisation intersyndicale nationale ce jeudi réclame une revalorisation des conditions de travail des AESH, ces petites mains de l’Education nationale qui accompagnent les élèves porteurs de handicap.

« Si rien n’a changé à la prochaine rentrée, j’entame une grève de la faim », prévient Farah. Cette mère solo, dont le fils Sean est scolarisé en CE2 dans le IIIe arrondissement de Lyon, ne sait plus quoi faire pour que les droits de son enfant soient respectés. Porteur d’un trouble du spectre autistique et diagnostiqué haut potentiel, le garçon de huit ans est accompagné depuis son entrée à l’école maternelle par une Accompagnante d’élève en situation de handicap (AESH, ex-AVS). C’est la Maison départementale des personnes handicapées (MDPH) qui établit, au fil de l’année, les « notifications d’aide » préconisant un nombre d’heures de présence de l’AESH, qui dépend de l’Education nationale, auprès de l’enfant, dans le primaire et le secondaire.

« Notifié » pour 14 heures hebdomadaires, cela fait pourtant huit mois que le fils de Farah doit se débrouiller seul en classe : « Sean peut encore aller à l’école sans AESH, mais il est dans un état de grand stress », se désole sa mère. Retour de ses obsessions, ongles rongés au sang : l’élève compense comme il peut. « Pour lui, c’est tellement d’efforts d’être un enfant comme les autres, il est comme sur un fil qu’on est en train de couper petit à petit et qui finira par casser », ajoute Farah. A Lyon, la pénurie d’AESH – un métier au temps partiel subi et à la paie minimaliste – s’est aggravée avec la crise sanitaire. Fin mars, 20% des 4 000 AESH du Rhône étaient absents et non-remplacés, selon le rectorat de Lyon.

Des petites mains qui « font tourner le monde »

Les arrêts maladie ou les retraits liés au Covid expliquent en partie ce chiffre. Mais il est avant tout imputable à une déficience chronique des recrutements, qui découle du manque de reconnaissance de la profession. « Cela fait partie de ces métiers du lien souvent dénigrés mais qui font tourner le monde », résume Gaëlle Pottiau, une mère qui a fondé dans la métropole de Lyon le Collectif des parents d’élèves pour les AESH. Ils participeront ce 3 juin à la journée de mobilisation intersyndicale nationale, réclamant une revalorisation des conditions de travail de ces petites mains de l’Education nationale – des femmes, pour l’écrasante majorité.

« Soit vous avez un conjoint qui a un bon salaire, soit vous avez des conditions de vie précaires. Pour compléter, certaines font aussi l’animation des temps périscolaires, on en voit s’épuiser de 8 heures à 18 h 30 pour gagner 1 000 euros. »

— Camille, 40 ans, AESH
Déployés progressivement dans les académies depuis 2018 pour une généralisation à l’échelle nationale en 2022, les pôles inclusifs d’accompagnement localisés (Pial) sont censés être une réponse à ce besoin de professionnalisation et de sécurisation du métier. A Lyon, la mise en place du Pial date de septembre : « On nous l’a vendu comme un moyen d’être plus réactif. Or, ça amplifie la pénurie d’AESH, il n’y a aucune notion du bien-être des enfants », considère un directeur d’école lyonnais. Les notifications de la MDPH arrivent toute l’année mais le nouveau protocole prévoit d’arrêter les recrutements d’AESH fin septembre. « Donc plus l’année avance, plus on re-répartit le même nombre d’heures entre un nombre d’élèves plus grand, et les derniers notifiés n’ont carrément plus d’heures du tout », explique le directeur qui, « sans aucun soutien de sa hiérarchie », ne sait « plus comment expliquer aux familles ces baisses » qui les mettent de fait en concurrence.

« L’impression d’abandonner les enfants »
Un enseignant abonde : « On ne peut plus éthiquement assumer ces décisions, c’est presque de la maltraitance. Le message officiel, c’est qu’avec l’école inclusive, on accompagne tous les élèves handicapés mais en vrai, on est juste dans une logique d’économie. » Des trois métiers qu’elle a exercés dans sa vie professionnelle, c’est « le plus dur », dit Camille (1), 40 ans. AESH depuis deux ans dans une école élémentaire de Lyon, elle évoque également une « situation très dégradée » à cause du lancement du Pial : « C’est terrible, on a vraiment l’impression d’abandonner les enfants, de ne pas assurer correctement notre mission. » Alors que les AESH étaient auparavant attachées à un établissement, souvent pour plusieurs années, le Pial vise également à accroître leur mobilité géographique et au sein des niveaux.

« Je n’ai pas envie de travailler en collège et en lycée, je ne me sens pas de prendre en charge ces publics », redoute Camille, qui n’a toujours pas reçu la formation de base, en théorie obligatoire au cours de la première année d’exercice. « J’ai des collègues qui n’ont jamais été formées en dix ans. Quand on se retrouve face aux élèves, on fait comme on le sent », souffle la quadra, qui gagne 830 euros par mois pour 26 heures hebdomadaires. « Soit vous avez un conjoint qui a un bon salaire, soit vous avez des conditions de vie précaires, constate-t-elle. Pour compléter, certaines font aussi l’animation des temps périscolaires, on en voit s’épuiser de 8 heures à 18 h 30 pour gagner 1 000 euros. » Et de pointer un « combat difficile » face à la « violence institutionnelle » : « On sent qu’on est quantité négligeable pour le rectorat, dit Camille. En fait, on est aussi peu aidés et accompagnés que les enfants en difficulté. »

(1) Le prénom a été modifié