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Libération - Pour la culture, « le couvre-feu signe notre mort »

il y a 3 jours, par Info santé sécu social

Par Didier Péron , Gilles Renault , Guillaume Tion , Ève Beauvallet et Sandra Onana Le 15 octobre 2020

L’annonce de Macron a été un coup dur pour les théâtres, cinés et autres lieux de spectacles, qui font leurs principaux bénéfices en soirée. Certains vont tenter de s’adapter, encore, d’autres vont être contraints de fermer s’ils n’ont pas de dérogation.

L’annonce du couvre-feu crée un nouveau vent de panique dans le monde de la culture, qui tentait péniblement de se reconstruire après l’arrêt brutal de toutes ses activités pendant le confinement, avec la fermeture unilatérale des salles, l’annulation à la pelle des festivals, des salons, le détricotage vertigineux de tout un écosystème professionnel étroitement lié à la vitalité sociale du pays. Tout le monde à la maison à 9 heures du soir, une soupe et au lit, c’est évidemment décréter que les spectacles de théâtre, de danse, de stand-up, les concerts et les deux séances de cinéma de la soirée n’ont plus lieu d’être, quand bien même aucun cluster n’a été identifié dans les structures culturelles.

La ministre de la Culture, Roselyne Bachelot, a évoqué « la terrible épreuve » endurée par la profession. Elle consultait jeudi les représentants syndicaux du spectacle vivant et du cinéma afin de discuter des « mesures indispensables » à prendre pour traverser cette nouvelle période de black-out, dont de nouvelles compensations financières de soutien. La réunion en visioconférence avec des interlocuteurs aux problématiques très diverses semble avoir été quelque peu cacophonique. Parmi les revendications exprimées, faire en sorte que le chômage partiel, pensé jusqu’au 31 décembre, puisse s’étendre à 2021, et que l’argent du fonds de solidarité arrive le plus vite possible, pour qu’il soit versé aux entreprises qui en ont le plus besoin.

« Qui va vouloir sortir un film ? »
La Fédération nationale des cinémas français, qui représente la quasi-totalité des 6 000 salles du territoire, a publié jeudi un communiqué vindicatif contre « une décision aux conséquences extrêmement graves pour la filière » : « Avec une fréquentation déjà réduite de 50 % à 70 % depuis de nombreux mois, les cinémas vont devoir se passer de ces séances qui représentent plus de la moitié de leur public. »

Didier Tarizzo, exploitant du multiplexe des Trois Palmes ainsi que du Bonneveine, en périphérie de Marseille, confirme ce sentiment de coup de grâce : « Il faut comprendre que c’est une catastrophe pour l’ensemble des cinémas, même ceux qui se trouvent dans les villes non touchées par le couvre-feu. Qui va vouloir sortir un film sur le marché des six prochaines semaines ? Personne. Je pense et crains que d’ici à la fin des vacances scolaires, les salles doivent fermer de nouveau. Cette mesure signe notre mort. » Première à retirer son produit de la vitrine, la boîte indépendante ARP, qui a annoncé le report de la sortie du Peninsula de Sang-ho Yeon (Dernier train pour Busan) qui devait être distribué sur 500 copies mercredi prochain. « La décision du 21 heures est incompréhensible, s’énerve Michèle Halberstadt, copatronne d’ARP, il fallait sauver la séance de 20 heures au moins pour que ça ait un sens économiquement de continuer. »

Distributrice de Drunk, sorti cette semaine, Carol Scotta veut croire encore que les négociations autour du maintien de cette séance du soir (celle qui réalise le plus d’entrées en semaine) peuvent aboutir, car elles sont le nerf de la guerre : « On ne peut pas s’amuser à décaler les films tous les quinze jours. Il faut trouver des méthodes durables, soutenables pour la profession et souhaitables pour les gens, qui vont devenir fous. » Le Premier ministre, Jean Castex, alerté sur la question dérogatoire, a laissé la porte entrouverte lors de sa conférence de presse. Que 21 heures soit un horaire de sortie de cinéma ou de spectacle avec billet électronique faisant foi pourrait calmer les angoisses générales.

« Jouer quatre fois le week-end »
Côté théâtre, la sidération passée après l’annonce de mercredi soir, les responsables de salles n’ont eu d’autres choix que d’envisager dans la panique une parade viable alors même que l’essentiel de leur activité est calé sur le début de soirée et la sortie de bureau. Le mot d’ordre est quand même de ne pas diffuser trop de déprime pour ne pas décourager le public le plus motivé. Ainsi, le Festival d’automne, mini-saison de théâtre, danse et musique francilienne qui compte 28 spectacles dans 25 lieux d’Ile-de-France pour un total de 120 représentations prévues sur les six semaines de couvre-feu, doit réviser une bonne partie de sa programmation.

Emmanuel Demarcy-Mota, son directeur, également à la tête du Théâtre de la Ville, veut rester positif et agile face à la crise : « Personne ne viendrait par exemple sur des représentations le matin ? interroge-t-il. Et pourquoi pas les 65 ans et plus [on enregistre une perte de 45 % de ce public, ndlr] ? Et pourquoi pas les scolaires, si les chefs d’établissements et le ministère de l’Education acceptent de dialoguer avec nous sur ce point ? » Il a passé une nuit quasi blanche faite de réunions par visioconférence avec ses 41 partenaires franciliens. Et a eu aussi une discussion collective avec d’autres directeurs de salles franciliennes et la mairie de Paris pour accorder les violons : tentons d’avancer les représentations à 18 h 30, de multiplier les représentations le week-end en accord avec les syndicats, investissons ce désert de Gobi théâtral qu’est la période des vacances de la Toussaint (où la quasi-totalité des théâtres ferment).

Jean-Marc Dumontet, producteur et propriétaires de plusieurs salles privées parisiennes, proche de Macron, était le soir même de l’annonce remonté à bloc : « On va se battre. On n’a pas le choix. Mon énergie est décuplée. On programmera des pièces à 19 heures, on va jouer quatre fois le week-end. Il va y avoir des embouteillages, c’est sûr, mais il est hors de question que la flamme s’éteigne. » Francesca Poloniato, directrice de la scène nationale le ZEF à Marseille, cherche, elle, des solutions à son échelle mais avoue sa lassitude : « On essaie de décaler les spectacles, mais j’en ai marre de construire et de redéconstruire. Ne pas pouvoir se projeter sur une saison, c’est dur psychologiquement. »

Tourneur et producteur de spectacles (à la tête de la société Astérios et des salles parisiennes des Bouffes du Nord, de la Maroquinerie et de l’Athénée), Olivier Poubelle, s’il veut lui aussi rester « combatif », ne cache pas lui aussi un vrai début d’épuisement : « Chacun essaie de sauver des miettes, mais tout cela ne raconte plus rien de ce qu’est notre métier et de la place qu’occupent la musique et les spectacles dans la vie des gens. Je ne jette la pierre à personne face à ce problème sanitaire qui nous dépasse. Mais j’insiste aussi sur le fait que je déplore avant tout le préjudice psychologique, plus que financier. C’est quand même la quatrième fois qu’on se dit "demain, on rase gratis" et là, on commence à comprendre que les festivals de l’été 2021 sont déjà fragilisés. Que devient notre histoire ? Notre projet ? On perd pied… »

« Chance inouïe »

Le directeur du théâtre privé parisien la Scala, Frédéric Biessy, veut tempérer l’impression de ruine et rappelle la « chance inouïe » du secteur culturel français en regard de la situation anglosaxonne, entre autres. « J’ai des amis directeurs de salle à New York et à Londres qui ont dû mettre la clé sous la porte. En France, je ne connais pas un seul théâtre privé qui ait dû fermer ».

De son côté, Frédérique Magal, directrice de Point Ephémère à Paris, à la fois salle de concert, club, bar-resto et lieu d’exposition, se dit paradoxalement soulagée d’une mesure qui met un terme à une situation qu’elle jugeait de plus en plus intenable : « Depuis le début de la crise, notre lieu n’a jamais pu fonctionner normalement. Et la salle va encore rester inactive pendant six mois, un an, voire plus. Aussi l’annonce n’est-elle pas un coup de massue, juste le nouvel épisode en date d’une situation désastreuse qui nous oblige à questionner le rôle, la vocation et l’agencement d’un lieu culturel, festif. Nous avons essayé ces derniers temps d’exister, vaille que vaille, mais sur un modèle extrêmement altéré, dégradé. »

Président du Prodiss, syndicat national des producteurs, diffuseurs, festivals et salles de spectacle musical et de variété, Olivier Darbois jette sur la séquence un regard où se mêle « un sentiment de déception, de tristesse et de colère » : « Des petits pas ont été effectués depuis la rentrée, insuffisants pour que le domaine du spectacle vivant parvienne à redresser la barre, mais synonymes d’espoir, et nous voilà à nouveau scalpés. Les décisions sont-elles fondées pour lutter efficacement contre le Covid ? Je n’en sais rien, ça n’est pas mon métier d’y répondre. Ce que j’affirme en revanche, c’est qu’il nous faut une aide à la hauteur du sacrifice. Roselyne Bachelot est à l’écoute, comme l’Etat dans son ensemble. Elle a été jusqu’à présent pertinente et réactive. Maintenant, une fois admise la nécessité absolue d’une aide prolongée, il nous faudra des actions très concrètes et significatives. »