Les professionnels de santé

Libération - Salariés en première ligne : un « merci »… et c’est tout ?

il y a 1 mois, par Info santé sécu social

Par Dominique Albertini, 14 mai 2020 à 20:16

Les travailleurs au front pendant l’épidémie craignent de ne pas être reconsidérés malgré les beaux discours. Si oppositions et syndicats appellent à une hausse des salaires, la majorité penche pour des accords par branche et veut développer l’intéressement.

« Combien méritons-nous ? » Parmi les nouveaux droits ouverts aux « héros » de la crise, le premier sera sans doute de poser la question. Soignants, livreurs, éboueurs, caissières, personnel des Ehpad…, les hommages se sont multipliés depuis deux mois envers les professions de « première ligne », honorées par des applaudissements depuis les balcons. Une reconnaissance qui, souvent, n’a rendu que plus évidentes la précarité de beaucoup de ces travailleurs. Emmanuel Macron en a convenu, actant dans son allocution du 13 avril que le pays « tient tout entier sur des femmes et des hommes que nos économies reconnaissent et rémunèrent si mal ». Et promettant pour l’avenir de « donner toute sa force » aux termes de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, selon lesquels « les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l’utilité commune ». S’adressant plus spécifiquement au personnel hospitalier, fin mars à Mulhouse, le Président avait annoncé un « plan massif d’investissement et de revalorisation de l’ensemble des carrières ». En 2017, le rapport entre la rémunération du personnel infirmier français et le salaire moyen national était l’un des plus mauvais des pays de l’OCDE.

C’est ça, se réinventer ?
En cette « année De Gaulle » marquée par plusieurs jubilés, et qu’inaugurera dimanche le chef de l’Etat, ce dernier ouvrira-t-il la porte à un vaste « Grenelle » social ? Sans reprendre le terme, la ministre du Travail a annoncé qu’elle recevrait les responsables des branches concernées pour les inciter à revaloriser la rémunération de leurs salariés.

Consensus politique
Mais pour l’heure, ces annonces peinent déjà à convaincre le personnel soignant, lessivé par deux ans de mobilisation pour réclamer plus de moyens et trois mois de crise sanitaire. Plusieurs de leurs représentants ont réagi avec agacement aux distinctions honorifiques promises par l’exécutif - « médaille de l’engagement », fête nationale dédiée aux personnalités « engagées dans la lutte contre le Covid-19 » ou encore dons de RTT aux soignants, comme l’ont proposé une centaine de députés LREM. « On ne demande pas de médaille, on a fait notre travail », a réagi jeudi Olivier Milleron, cardiologue à l’hôpital Bichat et membre du collectif Inter-hôpitaux, jugeant insuffisante la prime déjà promise aux soignants : « On demande une revalorisation des salaires, on ne veut pas de prime. C’est obligatoire. » Le chef de l’Etat devait échanger avec des soignants en visioconférence en fin de journée.

Qu’il s’agisse du public ou du privé, l’ouverture de la question salariale semble faire, ces jours-ci, l’objet d’un consensus politique. De nombreuses personnalités ont réclamé un travail de fond sur le sujet. Dans un appel publié jeudi, 150 personnalités de gauche réclament « des primes immédiates et légitimes, mais aussi une amélioration significative et sans délai [des] conditions d’emploi et des salaires » de ces travailleurs. La droite, à son tour, rappelle avoir de longue date réclamé que « le travail paye ». Chez les syndicats, aussi bien la CFDT que la CGT appellent à une meilleure répartition des richesses. Mais le consensus ne s’étend pas aux moyens d’y parvenir : si gauche et syndicats réclament une taxation accrue de la fiscalité sur le capital, le patrimoine et les hauts revenus, la droite et le patronat en tiennent, eux, pour une augmentation du temps de travail. Deux options pour l’instant écartées par

Celui-ci n’est pas le seul décisionnaire. L’Etat employeur a la main sur la rémunération des agents publics mais c’est des chefs d’entreprise que relèverait l’augmentation de certains salaires du privé. « A un moment où elles perdent énormément en profitabilité, augmenter les salaires va s’avérer compliqué », a objecté, jeudi dans le Monde, le président du Medef, Geoffroy Roux de Bézieux.

Pour trouver un terrain d’entente, une partie du camp présidentiel réclame l’organisation d’une grande conférence sociale, où serait notamment posée la question des salaires. « Les syndicats ont joué le jeu pendant la crise, il faut discuter avec eux, estime le député LREM Sacha Houlié, membre du groupe de travail ad hoc formé par le parti. L’idée n’est pas d’augmenter tous les salaires mais de travailler par branches, par secteurs de métiers. » Trouver le bon levier ne sera pas simple, convient l’élu : « On pourrait augmenter la prime d’activité, mais j’ai rencontré des gens qui la considèrent comme une "aumône" et ne la demandent pas. On pourrait augmenter le salaire net en baissant les cotisations, mais idéologiquement une partie de la gauche répondrait que la cotisation est une partie du salaire. » Ayant supprimé les cotisations chômage et maladie, l’exécutif a réduit ses marges de manœuvre en la matière.

« Vieilles lunes »

« Il faut faire complètement différemment de ce qu’on a fait jusqu’à présent », estime le président du groupe Modem à l’Assemblée, Patrick Mignola, qui plaide pour une révolution de l’intéressement. « Seulement 1,5 million de salariés sont couverts par un tel dispositif. On peut le généraliser, d’abord par la négociation puis, au bout d’un certain délai, en imposant un accord-type. Chaque fois qu’une entreprise fera du bénéfice, une partie en sera distribuée à ses salariés. Cela contribuera à augmenter tous les salaires, et ça permet d’échapper aux vieilles lunes des uns et des autres, augmentation du smic contre augmentation du temps de travail. Et si on veut que ce soit efficace, on lie le système aux distributions de dividendes : lorsqu’elles augmentent, l’intéressement doit augmenter aussi. » Une autre idée gaulliste mise à la disposition du chef de l’Etat.