Psychiatrie, psychanalyse, santé mentale

Libération - Santé mentale des enfants et adolescents : « Il y a des jeunes suicidaires qui rentrent chez eux, faute de places » à l’hôpital

il y a 2 mois, par Info santé sécu social

Interview

Alors que la Défenseuse des droits a appelé ce jeudi la Première ministre à mettre en place un plan d’urgence pour la santé mentale des jeunes, Christèle Gras-Le Guen, présidente de la Société française de pédiatrie, dresse un état des lieux inquiétant des services de pédiatrie et pédopsychiatrie.

« Nos services de pédiatrie se sont transformés en services de pédopsychiatrie. Le problème, c’est que l’on n’est pas du tout préparé à cela. » (Valentino Belloni/Hans Lucas. AFP)
par Cassandre Leray
publié le 3 juin 2022

Après deux ans de crise sanitaire, la santé mentale des jeunes reste dans un état alarmant. De nombreux rapports l’ont martelé : la pandémie a fait exploser le mal-être des enfants et adolescents. Ce printemps, la flambée de tout jeunes patients débarquant dans les hôpitaux a continué. Selon le dernier bulletin de Santé publique France, les passages aux urgences pour geste suicidaire, idées suicidaires et troubles de l’humeur chez les 11-17 ans se sont maintenus début mai à un niveau élevé, supérieur à celui observé début 2021.

Face à « la gravité de la situation », la Défenseuse des droits a appelé ce jeudi la Première ministre, Elisabeth Borne, à mettre en place un plan d’urgence pour la santé mentale des enfants et des jeunes. « Alors que le pic d’hospitalisations des adolescents de 2021 ne redescend pas, la situation de certains de ces mineurs reste dramatique tant les prises en charge sont parfois inadaptées », écrit Claire Hédon, déplorant l’insuffisance des moyens déployés.

Christèle Gras-Le Guen, cheffe des urgences pédiatriques du CHU de Nantes et présidente de la Société française de pédiatrie, fait le point sur l’état des services de pédiatrie et pédopsychiatrie. Avant toute chose, elle appelle à la création de lits pour accueillir les patients.

Les problèmes de santé mentale chez les jeunes ont explosé avec la pandémie. Comment expliquer le maintien de cette situation malgré l’amélioration des indicateurs sanitaires ?

L’échelle de la santé mentale n’est pas la même que celle de l’infection. Ce qui a été perturbé gravement disparaît beaucoup moins vite que le virus. On ne guérit pas d’une dépression ou d’une angoisse majeure aussi vite que d’une infection virale.

On l’a déjà expliqué à plusieurs reprises : la santé mentale dégradée des enfants et des adolescents est un phénomène ancien, qui a démarré bien avant la crise sanitaire. Mais le Covid a eu un effet catalytique et a exacerbé ce qu’on pressentait déjà. L’alerte a été donnée dès octobre 2020. Ce qui est incroyable, c’est que partout en France, mais aussi dans tous les services d’Europe, nos collègues nous racontent la même chose : des centaines et des centaines d’enfants qui arrivent massivement pour des idées suicidaires, des gestes suicidaires et des passages à l’acte.

Cette détresse a connu un rebond au printemps 2021, puis une relative accalmie pendant l’été. Et là, en février, mars, avril, c’était épouvantable. Non seulement nous ne sommes pas revenus aux chiffres d’avant la crise, mais on est encore supérieur à ceux de 2021. Donc non seulement ça ne s’améliore pas, mais ça continue à se dégrader.

A quoi ce mal-être est-il dû ?

On est dans quelque chose de multifactoriel. Une génération ultra-connectée qui peut être mise en difficulté sur les réseaux sociaux, le harcèlement scolaire, la crise sanitaire et en particulier le confinement… Il y a aussi la culpabilisation dont les jeunes ont fait l’objet pendant la crise sanitaire : on les a beaucoup montrés du doigt en disant qu’ils ne portaient pas le masque, étaient à l’origine de contaminations multiples…

L’avenir de la planète est aussi quelque chose qui inquiète les enfants. Et aujourd’hui, il y a également la guerre en Ukraine. On a vu une recrudescence très importante d’enfants qui allaient mal, avec leur téléphone connecté au champ de bataille. Tous ces éléments cumulés expliquent probablement pourquoi il y a toujours autant, voire plus, de jeunes qui consultent aux urgences.

Comment les services de pédiatrie et pédopsychiatrie font-ils face à cet afflux de jeunes patients ?

Les services de pédopsychiatrie sont saturés depuis des années déjà, et leur capacité à faire face à l’augmentation des besoins pendant la crise sanitaire a été quasi nulle. Quasiment tous ces enfants ont donc été admis en pédiatrie. L’année 2020 a été un peu particulière du fait que les mesures de confinement ont presque stoppé la circulation de tous les virus comme la bronchiolite ou la gastro-entérite, ce qui fait que nous avions des lits libres. Ils ont tous été occupés pour des problèmes de santé mentale.

Nos services de pédiatrie se sont transformés en services de pédopsychiatrie. Le problème, c’est que l’on n’est pas du tout préparé à cela. Nos infirmières ne sont pas formées, on n’a pas suffisamment de psychologues, nos locaux ne s’y prêtent pas… Donc on dépanne depuis fin 2020, en attendant que des solutions à ce déficit soient trouvées. Malgré les effets d’annonce, les Assises de la santé mentale et les alertes qui ont été données, on manque toujours cruellement de lits.

Par conséquent, on hospitalise les cas les plus graves, mais on se retrouve dans une situation similaire à celle que les réanimateurs ont décrite pendant la crise sanitaire. C’est-à-dire qu’aujourd’hui, on ne peut pas garder tous les enfants qu’il faudrait. Donc il y a des jeunes suicidaires qui rentrent chez eux, faute de places, alors qu’on aimerait qu’ils restent. On est obligés de trier. C’est insupportable.

Qu’attendez-vous du plan d’urgence réclamée par la Défenseuse des droits ?

Si j’avais une baguette magique, je créerais des armées de pédopsychiatres pour pouvoir prendre les enfants en charge. Mais il faut dix ans pour les former, donc il va falloir trouver une autre solution : créer plus de lits pour pouvoir hospitaliser en urgence les cas les plus graves. Il faut aussi qu’on puisse s’organiser avec les psychiatres, les pédopsychiatres, les psychologues et les infirmières afin de trouver comment subvenir efficacement aux besoins de ces jeunes et les accueillir au mieux.

Pour l’instant, rien ne laisse espérer une sortie de crise prochaine. On essaie de mettre des rustines sur ce qu’on peut, mais ça ne permet pas de répondre aux besoins de toute cette jeunesse.