Covid-19 (Coronavirus-2019nCoV) et crise sanitaire

Libération - Un mois de vaccination : quand l’intendance doit suivre, et raconte

il y a 1 mois, par Info santé sécu social

Par Eric Favereau , Nathalie Raulin , Anaïs Moran , Nicolas Massol et Olivier Monod

— 31 janvier 2021

Tout au long du mois de janvier, hospitaliers, gériatre, personnels d’Ehpad ont raconté à « Libération » les soubresauts de la campagne vaccinale contre le Covid-19.

Un mois de campagne, un million et demi de vaccinés : d’un point de vue général, côté chiffres, on dirait que le plan de vaccination annoncé en décembre est tenu. Dans les faits, le mois écoulé a été tout sauf serein pour les personnes mobilisées sur cette opération. Changements de stratégie au sommet de l’Etat sur fond de comparaisons internationales défavorables, flou des consignes, difficultés logistiques, approvisionnement en vaccin flottant, inégalités régionales, polémiques politiques... autant de soubresauts avec lesquels il a fallu composer pour mettre en place la vaccination auprès de la population concernée par cette première phase, personnes âgées en tête. Pendant cette période agitée, Libération a demandé à des acteurs directement concernés de tenir un journal de bord. Médecins, pharmacien, directrice d’Ehpad ou élu local, ils racontent ce mois de janvier au cœur de la campagne vaccinale.

Lundi 4 janvier. Sophie (1), directrice d’Ehpad
« Réunion d’équipe en urgence. Après des semaines sans aucune instruction, l’Agence régionale de santé (ARS) nous alerte que la vaccination contre le Covid-19 doit être réalisée au plus vite. C’est parti. On s’interroge : qui pour épauler notre médecin coordonnateur face à toute cette logistique ? Nous n’avons aucune aide de nos tutelles. On se creuse la tête, et bingo, un couple de médecins retraités locaux accepte immédiatement d’apporter son concours. Seconde interrogation : quand et comment récupérer les vaccins entreposés à l’hôpital à 50 kilomètres de là ? Nous n’avons aucune consigne. C’est le grand flou. »

7 janvier. Nicolas Soret, maire PS de Joigny (Yonne)
« La presse évoque la création de centres de vaccination, partout sur le territoire national. J’ai en tête les mots du chef de l’Etat, lors de sa dernière allocution, qui suggère qu’il s’appuiera sur les élus locaux. Nous savons que nous allons être mobilisés, mais jusqu’ici nous n’avons reçu aucune directive des services de l’Etat, pourtant très prolixes depuis le début de cette crise en protocoles, décrets et autres recommandations. Tant pis, il faut aller vite, les habitants ne comprendraient pas ce retard à l’allumage.

Premiers contacts avec le directeur de l’hôpital de la ville, qui me confirme qu’il ne sera pas possible de déléguer des soignants hospitaliers (ni médecins, ni infirmiers), la situation est encore trop tendue dans l’établissement, entre l’accueil des patients Covid, les personnels eux-mêmes touchés et les autres services à faire tourner. Je sais combien la deuxième vague a été compliquée à l’hôpital de Joigny et les personnels épuisés, je n’insiste pas.

Il faut donc se tourner vers les libéraux. Depuis dix mois déjà, les infirmières et infirmiers libéraux se relaient ici pour faire tourner le centre de test Covid. C’est le foyer d’accueil médicalisé des Champs-Blancs que je proposerai de mobiliser pour la campagne de vaccination. On part d’une page blanche. "Alors, ça ressemble à quoi un centre de vaccination ? On a besoin de quoi ?" »

7 janvier. Elodie (1), médecin généraliste en Haute-Loire et intervenante en Ehpad

« C’est le grand jour. Aujourd’hui, certains de mes patients en Ehpad doivent se faire vacciner et en présence des politiques locaux, s’il vous plaît. Depuis le début du mois, j’ai ressenti une véritable pression pour obtenir le consentement d’un maximum de patients, le tout en respectant le délai de quatre jours entre la consultation prévaccinale et la vaccination. Ce 7 janvier, les doses que doit nous fournir l’ARS se sont fait attendre toute la matinée. Des informations contradictoires ont circulé jusqu’à midi quand le médecin coordonnateur s’est décidé à appeler l’hôpital de la ville. Il a dû aller chercher lui-même les 60 doses qu’il a transportées dans sa voiture dans un sac congélateur prêté par l’hôpital ! Voilà la réalité, des gens de terrain qui se démènent comme ils peuvent face à des agences de santé plus que défaillantes. »

Vendredi 8 janvier. Sophie, directrice d’Ehpad
« La décision a été prise de réaliser la vaccination dans cinq jours. L’opération se déroulera dans une salle à l’accueil de jour déserte du fait de l’épidémie. Lors d’une visioconférence avec l’ARS, nous avons appris que c’était à l’Ehpad d’assurer le transport délicat des ampoules. Avec notre propre matériel. La pharmacie du village nous a amené sa glacière (type glacière de camping) et nous avons trouvé un thermomètre ad hoc dans les cuisines de notre établissement. Cela nous paraît obsolète, mais nous n’avons pas d’autres solutions. L’ARS nous rétorque : "Faites comme vous pouvez." Manifestement, ils ont reçu des consignes pour accélérer à tout prix. La liste des consentements, des refus et des attentes commence à se remplir mais certains cas sont toujours en attente. »

9 janvier. Nicolas Soret, maire PS de Joigny (Yonne)
« Pour ouvrir le centre de vaccination, nous avons réparti les rôles. Le représentant de l’ordre des médecins tentera de mobiliser ses confrères pour qu’ils assurent des tours de garde ; idem pour la représentante de l’ordre des infirmiers. Je m’occupe de la logistique avec l’hôpital (des aiguilles, des compresses, un brancard en cas de malaise, un fauteuil roulant, un circuit d’évacuation des déchets…).

Première étape, le préfet : je lui fais part de notre disponibilité pour ouvrir ce centre. Joigny est la troisième ville du département, c’est une centralité importante. Dans son esprit, la présence d’un centre hospitalier est un plus, il accepte.

Deuxième étape : un entretien avec la déléguée départementale de l’ARS, car pour bien "calibrer" notre centre de vaccination, nous devons connaître le nombre de doses vaccinales qui nous seront accordées. L’ARS, ce n’est pas l’administration déconcentrée avec laquelle il soit le plus aisé de travailler. Mais, par chance, ici dans l’Yonne a été nommée quelques jours avant le premier confinement une jeune femme énergique et réactive. Elle doit bien savoir que l’administration qu’elle représente n’a pas tellement la cote chez les élus, alors elle déverse des tombereaux d’huile dans les rouages. »

Mardi 12 janvier. Sophie, directrice d’Ehpad
« Jour J. La liste des personnes à vacciner dans l’établissement est bien mince : 4 membres du personnel de plus de 50 ans et seulement 37 résidents, sur les 78 qui vivent ici. Les heures passées à répondre aux interrogations n’ont pas suffi à entraîner un élan dans l’Ehpad. Trois personnes ont même changé d’avis à quelques heures de la piqûre. L’équipe médicale s’est très vite rendu compte qu’on pouvait injecter six doses avec un chaque flacon initialement prévu pour cinq, et a eu une idée de génie : ne pas gâcher cette sixième dose et l’injecter à quelques professionnels de santé du territoire et quelques familiers de résidents, eux-mêmes âgés et/ou fragiles… »

Jeudi 14 janvier. Nicolas Soret, maire PS de Joigny (Yonne)

« Nous sommes à quatre jours de l’ouverture de notre centre, le Premier ministre prend la parole à 18 heures. Depuis dix mois, comme un grand nombre de Français, nous avons pris l’habitude de ce rendez-vous télévisuel régulier avec les autorités ; c’est dans ces moments, comme tout le monde, que nous découvrons les décisions prises qu’il nous faudra parfois faire appliquer dès le lendemain…

Dans son discours, Jean Castex confirme la liste des publics prioritaires pour les vaccinations, dès lundi 18 : les plus de 75 ans, les personnels soignants de plus de 50 ans… et il y ajoute les personnes à "haut risque". Immédiatement se bousculent un tas de questions pratiques dans ma tête : comment détecte-t-on ces personnes à "haut risque" ? 150 doses pour vacciner tous ces publics, ça va faire court. Et ça va créer frustrations et questions : "Pourquoi pas moi ?" À l’instant où Jean Castex achève son allocution, je reçois un premier message d’une habitante : elle a triomphé de deux cancers, elle me demande si, selon moi, elle fait partie des publics prioritaires… »

Lundi 18 janvier. Docteur Laurence (1), gériatre dans les Hauts-de-Seine

« Je démarre la vaccination en ville. J’ai pris la première vacation du centre cet après-midi. Mercredi, je dois aller vacciner de vieux patients à domicile, incapables de se déplacer dans un centre. Ce sont les plus fragiles avec ceux des Ehpad. Ils ont juste la chance de voir moins de soignants différents, ce qui les protège un peu de la contamination lors des soins. »

Lundi 18 janvier. Christophe Trivalle, gériatre à l’hôpital Paul Brousse de Villejuif (Val-de-Marne) et référent vaccination à l’AP-HP (Assistance publique - Hôpitaux de Paris)
« Y aura-t-il des vaccins cette semaine ? Depuis l’annonce par l’ARS le 13 janvier d’une redistribution des doses de l’hôpital vers la ville, c’est le branle-bas de combat à l’AP-HP. Les réunions se multiplient. Le directeur général nous annonce que Pfizer va livrer cette semaine 300 000 doses pour la France au lieu de 500 000.

A midi, nouvelle réunion concernant notre groupe hospitalier. Sur les 2 450 doses programmées pour cette semaine, nous en aurons finalement 800, avec peut-être un espoir d’arriver à 1 200 d’ici la fin de la semaine. Je fais reporter tous les moins de 50 ans prévus cette semaine… »

Lundi 18 janvier. Etienne Cousein, chef du pôle pharmacie au centre hospitalier de Valenciennes (Nord)

« Ouverture du centre de vaccination Jean Mineur. A l’intérieur, l’ambiance est presque étonnamment chaleureuse. La mairie a installé de la moquette, ce grand gymnase est bien chauffé, et les tentes installées donnent l’impression qu’une foire commerciale ou un événement festif se prépare. Et les candidats à la vaccination sont là. Tout se passe dans le calme, comme si chacun savait ce qu’il avait à faire, alors qu’hier encore rien de tout ça n’était en place. Je garde pour moi mon idée de mettre une musique d’ambiance adaptée à ce public si particulier, finalement le risque est trop grand que ce monsieur bien habillé propose une petite danse à sa voisine, elle qui lui jette des regards en coin. Le protocole sanitaire en prendrait un coup. Que vais-je trouver ici dans quelques jours ? Le calme, la tempête ou le néant ? »

Mardi 19 janvier. Docteur Laurence, gériatre dans les Hauts-de-Seine
« J’ai fait la première vacation médicale de vaccination pour la ville. De mon box de "médecin" je vois un "frigo", flambant neuf, sécurisé. Je vois le « trésor », seul au milieu de ce réfrigérateur éblouissant. C’est comme le plus gros diamant du monde sous verre au milieu du musée. Les doses de vaccins sont en vrac dans une enveloppe A5 trop petite… On comprend alors que les doses sont comptées et données à l’unité, dans une enveloppe.

21 consultations en trois heures pour interroger et informer chacun, sans les brusquer. Le rythme est soutenu. Rapidement, je me dis que je n’ai pas affaire aux mêmes "vieux" que d’habitude. Ceux-là, je ne les ai jamais vus dans ma pratique de gériatre en vingt-cinq ans de pratique. Ils ont l’air si jeunes que je vérifie leur date de naissance. J’apprends pour certains qu’ils se sont réveillés à sept heures du matin le jour de l’ouverture des créneaux de rendez-vous pour se connecter vite et avoir une place de vaccination parmi les premiers. »

19 janvier. Elodie, médecin généraliste en Haute-Loire et intervenante en Ehpad
« Après la méfiance de la première semaine, c’est la cohue. Au début, l’hôpital peinait à remplir ses créneaux de vaccination pour les soignants de plus de 50 ans. Maintenant, les places sont difficiles à obtenir. Pour nos patients à risque mais qui n’ont pas 75 ans, les lignes sont saturées, les sites privés de prise de rendez-vous ne marchent pas. J’attends une solution… »

Mardi 19 janvier. Christophe Trivalle, gériatre à l’hôpital Paul Brousse de Villejuif

« Alléluia, connexion à Vaccins Covid réussie ! L’accès au site national pour enregistrer les personnes vaccinées, géré par l’assurance maladie, était inaccessible depuis l’hôpital. Jeudi dernier, l’ordre des médecins a enfin envoyé un mail expliquant de façon claire comment activer sa carte professionnelle de façon électronique. Bien sûr, il faut faire cela sur son téléphone personnel. On ne peut pas à partir d’un ordinateur. Lorsque je suis arrivé à avoir l’appli, le système voulait m’envoyer un SMS sur mon fixe… Il a fallu aller sur mon compte personnel, créer un mot de passe, corriger mes coordonnées, attendre 72 heures (plus le week-end) pour pouvoir enfin me connecter et remplir les certificats de vaccination. »

Murielle (1), pharmacienne d’officine dans la Sarthe

« Grosse journée stressante. La livraison de vaccin est arrivée ce matin dans mon officine. Je n’ai été avertie que la veille de l’heure de livraison. Cela faisait deux semaines que j’étais en ordre de marche. Les deux Ehpad rattachés à ma pharmacie m’avaient remonté leur besoin en doses de vaccins, j’avais transmis leur demande en ligne via l’ARS, je savais exactement quel protocole je devais mettre en place pour la livraison. Mais je n’avais aucune information sur la date de venue du transporteur jusqu’à ma pharmacie. C’est comme ça depuis le début de la crise : tout arrive en urgence, on doit s’adapter au tout dernier moment, rectifier le tir à chaque revirement gouvernemental. Et là, ça n’a pas loupé, la livraison m’est tombée dessus du jour au lendemain. Quelle angoisse de récupérer ces flacons… J’avais l’impression qu’on me remettait un sésame. Le livreur me les a donnés dans des bacs de froid. Mes réfrigérateurs étaient heureusement bien prêts à tout réceptionner. La température était parfaite, dans la fourchette entre 2°C et 8°C. De toute façon, les réfrigérateurs sont reliés à un ordinateur, lui-même relié à mon téléphone portable. Toutes les cinq minutes, le PC fait un relevé pour s’assurer que tout va bien et m’alerte s’il y a un problème. »

Mercredi 20 janvier. Christophe Trivalle, gériatre à l’hôpital Paul Brousse de Villejuif
« Dès que le vaccin a été disponible, beaucoup de médecins ont protesté : pourquoi ne vaccine-t-on pas en priorité les soignants ? Le 29 décembre, alors que nous nous organisions pour savoir qui on pourrait vacciner en long séjour à Paul Brousse, un médecin m’appelle pour me dire que c’était scandaleux. "Pourquoi il faut que j’attende que vous ayez vacciné vos déments en fin de vie pour que je puisse me faire vacciner ? Si j’ai le Covid dans les 15 jours et que je n’ai pas été vacciné, je fais un procès au ministre de la Santé. Ça ne va pas se passer comme cela." Et il continue "et pourquoi mon père de 75 ans qui est autonome à domicile devrait passer après les déments ?" Lors de toutes les réunions, la question de vacciner tous les soignants, quels que soient leur âge et leurs comorbidités, revient en permanence. Les arguments dans ce sens concernent principalement les services d’infectiologie et de réanimation, mais aussi tous les autres services : s’ils sont vaccinés ils pourront travailler en cas de troisième vague et ils éviteront aussi de contaminer leurs patients.

Pour mémoire, le serment de Genève (qui est un peu différent de celui d’Hippocrate) stipule : "Je considérerai la santé et le bien-être de mon patient comme ma priorité." Le deuxième dilemme, aussi évoqué, est bien sûr celui de vacciner sa famille et en particulier ses parents lorsqu’ils sont âgés. "Qu’est-ce que tu attends pour vacciner ta mère ? Si tu as une dose en trop, fais-la venir tout de suite." Dès le 7 janvier, le directeur général a rappelé qu’il ne fallait faire aucun favoritisme, y compris familial. Pourtant, les demandes ne cessent pas. Tel universitaire qui a été vacciné appelle pour savoir si on ne peut pas vacciner sa femme, "pour s’ils partent en voyage" ! Deux jours plus tard, il rappelle pour faire vacciner toute sa famille.

Il a été décidé ce mardi de faire une charte, que tout le monde s’engagerait à respecter, "guidée par le respect des principes de justice et d’équité pour la mise à disposition du vaccin dans un contexte de ressources contraintes". »

Jeudi 21 janvier. Etienne Cousein, chef du pôle pharmacie au centre hospitalier de Valenciennes (Nord)

« Tout le monde demande des chiffres à tout le monde, saisit des données sur Vaccins Covid, eDispostock, ou sur des fichiers Excel. Et comment conduit-on une campagne éclair de vaccination ? Probablement, avec de la donnée de qualité. Mais il faut aussi savoir reconnaître quand la donnée recueillie n’est pas de qualité suffisante, ou que l’effort, ou le temps, nécessaires pour récolter cette donnée de qualité n’est pas à notre portée. Et donc accepter l’incertitude, et l’intégrer comme un paramètre.

Notre éducation médiatique nous envoie tellement de certitude à la figure, tellement de gens qui savent, des punchlines dans des vidéos de moins de deux minutes, qu’on pourrait croire le contraire. Pfizer devrait livrer un peu plus de 500 000 doses hebdomadaires sur le territoire français. "Devrait." Car leur ligne de fabrication est récente mais probablement à plein régime, qu’ils prévoyaient des travaux de trois semaines qu’ils sont contraints sous la pression de réaliser sur une semaine, et que s’ils doivent arbitrer entre un doute sur la qualité et un retard de livraison, ils n’hésiteront pas une seconde (fort heureusement). Cette incertitude devrait nous inciter à la prudence sur la seconde dose. Et un vacciné vaut mieux que deux demi-vaccinés… »

Jeudi 21 janvier. Docteur Laurence, gériatre dans les Hauts-de-Seine

« Situation tendue : les livraisons se sont beaucoup réduites, je n’ai plus accès au vaccin. Je dois annuler les vaccinations programmées à domicile la semaine prochaine. J’aurai juste droit aux flacons déjà reçus pour faire les secondes doses de ceux que j’ai déjà vaccinés. »

Dimanche 24 janvier 2021. Christophe Trivalle, gériatre à l’hôpital Paul Brousse de Villejuif

« Pendant tout le week-end, il n’a été question que du vaccin contre le Covid-19. Que ce soit sur la boîte mail, les groupes WhatsApp ou les réseaux sociaux. Les deux thèmes de discussion, voire d’opposition, principaux, étaient : qui faut-il vacciner en priorité et quand faire la seconde dose ? Les médecins pensent qu’il faut vacciner en priorité… les médecins et les soignants. Mais d’un point de vue pratique, est-on plus efficace en vaccinant un million de soignants ou en vaccinant un million de personnes à risque ? La deuxième proposition est probablement la plus pertinente. Le choix du gouvernement a été de faire du 50/50.

Pour la seconde dose, l’avis de la Haute autorité de santé (HAS), survenu ce samedi, a semé la zizanie en préconisant une injection à J + 42. On ne change pas les règles au beau milieu d’une partie. Dès le départ, il avait été annoncé 21 jours (à plus ou moins deux jours). Soit cette recommandation était discutable, et il fallait aborder ce sujet au moment de la publication de l’étude ou de l’autorisation de mise sur le marché, soit on suit ce qui a été validé scientifiquement. Or, l’impression qui est donnée actuellement c’est que les recommandations ne se font pas en fonction des données de la science, mais en fonction de la pénurie. »

Lundi 25 janvier. Christophe Trivalle, gériatre à l’hôpital Paul Brousse de Villejuif

« Journée blanche aujourd’hui sur les deux secteurs de l’hôpital. Aucune vaccination. Les doses doivent arriver demain, mais il va falloir se réorganiser si l’on veut être efficace car il est impossible de programmer des plannings au compte-gouttes. »

Mardi 26 janvier. Christophe Trivalle, gériatre à l’hôpital Paul Brousse de Villejuif
« Finalement, la seconde vaccination sera à J + 21-J + 28. Le ministre de la Santé a tranché. Nous continuons les primo-vaccinations dans la limite des stocks disponibles. Visiblement, contrairement à tout ce qui avait été annoncé à de multiples reprises, les secondes doses n’ont pas été sanctuarisées (erreur au niveau de l’ARS ?)… Sur la semaine prochaine il y a très peu de visibilité, mais la priorisation sera aux secondes doses. »

Jeudi 28 janvier. Sophie, directrice d’un Ehpad
« C’est acté, les secondes doses de vaccination seront réalisées mardi prochain. Soit 21 jours après la première injection. Nous sommes soulagés de pouvoir le faire. On était dans le brouillard, on peinait, comme d’habitude, à obtenir des retours de la part de nos tutelles sur la marche à suivre : fallait-il suivre la HAS ou rester sur notre organisation à J + 21 ? On a attendu comme tout le monde que les médias rapportent la conférence de presse du ministre de la Santé sur cette affaire… Lunaire, mais ok pour J + 21. Ok pour mardi 2 février. 54 personnes recevront donc leur seconde injection. Et 14 résidents et 5 personnels auront leur première. Nous sommes déçues. Nous pensions recueillir plus de consentements entre ces deux doses vaccinales : au total, 61% des résidents seront donc vaccinés ainsi que 22% du personnel de notre Ehpad. »

Jeudi 28 janvier 2021. Christophe Trivalle, gériatre à l’hôpital Paul Brousse de Villejuif

« La fatigue, autant physique que psychologique, est palpable partout, en ville comme à l’hôpital. Beaucoup de personnes considèrent les soignants comme des privilégiés parce qu’ils peuvent travailler, se déplacer, rentrer à pas d’heure et toucher leur salaire… Mais en réalité, en dehors des soins, ils sont contraints aux mêmes règles que tout le monde ! Et quand on rentre après le couvre-feu (comme beaucoup d’autres métiers), impossible d’acheter du pain ou de faire ses courses.

A l’hôpital, c’est Covid toute la journée et à la maison, les conversations et les journaux traitent essentiellement de ce sujet. On a beaucoup parlé des services de réanimation, mais il faut bien voir que les unités Covid et les services de gériatrie ont vécu très difficilement toutes ces périodes. Les équipes n’avaient jamais eu autant de décès à gérer. Aujourd’hui, tous les professionnels se rendent compte que cela repart.

A la réunion ce matin, il a clairement été annoncé qu’il n’y aurait aucune primo-vaccination la semaine prochaine. Uniquement des deuxièmes doses. Il n’y a aucun stock. Quand on annonce des reports, les gens commencent à devenir agressifs, au moins verbalement. Les 15 prochains jours vont être très compliqués.

Débat éthique sur qui on peut vacciner en cas de doses supplémentaires : faut-il vacciner les patients ou les soignants ? Un médecin parle du Choix de Sophie. Certains essayent de faire comprendre qu’il faut privilégier ceux qui sont au contact des malades et que, peut-être, pour les administratifs cela pouvait attendre…

Sinon cela fait des mois que l’on ne peut plus manger à l’internat. On va juste y chercher des barquettes que l’on doit réchauffer ailleurs. Depuis quelque temps, un des cuisiniers a la main lourde sur l’ail qui se retrouve en quantité industrielle dans tous les plats : soit il pense donner du goût à une nourriture totalement fade, soit il pense que l’ail est efficace contre le Covid. Ce midi, difficile de trouver les tomates sous l’ail. »

(1) Les prénoms ont été modifiés

Eric Favereau , Nathalie Raulin , Anaïs Moran , Nicolas Massol , Olivier Monod