La psychiatrie

Libération - Un nouveau diagnostic alarmant pour la psychiatrie française

il y a 2 mois, par Info santé sécu social

Par Eric Favereau

24 septembre 2019

Il y a quelque chose parfois pire que la crise de la psychiatrie publique, c’est le discours autour de cette crise. On dirait un disque rayé. C’est à celui qui parlera le plus fort pour stigmatiser la situation actuelle. Et surtout, les propos sont souvent confus, inclassables, mélange d’un constat de bon sens et de propositions désarçonnantes. Comme si les mots manquaient pour décrire et comprendre ce qui se passe.

C’est ce qui ressort du rapport de la mission parlementaire sur la psychiatrie, rendu public la semaine dernière. L’initiative est pourtant intéressante. Voilà deux députées (Martine Wonner et Caroline Fiat), l’une de La République en marche et l’autre de La France insoumise, qui unissent leur regard pour délivrer un diagnostic.

Prenons Martine Wonner. Elle est compétente. Députée pour la première fois, psychiatre de formation, elle a un parcours atypique : elle a travaillé dans l’hôpital public, puis elle a fait un tour dans l’administration de la santé avant de rejoindre un groupe de cliniques privées, pour ensuite s’occuper du Samu social. Elle jure qu’elle ne fera qu’un mandat, se fait critiquer pour avoir fait campagne électorale alors qu’elle était en arrêt maladie. Elle n’hésite pas à dénoncer nos responsables : « Ce qui a manqué jusque-là, c’est une volonté politique suffisamment forte pour faire changer les choses de manière radicale. »

Elle n’a pas tort. Indéniablement, la ministre de la Santé, Agnès Buzyn, a pris son temps pour saisir la gravité de la situation. Depuis dix ans, 12 rapports ont été rédigés, tous alarmants et tous sans effet. « Maintenant, ça y est, nous affirme avec certitude Martine Wonner, le message est passé. On va le voir lors du débat sur les dépenses de santé, le budget de la psychiatrie va changer profondément. » Pour elle, « la solution, c’est l’ambulatoire ». Et d’expliquer : « Aujourd’hui la situation est catastrophique car depuis Philippe Douste-Blazy, ministre de la Santé en 2004, on a arrêté de fermer des lits, on a continué de maintenir d’énormes hôpitaux. En plus, on a fait du tout sécuritaire, avec de nouvelles lois. On a demandé au juge de regarder les hospitalisations sans consentement, mais aujourd’hui, faute de lits, des malades qui veulent pourtant être hospitalisés librement ne peuvent pas. Alors pour leur trouver une place, on va les hospitaliser sans leur consentement, sous le régime du péril absolu, comme ça on leur retrouvera un lit. On marche sur la tête », dit-elle avec force. Ou encore : « Quant au secteur privé, il n’a pas les contraintes du public, plus leurs patients restent longtemps, mieux ils sont payés. »

Des analyses sans concession. « Une seule solution : la révolution de la prise en charge des soins en santé mentale, dit-elle, avec une réforme du financement, une enveloppe par région selon la population, un accompagnement à la qualité et à la recherche. Et de l’argent pour que les établissements se transforment, avec 30 millions à 40 millions d’euros pour aider à leur transformation. » Bref, tout faire basculer vers la médecine de ville… Martine Wonner y croit dur comme fer : « On se donne l’année 2020 pour que les établissements s’adaptent, et au 1er janvier 2021, je suis confiante, on bascule. »

« La situation est grave »
Certes, mais ne faut-il pas un peu de moyens supplémentaires quand on voit les malades attachés sur des brancards faute de lits, les mois d’attente pour un rendez-vous dans les centres de consultation ? La réponse fuse, un rien déroutante : « Des millions pour faire quoi ? Pour rénover les murs ? Cela sert à quoi ? Il n’y a rien qui est fait sur la prévention, c’est invraisemblable. Où a été le courage du politique ? La situation est grave. En plus, on nous parle d’un trou de la Sécu de 5 milliards de déficit. L’argent, on ne l’aura pas… » Elle ajoute : « Je veux que la psychiatrie soit traitée comme une autre discipline médicale. Depuis 1960, elle est traitée à part, donc elle est mal traitée. »

Ses propos deviennent définitifs : « Je veux fermer l’hôpital, je veux que demain, dans un délai de dix ans, 90% de soins soient en ambulatoire, en aucun cas je ne veux qu’on rouvre des lits… Il faut en finir avec ces hôpitaux paquebots où l’on ne voit pas les patients… » Bilan sévère, propositions nombreuses. Reste cette impression tenace que tout cela part dans tous les sens. Et qu’on attend… le prochain rapport.

Eric Favereau