Industrie pharmaceutique et biologie médicale

Libération - Vaccin : Pfizer se met tout le monde à dose

il y a 1 mois, par Info santé sécu social

Par Cédric Mathiot , Jacques Pezet et Florian Gouthière —

21 janvier 2021 à 20:41

Le laboratoire et son partenaire BioNTech ont trouvé le moyen d’amputer de 20 % les livraisons de flacons de leur vaccin aux Etats européens, au motif qu’il est possible d’en tirer une sixième dose. Augmentant ainsi considérablement leurs bénéfices et compliquant les campagnes de vaccination.

En période de pandémie, les labos mènent la danse. Les Etats européens viennent d’en faire l’amère expérience, victimes d’un tour de passe-passe des laboratoires Pfizer-BioNTech, qui ont trouvé le moyen d’amputer de 20 % les livraisons de flacon de leur vaccin aux Etats membres de l’UE, au motif qu’il est possible d’en tirer une sixième dose. L’opération, qui viendra gonfler les bénéfices des laboratoires, n’est pas censée pénaliser les pays. Mais, dans les faits, elle risque de compliquer encore la logistique des campagnes de vaccination.

L’affaire de la « sixième dose » émerge dans le débat public fin décembre, quand l’hebdomadaire allemand Der Spiegel rapporte que le partenaire de Pfizer, BioNTech, a demandé au régulateur européen de modifier les conditions d’approbation, afin que les médecins puissent utiliser l’excès de produit dans les flacons pour prélever une sixième dose, au-delà des cinq prévues initialement. A l’époque, il n’est pas question de faire payer cette éventuelle sixième dose aux Etats européens. Fin décembre, le Spiegel écrit même le contraire : « L’entreprise BioNTech elle-même affirme qu’elle ne tirera aucun avantage financier d’une meilleure utilisation des flacons. "Nous ne faisons pas payer la sixième dose", déclare la porte-parole. Seules cinq doses par flacons continueront à être payées. »

Mauvaise nouvelle

Le 8 janvier, l’Agence européenne des médicaments donne gain de cause aux laboratoires, estimant qu’on peut extraire une sixième dose d’un flacon du vaccin. De nombreuses voix s’élèvent pour célébrer la bonne nouvelle : cette dose providentielle va permettre, avec la même quantité de vaccin, de piquer davantage de monde.

Il n’en est donc rien. Cette sixième dose ne profitera nullement aux Etats membres. Les laboratoires ont en effet ajusté cette semaine le volume des livraisons à la nouvelle donne : puisqu’on peut vacciner plus avec un flacon, selon les autorités européennes, Pfizer livrera moins de flacons aux pays européens. Juridiquement, Pfizer assure être dans les clous : « Les commandes passées par les Etats auprès de Pfizer ont toujours été basées sur un nombre total de doses et non de flacons », assure une porte-parole du labo à Libération.

En France, la direction générale de la Santé (DGS) avait confirmé la mauvaise nouvelle mercredi à APM News. « Lorsque Pfizer fournissait 20 flacons pour 100 doses, ce sera cette fois 16,6 flacons qui seront envoyés », affirmait une porte-parole de la DGS à l’agence de presse médicale. Expliquant, au passage, les incohérences de chiffres qu’on pouvait relever ces derniers jours. Le ministère de la Santé indiquait ainsi avoir reçu la semaine dernière 383 000 doses de vaccin Pfizer-BioNTech… quand Jean Castex parlait, lui, de 320 000. Le Premier ministre considérait encore qu’un flacon contenait cinq doses… quand les services d’Olivier Véran avaient intégré qu’avec la nouvelle règle du jeu, il en recelait six.

Pour Pfizer-BioNTech, c’est évidemment une très bonne opération financière. Les pays européens attendent 600 millions de doses du vaccin (dont ils n’ont reçu à ce jour qu’une partie infime). Pour schématiser, Pfizer et BioNTech pourront désormais honorer leur contrat en ne livrant que 100 millions de flacons, au lieu de 120 millions. Bilan : 20 millions de flacons (donc 120 millions de doses) économisés, qui pourront être revendus. Sachant que prix d’achat d’une dose a été estimé, à la suite d’une fuite, autour de 12 euros (pour l’Europe), on peut considérer, à la louche, que le gain potentiel pour les labos avoisinerait 1,5 milliard d’euros. Habile, Pfizer a fait savoir que ces flacons économisés seraient utilisés pour les pays en voie de développement. Mais rien n’empêche, en théorie, le labo de les revendre ailleurs.

Les Etats européens n’ont aucune raison de se réjouir. Jusqu’à présent, les pays payaient un flacon au prix de cinq doses, avec la possibilité d’avoir une dose bonus. Désormais, ils payeront le même flacon au prix de six doses, avec le risque de ne pas pouvoir, à chaque fois, extraire la sixième.

De fait, l’extraction d’une sixième dose, certes pratiquée dans d’autres pays (notamment au Royaume-Uni ou aux Etats-Unis), n’est pas évidente. « Ce n’est pas un transfert totalement neutre de passer de cinq à six doses. C’est un peu plus difficile de tirer six doses, il faut des formations. On l’avait en tête et c’était optionnel. Là, on nous oblige à le faire », reconnaît-on au sein de l’exécutif français. Des soucis logistiques qui n’ébranlent pas outre mesure Pfizer. « Dès la mise à disposition de son vaccin, nous avons communiqué aux autorités de santé les recommandations sur le dispositif médical nécessaire, incluant les seringues et aiguilles », se défend le labo auprès de Libé.

Colère
Alors que la colère grondait déjà au sein des gouvernements européens à propos des retards de vaccin annoncés par Pfizer, le coup de la sixième dose ne risque pas d’adoucir l’ambiance. « Les Etats membres se sont emparés du sujet dans le cadre du comité de pilotage. A eux de déterminer quelles sont les éventuelles incidences contractuelles », commente-on sobrement du côté de la Commission. Certains Etats ont déjà fait part de leur désarroi, voire de leur colère. « On savait qu’il y avait une possibilité de réajustement de la part de Pfizer, a commenté, auprès du Soir, Sabine Stordeur, coresponsable de la taskforce fédérale vaccination. Cela reste une société commerciale, il ne faut pas s’en étonner. C’était une erreur de croire que l’on pouvait gagner une dose. »

Avant même l’épisode de la sixième dose, l’Italie avait fait part de sa volonté de traduire Pfizer en justice pour cause de retards et de réduction du volume des livraisons. Domenico Arcuri, patron de la cellule de crise contre le Covid, a évoqué la possibilité d’une action dans les jours à venir.

Cédric Mathiot , Jacques Pezet , Florian Gouthière