Industrie pharmaceutique et biologie médicale

Libération -Vaccin Sanofi : l’échec après les chèques

il y a 1 semaine, par Info santé sécu social

Par Frantz Durupt et Franck Bouaziz — 29 janvier 2021 à 20:21

Malgré de grosses sommes allouées par l’Etat, l’entreprise pharmaceutique française est à la traîne dans l’élaboration d’un vaccin anti-Covid. Le résultat, selon des salariés, d’une politique privilégiant les suppressions de postes et le versement de dividendes aux actionnaires.

Ce 16 juin 2020, Sanofi a mis les petits plats dans les grands pour accueillir Emmanuel Macron sur le site de Marcy-l’Etoile (métropole de Lyon). Le laboratoire français va annoncer un investissement de 610 millions d’euros pour créer une nouvelle usine de production de vaccins, ainsi qu’une unité de recherche et développement (R & D). De son côté, le chef de l’Etat n’est pas venu les mains vides : il annonce le déblocage d’une somme de 200 millions d’euros pour financer des infrastructures de recherche, notamment en matière de vaccins.

L’état de grâce ne dure que dix jours. Le 26 juin, Sanofi annonce la suppression de 1 700 emplois en Europe, dont un millier en France sur un effectif de 25 000 salariés. La direction a confirmé jeudi que 364 de ces postes concernent la R & D. Même si le groupe assure que ce ne seront pas des départs contraints, les syndicats montent au créneau pour dénoncer la succession des plans de restructuration et la fermeture annoncée du site de Strasbourg, qui obligera ses salariés à déménager à Vitry-sur-Seine, au sud de Paris. « Le timing après la visite du président de la République n’était pas idéal », reconnaît aujourd’hui un haut dirigeant du groupe. Cette annonce malvenue est la conséquence directe d’un nouveau plan d’économies, de 2 milliards d’euros, qui voit le premier laboratoire français arrêter la recherche sur le diabète et les maladies cardiovasculaires. Le tout alors que le chiffre d’affaires 2019 était encore en hausse, à 36,1 milliards pour des profits de 7,5 milliards. Et voilà qu’on apprend en décembre que le champion français du médicament a pris un sérieux retard dans le développement des vaccins anti-Covid : Sanofi ne sera pas en mesure de fournir la fameuse injection avant fin 2021 ! Dans le meilleur des cas… Il aligne aussi quelques échecs dans le traitement contre le cholestérol et l’arthrite. Au-delà de l’accident industriel sur le vaccin, y aurait-il, de manière plus chronique, un loupé stratégique ?

Quels étaient les projets de Sanofi contre le Covid et où en sont-ils ?
A l’origine, l’entreprise a décidé de concentrer ses efforts sur un vaccin dit « à protéine recombinante », celui-là même qui vient de prendre plusieurs mois de retard. Une méthode déjà éprouvée et améliorée récemment par Sanofi grâce à l’acquisition de brevets de la société américaine Protein Science. Ce produit a l’avantage d’être peu cher et facile à stocker. Mais, revers de la médaille, la technologie utilisée impose un temps de développement plus long. Le vaccin est élaboré à cheval entre la France et les Etats-Unis, où Sanofi Pasteur dispose d’une filiale. Sanofi s’est aussi associé à son concurrent britannique GSK, pour l’adjuvant.

Le second vaccin de Sanofi repose sur une technologie novatrice mais désormais bien connue : celle de l’ARN messager, utilisée par Pfizer-BioNTech et Moderna dans les produits déjà autorisés sur le territoire européen. Son développement a fait l’objet, jusqu’alors, d’une communication minimaliste. « Nous pensons pouvoir entrer en phase clinique avec un vaccin ARN contre le Covid dès le premier trimestre de cette année », a fini par annoncer le directeur général de Sanofi, Paul Hudson, au Figaro cette semaine. En fait, le destin de ce vaccin est en grande partie entre les mains de Translate Bio, une société spécialisée dans l’ARN messager avec laquelle Sanofi a conclu un partenariat. Comme ses concurrents, le groupe est contraint de s’associer avec des sociétés de biotech, faute d’avoir su développer un savoir-faire en interne. Or Pfizer a eu la main heureuse en choisissant BioNTech. Bien plus que Sanofi qui, dans son retard, se voit contraint par le gouvernement français de pactiser avec un de ses grands concurrents : le laboratoire français va conditionner, dans une de ses usines allemandes, 100 millions de doses du vaccin mis au point par Pfizer. En revanche, silence radio sur la manière dont les deux entreprises se partageront les 15 euros, prix de vente moyen aux Etats pour chaque injection.

Pourquoi ce retard ?
Au cours de l’élaboration du vaccin à protéine recombinante, une erreur de dosage a été commise. « Nous avons acheté des réactifs sur le marché, ce que nous ne faisons jamais car nous préférons les produire nous-même », détaille un dirigeant de Sanofi. L’explication ne convainc pas les syndicats. « Honnêtement, c’est une erreur de débutant. Et on n’est pas des débutants », soupire Fabien Mallet, délégué CGT du site de Neuville-sur-Saône (métropole de Lyon) spécialisé dans les vaccins, qui soupçonne Sanofi d’avoir d’abord voulu faire des économies : « Il y a vraiment eu un choix d’aller vers le développement le moins cher possible, en matière de recherche et de fabrication. C’était un choix plus guidé par le financier que par le scientifique. »

Une autre question remue les méninges : Sanofi s’est-il mis tout seul en difficulté à force de restructurations et de suppressions de postes ? L’explication n’est pas partagée par tout le monde au sein de l’entreprise. « Les postes supprimés dans la recherche et la stratégie ne portent pas du tout sur le vaccin ! » s’exclame Humberto de Sousa, coordonnateur CFDT du groupe pharmaceutique. « En "R & D vaccins", il n’y a pas eu de suppressions de postes depuis longtemps, justement parce qu’un de leurs leviers de croissance, c’est les vaccins », ajoute-t-il. Son homologue de la CFE-CGC, Jean-Marc Burlet, partage cette analyse : « En dix ans, on a certes perdu 1 400 postes salariés en R & D, mais dans le même temps, Sanofi Pasteur a gagné pas loin de 1 000 postes », relève-t-il. Ce qui n’empêche pas ces deux syndicats de dénoncer la politique de suppressions de postes de Sanofi. La CGT, de son côté, fait moins de distinctions : son coordonnateur, Jean-Louis Peyren, compare la recherche à un cerveau humain « où les neurones sont interconnectés. Si vous supprimez des interconnexions et que vous supprimez des neurones, à la fin, vous perdez la tête. »

Un échec accélérateur de malaise social ?

Le 19 janvier, des débrayages et mouvements de grève ont ralenti ou paralysé, pour quelques heures, une partie des sites français de Sanofi. Un mouvement rare dans cette entreprise et une « totale réussite » selon la CGT, alors que la direction dénombrait moins de 5 % de grévistes. L’un des sites concernés par le mouvement a attiré l’attention : celui de Sanofi Pasteur à Val-de-Reuil (Eure), spécialisé dans la production de vaccins. Sur place, le motif avancé par les syndicats était simple : alors que les salariés pensent ne pas ménager leur peine, il n’y a pas eu d’augmentation collective depuis dix ans. Et l’an dernier, une prime Covid n’a été attribuée qu’à ceux qui sont venus sur site pendant le confinement. « Ceux qui avaient le malheur d’avoir posé une semaine de congés début mai n’ont eu droit à rien », lançait une salariée dépitée. Un objet symbolise le mépris dont ils se sentent victimes : une gourde en plastique siglée Sanofi, qu’ils ont eu le bonheur de trouver avec d’autres goodies dans un sac offert par la direction.

Mais le malaise est plus profond. Un douloureux sentiment semble avoir gagné les esprits : la honte. A Val-de-Reuil, Jean-Louis Peyren a lancé, micro à la main : « On s’appelle Pasteur et on n’a pas de vaccins ! On est la risée du monde entier. » Aux yeux de certains salariés, Sanofi s’est déclassé, obsédé par les « économies » qui guident sa politique. Et qui, de restructuration en restructuration, finissent par provoquer selon eux un appauvrissement intellectuel et technique. « Il n’y a pas de pérennisation du savoir-faire chez Sanofi. Ça, c’est grave », lançait ainsi Daniel (1), plus de trente ans de boîte. Chez lui pointait une nostalgie : celle du temps où « le grand patron venait, on se mettait dans une salle autour d’une table, et le micro tournait ». Aujourd’hui, les salariés voient défiler « tous les jours dix messages sur Yammer [le réseau de communication interne, ndlr] de managers qui se congratulent de leurs réussites : "Bravo l’équipe, on a intégré le virus !" Mais à côté, des machines ne fonctionnent pas ! » Une politique que beaucoup mettent en regard de la générosité dont fait preuve Sanofi avec ses actionnaires, qui ont encore été gratifiés de 3,8 milliards d’euros de dividendes en 2019, soit la moitié du résultat net. Sans parler des aides publiques dont bénéficie leur entreprise, notamment via le crédit d’impôt recherche (environ 150 millions d’euros par an).

Y a-t-il eu sous-investissement en matière de R & D ?
Si Sanofi semble avoir tiré le bonnet d’âne, le groupe français n’est pas une exception. Dans un rapport publié en 2018, la fondation Access to Medicine, qui répertorie l’ensemble des projets sur lesquels planchent les plus grands laboratoires pharmaceutiques mondiaux, relevait qu’aucun ne travaillait sur un traitement ou un vaccin contre les coronavirus déjà connus, tel que celui responsable du Sras. Ce qui l’a conduite à estimer récemment que « malgré des années d’avertissements sur le fait que les nouveaux coronavirus figuraient parmi les pathogènes les plus susceptibles de causer une crise sanitaire mondiale, l’industrie pharmaceutique […] n’était pas prête à parer à la pandémie de Covid-19 ».

En France, la question des moyens investis dans la recherche est clairement posée. Le Conseil d’analyse économique (CAE), une structure rattachée aux services du Premier ministre, a relevé qu’entre 2011 et 2018, les crédits publics alloués à la R & D en matière de médicament ont baissé de 28 %. Durant la même période, ils ont progressé de 11 % en Allemagne et de 16 % aux Etats-Unis.

La stratégie du labo doit-elle être remise en question ?
Les vaccins ne représentent que 16 % du chiffre d’affaires et 18 % des bénéfices réalisés par le labo français. Son activité s’exerce également dans les produits de santé grand public ou dans les traitements de maladies chroniques comme le cholestérol ou le diabète. Or Sanofi doit composer avec la concurrence des autres labos et la politique de santé des Etats. L’augmentation des dépenses de santé, due notamment au vieillissement de la population, conduit les systèmes d’assurance maladie à être de plus en plus restrictifs dans les remboursements des soins. Un médicament même innovant, qui arrive après d’autres du même type, se vendra beaucoup moins bien que ce que ne s’imaginaient au départ ses concepteurs. En la matière, Sanofi connaît des fortunes diverses. Il y a dix ans, Sanofi avait une cinquantaine de projets dans ses cartons. Finalement, seul trois produits ont été commercialisés. Aujourd’hui, le laboratoire fonde de grands espoirs sur le Dupixent, un médicament destiné à traiter l’asthme. En revanche, il doit gérer deux échecs : celui du Praluent, un anticholestérol, et le Kevzara, indiqué pour lutter contre l’arthrite. Les médicaments de demain seront le résultat de l’investissement mené aujourd’hui en R & D. Or, sur ce front, des Big Pharma comme le suisse Roche ou l’américain Johnson & Johnson affichent des budgets supérieurs à 10 milliards d’euros, quand Sanofi plafonne à 6 milliards. Le labo français n’a sans doute pas d’autre choix que de remettre le turbo sur la recherche s’il ne veut pas rester à la traîne.

(1) Le prénom a été changé.

Frantz Durupt , Franck Bouaziz