Covid-19 (Coronavirus-2019nCoV) et crise sanitaire

Libération - Vaccin : des injections aux injonctions

il y a 1 mois, par Info santé sécu social

Par Christian Lehmann, médecin et écrivain — 17 janvier 2021

Christian Lehmann est médecin et écrivain. Pour « Libération », il tient la chronique d’une société suspendue à l’évolution du coronavirus.

Les vaccins sont arrivés plus vite que prévus. Là où d’ordinaire des années sont nécessaires, les vaccins contre le coronavirus ont été développés en neuf mois.

Pour des raisons mais qu’il convient de rappeler. Des milliers de scientifiques du monde entier ont collaboré. En quelques semaines, la séquence génomique du coronavirus a été partagée gratuitement. A l’exception de quelques charlatans narcissiques, plus préoccupés par leur gloire personnelle que par le bien commun, ces savants, ces médecins, ont ferraillé parfois durement, mais honnêtement, en respectant la méthode scientifique, permettant de mieux cerner la prise en charge des patients et les modes de contamination.

Oh, bien sûr, nous ne vivons pas dans un monde de Bisounours. Derrière la course au vaccin, il y a des intérêts financiers, les firmes pharmaceutiques ne sont pas de généreux mécènes. Mais la puissance du génie humain, l’urgence imposée aux agences du médicament ainsi qu’une mise en production très rapide par les laboratoires dans l’espoir d’un feu vert ont permis d’accélérer concomitamment les étapes nécessaires, sans cependant faire l’impasse sur aucune d’entre elles. Au point que mi-décembre, les premiers vaccins étaient disponibles. En ordre dispersé.

Premier arrivé, le vaccin américain Pfizer/BioNTech, vaccin à ARN messager nécessitant des conditions de stockage au froid très restrictives. Puis bientôt le vaccin à ARNm Moderna, dont la logistique semble moins complexe (conservation à -20 degrés plutôt qu’à -70 degrés). Ensuite, probablement, le vaccin « traditionnel » anglais AstraZeneca, plus simple à utiliser, mais dont l’efficacité semble un peu moins élevée, et dont malheureusement les études ont comporté des erreurs de doses ralentissant son autorisation de mise sur le marché en Europe. Et, peut-être un jour, le vaccin français « traditionnel » de Sanofi, dont l’arrivée prévue en fin d’année fait penser à celle de la cavalerie dans Lucky Luke. Il existe nombre d’autres vaccins, chinois, cubain, dont on ne connaît pas à l’heure actuelle l’efficacité.

Comme si une vanne avait lâché
Le vaccin Pfizer est donc arrivé en premier et, malgré l’urgence de la situation, la crainte d’une troisième vague, l’apparition d’un variant apparemment plus contagieux, pendant deux ou trois semaines, les 500 000 doses hebdomadaires sont restées stockées, tandis que les porte-parole se félicitaient que 532 personnes se fassent vacciner en une semaine. Le volontarisme des élus et des soignants de terrain a arraché la mise en place des premiers centres vaccinaux municipaux alors que la vaccination en Ehpad patinait. Et brusquement, c’est comme si une vanne avait lâché. Tous ceux, toutes celles qui attendent depuis des mois, se sont inscrits dès que s’ouvraient des plages de vaccination. Les « antivax » avaient certes fait beaucoup de bruit, repris par des politiques allant à la pêche aux voix, mais cette France de l’hésitation vaccinale cherchait avant tout à se protéger du virus afin de reprendre une vie normale.

Et les ennuis ont commencé. Oui, la logistique était complexe, mais les contraintes étaient connues depuis plusieurs mois, et détaillées minutieusement dans les documents de Pfizer. Il incomba pourtant aux médecins de terrain, aux vaccinateurs, de faire remonter les erreurs dans les documents nationaux, l’oubli de certaines étapes pratiques indispensables. De partager largement les astuces techniques permettant parfois de constituer six doses à partir d’un flacon multidoses, au lieu de cinq.

Et tandis que se met en place la campagne, Olivier Véran déclare brusquement, comme l’ont fait les Anglais paniqués avant lui, que le délai entre les deux injections peut en cas de nécessité être porté de trois… à six semaines. Cette annonce n’est corroborée ni par le laboratoire Pfizer ni par la Food and Drug Administration américaine. Aucune étude médicale ne valide cet allongement entre les deux injections, qui pourrait même risquer de faire naître des résistances au vaccin, en permettant à des personnes primo-vaccinées d’être infectées par le virus au-delà de la quatrième semaine si leur taux d’anticorps est insuffisant pour les protéger. De même qu’on n’expérimente pas en freestyle avec les médicaments à la mode marseillaise, on n’utilise pas un vaccin hors de son schéma initial.

Oser la transparence
En tant que médecin, j’ai vacciné des soignants et des patients vulnérables en les assurant que l’Etat mettrait à leur disposition la deuxième injection dans les temps. J’ai mis ma parole et ma responsabilité médicale en jeu. Je n’y dérogerai pas. L’Etat se doit de sécuriser les approvisionnements, quitte à oser la transparence. Mieux vaut vacciner un million de personnes correctement, qu’un million et demi de personnes n’importe comment.

Sur le terrain, des centres prêts à ouvrir apprennent que leur dotation en vaccins est drastiquement diminuée du fait de difficultés d’approvisionnement, Pfizer ayant dû ralentir momentanément la production en Belgique pour améliorer ses chaînes de fabrication. Et l’ARS envoie à tous les vaccinateurs une injonction : il est désormais IMPÉRATIF et OBLIGATOIRE de faire six vaccins par fiole. Or même des infirmières formées, expérimentées, n’y arrivent pas à chaque fois. Vendredi, avec 11 fioles, nous avons réussi à faire 60 doses de vaccins, soit une dose supplémentaire à peu près une fois sur deux. Et ceci en tenant compte des contraintes techniques liées aux seringues et aiguilles qui, dans les premiers temps, n’étaient pas les aiguilles adéquates. Demander aux vaccinateurs de faire six doses par flacon à ce stade est vide de sens. La logistique ne se pilote pas uniquement depuis un cabinet privé. Cette campagne doit réussir. Elle ne réussira que dans la transparence et l’écoute des retours du terrain. Espérons donc qu’après avoir nié vainement pendant des mois la pénurie de masques, le gouvernement ne réitère pas avec les vaccins. Errare humanum est, sed perseverare diabolicum, dirait le roi Loth.

Christian Lehmann médecin et écrivain