Covid-19 (Coronavirus-2019nCoV) et crise sanitaire

Libération - Vaccins : les laboratoires veulent faire la Bourse en tête

il y a 1 mois, par Info santé sécu social

Par Thibault Vermot, 1 décembre 2020

Les effets d’annonce sur le taux de réussite des tests s’égrènent, tous meilleurs que les précédents : Pfizer, Moderna, Spoutnik V… Derrière cette course à l’échalote, des enjeux financiers très lourds, avec souvent des bénéfices immédiats : plusieurs dirigeants de société ont empoché des plus-values spectaculaires après avoir revendu leurs actions au prix fort.

Avec toutes les apparences du délit d’initié, le PDG de Pfizer, Albert Bourla, a vendu 132 508 titres, 41,94 dollars pièce (35 euros), le 9 novembre, alors que Pfizer annonçait un taux de réussite pour son vaccin Covid 19 de 90 %. Excellent taux de réussite également pour Albert Bourla, qui, ayant profité de la hausse de 7 % de l’action, empoche 5,6 millions. La vice-présidente des laboratoires, Sally Susman, aura été plus timide : 43 662 actions vendues à cette occasion, 1,8 million de dollars dans l’escarcelle.

Interrogé sur ces ventes de titres, un porte-parole du groupe Pfizer a déclaré que ces transactions étaient déjà partie intégrante d’un « plan de désinvestissement périodique » mis en place par le patron du groupe lorsque le titre atteint un certain prix.

Lorsque de telles situations se produisent, les dirigeants d’entreprises concernés ont la possibilité d’ajourner les sessions programmées, pour éviter de donner l’impression de capitaliser sur des événements ponctuels pouvant faire grimper le cours de l’action. En l’occurrence, ni Albert Bourla ni Sally Susman n’ont ajourné ce qui est présenté comme une routine de vente. Une pandémie peut-elle être considérée comme un tel « événement ponctuel » ? C’est une question que le lecteur est tout de même en droit de se poser. La réponse de Pfizer est : apparemment, non.

Une affaire similaire a frappé Moderna Therapeutics, autre laboratoire en course pour le vaccin contre le Covid-19, en septembre. Profitant de la publication de résultats cliniques prometteurs, les dirigeants avaient vendu pour 1,3 million de dollars d’actions de la société de biotechnologie. A cette occasion, l’un des anciens membres de la SEC, le gendarme boursier américain, a appelé à l’ouverture d’une enquête pour cause de délit d’initié. En effet, les résultats publiés par Moderna auraient été surestimés dans le seul but de valoriser l’action en Bourse.

Effets de proclamation
Ces troublantes juxtapositions de faits soulèvent, à un moment particulièrement sensible de l’histoire médicale mondiale, la question de la financiarisation du secteur pharmaceutique. La course à l’échalote est lancée à coups de pourcentages de réussite : 90 % pour le vaccin Pfizer le 9 novembre, 92 % pour le vaccin russe le lendemain, 94,5 % pour le vaccin Moderna le 16 novembre ; 95 % à nouveau pour Pfizer le 18, qui repasse devant - mais rejoint le 24 par les Russes ! Aussi impressionnants soient-ils, moins d’un an après le lancement de recherches liées au vaccin, ces résultats sont pour l’instant théoriques. Mais les effets de proclamation ont un impact immédiat sur les marchés : à l’annonce des résultats de Moderna, l’action Pfizer a - forcément - chuté.

On touche là à l’un des défauts de la capitalisation boursière, capable de valoriser des sociétés de biotech fondées sur une hypothétique capacité de recherche et développement sans résultat concret, comme Moderna. Ces sociétés se sont spécialisées dans le développement de candidats-médicaments, tout comme il y a des présidents élus : des produits qui sont en phase de développement et n’ont obtenu aucune validation par l’Agence américaine des produits alimentaires et médicamenteux (FDA), dont l’accord vaut sésame pour une mise sur le marché mondial. Le jeu des brevets aidant, le résultat est un monopole de vingt ans. Encore faut-il parvenir à un résultat.

Dans cette course au trésor, les entreprises de biotech parviennent à lever des millions de dollars de capitaux. Il faut dire que le médicament est un sujet sérieux, et que les biotechs se présentent comme des entreprises de technologies innovantes. Le 8 juin, Moderna vaut 22,9 milliards de dollars. Le 16 novembre, 35,3 milliards. On fait l’éloge de Stéphane Bancel, son PDG, un Français qui réussit, dans tous les journaux de la nation. En vérité, les licornes sont des animaux fabuleux. Mais qu’a produit Moderna jusqu’ici, hormis des statistiques et de gros chiffres ? Rien. Rien sinon l’espoir. La pandémie inquiète, la situation est urgente. Une entreprise promet un vaccin, le titre s’envole, un dirigeant de biotech en tire un bénéfice peut-être légal et peut-être amoral ? On préfère s’accrocher au pourcentage de réussite et détourner les yeux de ces millions dans la poche. La situation est urgente : la fin justifie les moyens. La balance bénéfice-désagrément penche vers le bénéfice.

Tour de force inouï
Bénéfice hypothétique. Car un jour on lit, au gré de la frénésie des titres : « Il faut vacciner tout le monde », « Peut-on forcer les Français à se vacciner ? » « L’organisation d’une campagne de vaccination est probablement prématurée ». Pourquoi ces oscillations ? Parce que pour le moment, personne ne sait quel vaccin va fonctionner en conditions réelles, n’en déplaise aux 30 000 Américains-tests du candidat Pfizer, vaccin à ARN, sur lequel on n’a aucun recul quant à son efficacité, car son fonctionnement (la reprogrammation des cellules humaines pour lutter contre le virus) est nouveau. Il n’empêche : les officines d’Etat se sont ruées déjà sur les super-congélateurs. Le vaccin Pfizer se conserve à -80 degrés.

Il faut être juste : Pfizer n’est pas né de la dernière pluie. Fondé en 1849, laboratoire pionnier du XXe siècle, il a fourni les GI en pénicilline durant la Seconde Guerre mondiale. Le Zithromax, un antibiotique, le Prevnar, un vaccin contre les pneumocoques, et l’Ibrance, un traitement contre le cancer du sein, font partie de ses best-sellers. Développer un vaccin en un an tient du tour de force inouï.

Mais il reste qu’Albert Bourla a gagné l’autre jour 5,6 millions de dollars grâce au développement d’un vaccin qui va peut-être fonctionner si on le conserve dans le bon frigo. Plus que de confiance, c’est de foi dont on a besoin en ces temps pandémiques. Pfizer n’a pour l’instant émis que des communiqués de presse : aucune étude clinique dûment étayée.

Cynisme de journaliste ? Non. Le doute fait partie de la démarche scientifique, après tout.

A regarder de plus près ce décalage entre théorie et réel, le cas Genfit est éloquent. Cette société de biotech, cotée au SBF 120, développe une thérapeutique antiallergique. Début février 2015, l’action Genfit vaut environ 70 euros, son maximum historique. Elle en vaut aujourd’hui environ 4 - et aucun 0 n’a été oublié ici. Au gré des publications de résultats cliniques, de résultats financiers, de la dette, des changements de board, des avancées des concurrents, l’action bondit ou dégringole. Tout est prétexte : c’est la Bourse, et en Bourse on joue sur la peur. Genfit, née en 1999 n’a toujours pas accouché d’un médicament autorisé sur le marché. Vingt et un ans d’existence purement boursière et volatile.

Mais c’est ainsi que va le monde ; ce sont même les éléments. Sans bonne idée, pas de levée de fonds. Sans levée de fonds, pas de recherche ; sans recherche, pas de trouvaille. Vingt et un ans au regard de l’histoire du monde, c’est court. Mais tout de même : que de millions brassés sans résultat tangible ! Il faut bien la foi pour être actionnaire, durant un petit quart de vie humaine, de sociétés qui vous font miroiter des retours sur investissement, conditionnés à un résultat qui, à un moment ou un autre, devra bien prendre une forme concrète. Genfit s’y est cassé les dents, à l’évidence, pourtant recommandée par un large consensus d’analystes, on a failli écrire de prophètes, qui depuis trois ans promettent à l’investisseur des envolées de +110 % pour le titre. Mais 110 % de 70 ne font pas 4. Autant pour les effets d’annonce.

Et si Pfizer et Moderna se faisaient damer le pion par les vaccins d’Etat ? le chinois Sinovac ? Le russe Spoutnik V qu’on n’évoque qu’« au détour », malgré son résultat qui égale sur le papier la performance de Pfizer ? Vaccin à vecteur viral, plus stable, il se conserve a priori mieux que celui du laboratoire américain. Il ne coûte pas cher à produire. Viktor Orbán en a commandé pour la Hongrie quelques doses d’essai, au nez et à la barbe de l’Union européenne. Dans la foulée, la Russie a proposé son vaccin à l’UE.

Sauveurs ou pirates ?
Il y a dans cette concurrence un petit parfum de guerre froide. Mais un vaccin d’Etat, ce n’est pas un vaccin sur lequel on spécule. C’est un bien collectif. Nous sommes loin du vaccin Sanofi, promis aux Etats-Unis car « ils ont investi pour protéger leur population ». A ces mots de Paul Hudson, DG des laboratoires français, la réaction politique ne s’est pas fait attendre. La présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, appuyée par nombre de dirigeants de l’UE et par le Canadien Justin Trudeau, a décrété par avance le caractère de « bien public » pour le premier vaccin Covid-19. Est-ce une naïveté ? Les caisses de vaccins seront-elles détournées au dernier moment sur le tarmac par les Américains ?

Pour l’heure, Pfizer est sous le coup d’une enquête de la SEC depuis le 6 novembre, en raison de soupçons de corruption d’officiels en Russie et en Chine. On ne spécule pas sur un vaccin d’Etat, mais rien n’empêche de le décrédibiliser. « Just shoot and we’ll shoot », disait l’une des conseillères en commerce de Bill Clinton : « Tirez, et nous tirerons. »

La dimension du médicament comme bien public est une question qui se pose généralement quand certains traitements sont justement prétextes à spéculation. Rappelons les cas de Martin Shkreli qui, en augmentant en 2015 le prix du Daraprim, utilisé dans le traitement du sida, de 13,5 à 750 dollars, fut bombardé du titre peu enviable d’« homme le plus détesté de toute l’Amérique ». Les biotechs : sauveurs de l’humanité ? Pirates ?

En attendant, qui devra payer ce médicament estampillé « bien commun » ? Les Etats, probablement, et même les Etats « riches » pour les « pauvres ». Le sujet a été abordé en priorité lors du dernier G20 par le prince saoudien Mohammed ben Salmane, organisateur du sommet. Et le vaccin Covid-19 sera sans doute vendu au prix fort par les labos privés. Le vaccin Pfizer, apparemment efficace, coûterait entre 25 et 39 dollars pour les deux doses individuelles nécessaires. Pour le moment, sur 11 vaccins en phase 3 de développement, Pfizer prétend gagner la course, et demande à la FDA, le 20 novembre, une mise sur le marché d’urgence - sur la seule foi de communiqués de presse. La pandémie avance à grande vitesse, et 1,3 milliard de commandes théoriques sont en jeu. Multipliez par 25, au moins : il y a en effet urgence.

Thibault Vermot