La psychiatrie

Liberation.fr : En Guyane, des malades mentaux sans droits ni respect

il y a 1 mois, par infosecusanté

Liberation.fr : En Guyane, des malades mentaux sans droits ni respect

Dans un rapport rendu public ce vendredi, le contrôleur général des lieux de privation de liberté s’inquiète vertement de la prise en charge des malades souffrant de troubles mentaux.

25 octobre 2019

C’est loin, bien loin de l’Hexagone. Mais le constat est honteux. Le contrôleur général des lieux de privation de liberté (CGLPL), après avoir effectué une visite du pôle de psychiatrie et du service des urgences du centre hospitalier Andrée-Rosemon (Char) à Cayenne, a rendu publiques, ce vendredi, des recommandations très sévères. Pointant « des pratiques illégales et abusives d’isolement », « l’absence d’évaluation de ces pratiques professionnelles, du registre de l’isolement et de la contention ». Plus grave encore, il y aurait « des pratiques forcées de traitements par injections, l’absence de recherche de consentement du patient ».
Un bilan terrible, loin du respect des droits des patients. Et on peut craindre qu’aucune amélioration n’ait eu lieu, tant la situation de l’hôpital de Cayenne est tendue, et pas simplement en psychiatrie. L’enquête s’est déroulée il y a un an, en octobre 2018. Ils sont venus à l’improviste. Quatre contrôleurs du CGLPL se sont rendus à Cayenne pour ausculter la prise en charge des malades mentaux. Formellement, le Drom est divisé en trois secteurs de psychiatrie adulte et en deux secteurs de psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent (un secteur et un intersecteur). Deux des secteurs de psychiatrie adulte et l’intersecteur de pédopsychiatrie sont rattachés au Char, qui assure également les soins sans consentement (SSC) pour l’ensemble du département. Le Char emploie 2 500 personnes. Il dispose de 742 lits et places dont 114 de psychiatrie. « Il offre des prestations de soins sur le site principal de la Madeleine, à Cayenne, et dans deux centres médico-psychologiques (CMP) pour la psychiatrie adulte à Cayenne, et trois CMP pour la pédopsychiatrie, deux à Cayenne et un à Kourou, ce dernier ne disposant pas de soignants permanents. »

Privations de libertés
Voilà pour le cadre. Dans la vraie vie, un premier constat : « En octobre 2018, aucun praticien libéral psychiatre n’exerçait sur le territoire, aucune clinique n’accueillait de patients en psychiatrie. » Qu’ont vu nos contrôleurs ? Une prise en charge déficiente à tous les niveaux. En matière de consultation en psychiatrie déjà, « le délai d’attente pour un rendez-vous est de trois mois. Cela occasionne un recours à l’hospitalisation par défaut dans les unités de court séjour ». Plus généralement, « le parcours du patient se heurte à l’insuffisance de structures adaptées pour des patients disposant de peu d’autonomie ou qui présentent des troubles du comportement relativement importants ».

Côté hospitalisation, toutes les unités sont des lieux fermés, ce qui n’est pas légal. La Guyane ne dispose pas d’appartement thérapeutique, ni de foyer d’accueil médicalisé, ni de centre d’accueil thérapeutique à temps partiel, ni de maison d’accueil spécialisée. Résultat : « Les unités de psychiatrie sont parfois saturées et les éventuelles suroccupations conduisent à des maintiens de patients dans des chambres d’isolement. » On enferme et on isole, sans contrôle médical ni évaluation. On fait des injections à des patients sans leur consentement. « Il y a un accès insuffisant aux soins somatiques », mais aussi« une continuité des soins et une présence médicale insuffisante au sein de chaque unité », et notamment dans« l’établissement de médecins spécialisés en psychiatrie de plein exercice ».
Les contrôleurs précisent que « des points importants n’apparaissent pas dans les recommandations » mais « méritent une attention particulière. Comme la liberté des patients qui doit être la règle et l’interdiction l’exception, dûment individualisée et motivée cliniquement ». Ils précisent :« Ceci s’applique pour la liberté de circulation, la possibilité de conserver quelque chose dans un placard, de téléphoner, de recevoir du courrier ou d’en écrire, de fumer, de se réunir dans un lieu convivial. »

Le Char et l’ARS de Guyane ne contestent aucune des recommandations

Enfin, les enquêteurs s’alarment de locaux totalement inadaptés : « [Leur] conception architecturale ne correspond en rien aux normes en vigueur. Pas de bouton d’appel, pas de possibilité d’éteindre ou d’allumer la lumière, pas de ventilation, pas de lavabo. » Et les contrôleurs poursuivent : « Les lampes restent allumées toute la nuit, afin que les images de la caméra soient exploitables, sauf dans l’unité de pédopsychiatrie où les caméras sont équipées d’une technologie infrarouge. Toutes permettent un accès aux toilettes et à une douche, mais la chasse d’eau ne peut être actionnée que de l’extérieur, aucun papier hygiénique n’est laissé au patient. La plupart des chambres disposent d’un lit métallique fixé au sol, équipé d’un matelas en mousse plastifié ; aucun oreiller n’est prévu ; parfois le lit n’a pas de drap. Les dix chambres d’isolement pour adultes sont ainsi indignes et ne permettent pas, en l’état, l’hébergement d’un patient dans des conditions de dignité et de sécurité acceptables. Elles ne doivent pas être utilisées. » En outre, « des personnes placées dans les "chambres sécurisées", ayant l’aspect d’une cage fermée à clé avec un sas, ne sont pas considérées comme placées en chambre d’isolement ».

C’est donc ainsi que sont pris en charge des malades dans la patrie des droits de l’homme. En réaction, la directrice du Char et la directrice générale de l’ARS de Guyane n’ont contesté « aucune des recommandations formulées dans l’un ou l’autre des deux documents qui leur ont été transmis ». La directrice générale de l’ARS précisant : « J’ai demandé que le projet médical du groupement hospitalier de territoire, dont je viens d’arrêter la création, intègre pleinement une dimension psychiatrie–santé mentale. Ce projet me sera soumis dans les toutes prochaines semaines. »

A-t-il été transmis ? Dans ce rapport, le plus inquiétant est peut-être à venir, se cachant dans la conclusion. Ainsi, le contrôleur général s’interroge « sur la capacité de l’établissement à mettre en œuvre des modifications profondes sans délai, dans un contexte de pénurie médicale et d’habitudes solidement ancrées ».

Eric Favereau