Les mobilisations dans les hôpitaux

Liberation.fr : Manifestation de soignants : « On manque de draps, on n’oubliera pas

il y a 3 jours, par infosecusanté

Liberation.fr : Manifestation de soignants : « On manque de draps, on n’oubliera pas »

Anaïs Moran, Sacha Nelken

Le 14 Juillet 2020

Si Macron avait placé la cérémonie du 14 Juillet sous le signe de la « reconnaissance » aux personnels de santé, certains d’entre eux ont signifié leur colère en se rassemblant ce mardi à Paris. Ils dénoncent notamment l’accord signé à l’issue du Ségur.

L’image symbolise à elle seule la disharmonie de ce 14 Juillet : une banderole marquée du slogan « Derrière les hommages, Macron asphyxie l’hôpital » qui flottait dans le ciel, tirée par des ballons à l’hélium, au moment même où le président de la République arrivait place de la Concorde pour commencer la cérémonie… placée cette année sous le signe de la « reconnaissance » aux personnels de santé. L’action surprise a été orchestrée par deux membres du collectif Inter-Urgences, Yasmina Kettal, infirmière à l’hôpital Delafontaine de Saint-Denis, et Pierre Schwob Tellier, infirmier à l’hôpital Beaujon à Clichy, placés directement en garde à vue. « Il était impossible pour nous de garder le silence, explique le vice-président du collectif, Christophe Le Tallec. Cet hommage bling-bling cache la réalité des choses. Aujourd’hui, on demande un soutien matériel et financier, pas juste un jeu de communication raté.

Emmanuel Macron souhaitait leur « offrir la vedette » dans un cadre protocolaire et bien défini. Mais certains soignants ont choisi de se mettre en lumière par la voie de la colère, au travers de cette banderole puis quelques heures plus tard, place de la République, avec un rassemblement qui a réuni quelque trois mille personnes dont une partie de gilets jaunes.
« Imposture »

« Macron a fait son défilé ce matin, à notre tour de faire le nôtre », plaisantait au départ de la manifestation Gilbert, 56 ans, infirmier en réanimation dans un hôpital parisien. L’objet du mécontentement : le Ségur de la santé, qualifié d’« imposture » par une partie des syndicats et des collectifs. Lundi, après sept semaines de négociations, le premier pilier du « plan massif » pour l’hôpital a officiellement été entériné, sans pour autant convaincre l’ensemble des partenaires sociaux autour de la table. Cet accord, ciblé sur les rémunérations et les carrières, prévoit une enveloppe de 7,5 milliards d’euros pour la revalorisation des personnels paramédicaux et non médicaux (ce qui représente une augmentation de salaire de 183 euros nets mensuels pour tous les personnels d’établissement public et privé à but non lucratif), ainsi que 450 millions d’euros destinés aux médecins hospitaliers. Une somme conséquente et inhabituelle que la CGT et SUD santé n’ont toutefois pas souhaité valider, revendiquant une augmentation plus importante de 300 euros nets par paramédicaux.

Les collectifs Inter-Urgences et Inter-Blocs avaient aussi très vite réagi sur les réseaux sociaux. « Signer les propositions du gouvernement, c’est collaborer au mépris des soignants », pouvait-on lire ici. « Nous tenons à rappeler aux rapides du stylo que la régression sociale ne se négocie pas, elle se combat ! » lisait-on là. Les membres du groupe Inter-Hôpitaux avaient déclaré « attendre bien plus » et expliqué être « en attente des décisions issues des autres chantiers du Ségur », comme la gouvernance et les modes de financement de l’hôpital, « l’augmentation des ratios de personnel au lit des malades » ou encore l’organisation des territoires de santé.
« Haut-le-cœur »

Ces griefs se sont retrouvés au cœur de la manifestation de ce mardi : « Quand j’ai vu qu’ils avaient signé ça, j’ai eu un haut-le-cœur, explique François, rééducateur à l’hôpital Robert-Debré à Paris. Ça ressemble à une trahison. »« Je suis très déçue de l’issue du Ségur, cingle Alice, infirmière en psychiatrie au Mans, syndiquée à la CGT. Rien n’a changé concernant les conditions dans lesquelles nous sommes contraints d’accueillir nos patients, parce qu’aujourd’hui, elles sont catastrophiques ! On ne peut plus accueillir tout le monde, on est donc est obligé de mettre en place un turnover très rapide qui ne permet pas de soigner les gens de façon optimale. » Comme elle, Murielle, cadre en Ehpad, demande plus de moyens et « la réouverture des lits qu’on a fermés depuis plusieurs années ». Mais surtout, elle regrette le manque de concertations du gouvernement vis-à-vis des professionnels. « Tant que l’on continuera à faire des Ségur avec des gens qui n’y connaissent rien, sans demander directement aux soignants ce qu’ils en pensent, on ne changera jamais rien ! » râle-t-elle.

Entre Bastille et République, le manque de lits et de moyens est sur toutes les lèvres et chacun sa technique pour faire passer le message. Du côté de SUD solidaires, on a choisi de chanter et de danser pour exprimer ses revendications. Au rythme du tube des années 90 Freed From Desire remixée pour l’occasion en « On n’oubliera pas » : une dizaine d’infirmiers, médecins et aides-soignants entonnent en chœur « On manque de draps, on n’oubliera pas, on manque de bras, on n’oubliera pas ». Parmi eux, Marisol Lopez, aide-soignante à l’hôpital Robert-Debré à Paris, craint pour la survie de l’hôpital : « Mon engagement, ce n’est pas de marcher pour gagner 300 euros de plus par mois, mais pour faire en sorte que l’hôpital reste un bien commun. » Quelques mètres plus loin, Bruno, infirmier anesthésiste CGT à l’AP-HP estime, lui aussi, que l’hôpital public est en danger : « Aujourd’hui, il se vide de son personnel à cause d’une concurrence avec le privé. A l’heure actuelle, on organise la fuite des cerveaux, nos jeunes collègues vont tous dans le privé où ils gagnent au bout de cinq ans plus que nous dans le public après plusieurs dizaines d’années de carrière. »