Covid-19 (Coronavirus-2019nCoV)

Libération - Covid-19 : face à la commission d’enquête, Buzyn a vanté Buzyn

il y a 1 mois, par Info santé sécu social

Par Pauline Moullot , Ismaël Halissat et Anaïs Moran — 1 juillet 2020

Entendue mardi par les députés sur la gestion de la crise sanitaire, l’ex-ministre de la Santé a défendu ses décisions pour préparer le système de soins. Et assure n’avoir jamais été informée de l’état catastrophique du stock de masques.

Elle est apparue vacillante, stressée, le nez dans ses fiches ou le regard paniqué vers son ancien directeur de cabinet. Mais Agnès Buzyn n’aura finalement jamais sombré devant les députés. Mardi après-midi, quarante-huit heures après sa douloureuse défaite au second tour des élections municipales à Paris (elle n’a même pas été élue conseillère), l’ancienne ministre de la Santé se retrouvait de nouveau en mauvaise posture face à la commission d’enquête de l’Assemblée nationale sur le Covid-19. Attendue au tournant, l’ex-candidate a été interrogée durant quatre heures sur sa gestion de la crise avant son départ du ministère, le 16 février. Sans esquiver, elle s’est expliquée sur ses décisions sanitaires, ses déclarations contradictoires, ses choix politiques. Agnès Buzyn « assume » les décisions prises, quitte à vanter à l’excès son action jusqu’à l’arrivée de l’épidémie en France.

Sur la question du stock de masques, devenue l’emblème de l’impréparation de la France face à une pandémie, la ligne de défense d’Agnès Buzyn peut tenir en quelques mots : une ministre de la Santé n’a pas à être informée de ce sujet. Trop spécifique, se défend-elle. Alors que la France disposait, en 2010, d’un milliard de masques chirurgicaux et 700 millions de masques FFP2 (le modèle plus protecteur), ce stock s’est délité et ne représentait que de quelques dizaines de millions en janvier. « Je n’ai pas à savoir la quantité, ni disponible ni nécessaire, des dizaines voire centaines de produits gérés en réponse aux risques sanitaires, car ils sont extrêmement nombreux », a-t-elle assuré.

Quasi-rupture
Pourtant, en 2018, deux documents transmis par Santé publique France (SPF), agence chargée de la veille et de la préparation aux risques sanitaires, alertent le ministère sur la quasi-pénurie du stock de masques. Une lettre datée du 26 septembre 2018 et adressée à Jérôme Salomon, directeur général de la santé, par François Bourdillon, à l’époque directeur de SPF, et révélée par Libération, résume le problème. D’une part « le besoin est de 20 millions de boîtes, soit près d’un milliard de masques » et de l’autre « les contrôles des masques chirurgicaux ont mis en évidence une non-conformité de la norme en vigueur sur un minimum de 60% des stocks, ce qui ne permet de disposer de moyens de protections contre une éventuelle pandémie ». François Bourdillon demande alors au ministère au plus vite d’établir « une nouvelle doctrine pour que les éventuelles acquisitions des produits soient mises en œuvre afin de disposer d’un stock avant le deuxième semestre 2019 ». Quelques jours plus tard, seulement 100 millions de masques sont commandés par le numéro 2 du ministère, Jérôme Salomon.

L’information de la quasi-rupture du stock, qui apparaît comme décisive aujourd’hui, « n’arrive pas à la ministre », a répété à de nombreuses reprises Agnès Buzyn. Pour préparer cette audition, elle a demandé à son ancienne administration de sortir « l’ensemble des notes » qui lui auraient été adressées à ce propos. Elle insiste : « Il n’y a rien. » L’ex-ministre de la Santé juge que son rôle se borne sur ce dossier au contrat d’objectif et de performance qu’elle a passé en janvier 2018 avec SPF et qui prévoyait que l’agence devait « gérer », « faire tourner », les stocks stratégiques. Tandis que le courrier de septembre 2018 de François Bourdillon démontre que l’agence de santé publique a passé les alertes nécessaires. Après cette audition d’Agnès Buzyn, un homme apparaît désormais comme le principal responsable de la pénurie : le numéro 2 du ministère, Jérôme Salomon. Mais son ex-patronne « assume parfaitement les décisions qui ont été prises par [ses] services, et [son] ministère ». Un numéro d’équilibriste.

« Il n’y a rien à tester »
L’ex-ministre n’a pas non plus esquissé un regret lorsqu’il a été question de son rôle et de ses missions lors de la phase 1 et 2 de l’épidémie. Bien au contraire. Elle s’est même félicitée à plusieurs reprises d’avoir eu, plus vite que tout le monde, « l’intuition » d’un risque à venir. Et d’avoir anticipé le scénario « le plus grave » avant même les « alertes internationales ». Pour preuve, illustre-t-elle : sa première conférence de presse, tenue le 21 janvier, soit un jour avant que l’Organisation mondiale de la santé (OMS) ne déclare l’existence d’une transmission interhumaine du nouveau coronavirus. « Je pense être la seule ministre de la Santé européenne à avoir pris la décision de faire une conférence de presse aussi tôt », a-t-elle avancé.

« Le drame, c’est que vous avez la bonne intuition, mais que la mise en œuvre est calamiteuse… » l’a interpellée le député Damien Abad (LR). « Il est faux de dire que mon intuition n’a pas été suivie par les services », a tout de suite rétorqué l’auditionnée. A partir du 10 janvier [au moment où elle apprend le premier décès en Chine et alerte le Président, ndlr], le directeur général de la santé m’envoie tous les matins un point complet de la situation. Nous travaillons main dans la main. Il n’y a pas une journée où nous ne prenons pas de décision. En aucun cas je peux dire que le ministère de la Santé a été lent. » Dès le 25 janvier par exemple, l’ancienne ministre dit avoir mis « en branle tout le système sanitaire français », en demandant une remontée exhaustive du nombre « de respirateurs, d’ECMO [assistance d’oxygénation] et de lits de réa » et « une réunion chez le Premier ministre qui a lieu le lendemain ». Selon elle, un retour sur le capacitaire médical lui revient le 6 février. Elle passe commande le 7 et « pas que de masques », mais aussi de « surblouses, de surchaussures, de lunettes, de gants, de charlottes » et du gel hydroalcoolique. « Vous ne pouvez pas dire qu’on n’a pas été réactifs », a-t-elle insisté.

Sur les capacités de tests, la ministre a tenu à « rappeler » que le virus n’est pas encore arrivé en Europe quand elle est encore en fonction : « Il n’y a rien à tester, il n’y a pas de circulation du virus […] La question se pose quand l’épidémie arrive pour tester massivement. » Pour Agnès Buzyn, son rôle s’est donc borné à développer des capacités de diagnostic pour gérer d’éventuels clusters et repérer et isoler des cas contacts. A cette époque, son « urgence », « c’est qu’il y ait [des tests] dans tous les hôpitaux ». Leur déploiement pour la population, après son départ du gouvernement, ce n’est donc plus, à l’entendre, de son ressort. Pour le reste, elle estime avoir fait « son travail ». Quand elle part du ministère, « tout est prêt ». Son successeur, Olivier Véran, pourrait avoir un autre point de vue.

Pauline Moullot , Ismaël Halissat , Anaïs Moran