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Médiapart - 1er Mai à la Pitié-Salpêtrière : les mensonges du pouvoir

il y a 3 mois, par Info santé sécu social

2 MAI 2019 PAR DAN ISRAEL

Pendant une soirée et une matinée, plusieurs membres du gouvernement et la direction de l’AP-HP ont assuré que l’hôpital parisien avait été « attaqué » par des manifestants violents. Il n’en a rien été : quelques dizaines de personnes se sont réfugiées au pied des immeubles de l’établissement pour échapper aux lacrymogènes et aux charges policières, avec l’autorisation de sa directrice. Aucun manifestant n’a été menaçant, aucun n’a dégradé les locaux. En revanche, certains ont été frappés par des policiers.

Que s’est-il passé dans l’enceinte de l’hôpital parisien de la Pitié-Salpêtrière, ce mercredi 1er mai ? En fait, rien. Ou fort peu : quelques manifestants sont entrés dans l’enceinte de l’établissement après avoir cassé le cadenas qui maintenait fermé un portail grillagé. Après presque 24 heures d’une agitation alimentée par le gouvernement et les dirigeants des hôpitaux publics franciliens (AP-HP), les accusations visant des manifestants qui auraient « attaqué » l’hôpital en marge de la manifestation se sont écroulées dans l’après-midi de jeudi.

Les nombreux témoignages recueillis par Mediapart et plusieurs autres médias, ainsi que des vidéos, puis une réponse officielle de l’AP-HP, ont permis de dégonfler totalement les faits allégués. Faits qui ont pourtant valu à 32 personnes d’être interpellées pour « intrusion et dégradation à l’intérieur de l’hôpital », selon la préfecture de police, et d’être placées en garde à vue pour « participation à un groupement en vue de commettre des dégradations ou des violences », selon le parquet de Paris. Aucun manifestant n’a été finalement poursuivi.

Et pour cause : les quelques dizaines de personnes présentes dans l’enceinte de l’hôpital ne sont entrées dans aucun bâtiment, elles n’ont rien dégradé ou volé. Elles essayaient d’abord de se soustraire aux très intenses nuages de gaz lacrymogènes qui noyaient la manifestation, quelques mètres plus loin, ou à une charge policière. Elles ont ensuite tenté d’échapper aux policiers, dont une bonne partie se déplaçant à moto, qui les avaient pris en tenaille au pied des bâtiments de l’hôpital. C’est là que certains manifestants ont, vers 16 h 30, tenté d’entrer dans ce qui s’est avéré être le service de réanimation chirurgicale. Mais devant les protestations des soignants, ils ont vite renoncé, sans manifester d’agressivité. Certains d’entre eux ont ensuite été frappés par des policiers.

Mediapart s’est entretenu avec Gaël, un informaticien de 30 ans, interpellé durant cet épisode et libéré 23 heures plus tard, après une nuit en cellule au palais de justice de l’île de la Cité, sans qu’aucune charge ait été retenue contre lui. « Lorsque j’ai fait ma déposition, à 4 heures du matin, les policiers étaient blasés et m’ont dit qu’il n’avaient rien contre moi ou les autres personnes placées en garde à vue, raconte-t-il. J’ai passé pratiquement une journée en garde à vue pour rien. Quand je vois la façon dont cela a été utilisé par des responsables politiques ou des médias, je trouve cela très choquant. »

La très étrange séquence qui vient de s’achever a démarré mercredi en fin d’après-midi, peu après la fin de la manifestation. France Inter relaie pour la première fois le témoignage d’un interne de la Pitié, qui relate la tentative d’intrusion dans le service de réanimation où il était présent. Très rapidement, Martin Hirsch, le directeur général de l’AP-HP, manifeste sur Twitter son « plein soutien aux équipes de la Pitié-Salpêtrière qui ont fait face à une bande de manifestants/casseurs dans une tentative d’intrusion violente ». Il annonce qu’une plainte sera déposée.

Dans la nuit, il affirme ensuite sur BFMTV que des images de vidéosurveillance « absolument édifiantes » existent et qu’elles seront transmises aux enquêteurs. Puis, dans un mail envoyé à 23 h 28 à tous les agents de l’APH-HP, il dénonce « des “manifestants” qui […] ont tenté une intrusion par la force dans le service de réanimation chirurgicale », et salue les équipes soignantes et leur « sang-froid qui force le respect ». « On n’ose imaginer ce qui aurait pu se passer sans leur remarquable courage », assure-t-il.

Le lendemain matin sur France Info, il persiste : « Il aurait pu se produire un drame dont je n’ose même pas imaginer les conséquences », s’est-il ému, dénonçant des « débordements gravissimes » et « inédits », et estimant que l’établissement est passé « au bord de la catastrophe ». Dans la matinée et au même micro, Marie-Anne Ruder, directrice de la Pitié-Salpêtrière, déclarait qu’il « est extrêmement choquant qu’un hôpital public [puisse] être une cible pour des casseurs ».

Tweet de Christophe Castaner, le 1er Mai.

Ces dénonciations ont tout aussi rapidement trouvé un écho au gouvernement. Dès mercredi à 21 heures, après une visite sur place, le ministre de l’intérieur Christophe Castaner tweete qu’à la Pitié, « on a attaqué un hôpital » et qu’« on a agressé son personnel soignant ». Il assure même que « nos forces de l’ordre sont intervenues pour sauver le service de réanimation ». Dans la foulée, la secrétaire d’État Agnès Pannier-Runacher dénonce le fait qu’« une cinquantaine de manifestants s’introduisent avec violence dans un service de réanimation ». François de Rugy, son collègue au ministère de la transition écologique déplore lui aussi une « tentative d’intrusion violente dans un hôpital », qui « n’a plus rien à voir avec le fait de manifester ».

Le lendemain matin, c’est la ministre de la santé Agnès Buzyn qui s’émeut sur Europe 1 d’une intrusion « inqualifiable ». Elle salue « le personnel hospitalier [qui] a été très courageux et a eu le bon réflexe de protéger avant tout les patients ». Pour clore la séquence d’indignation gouvernementale, le premier ministre Édouard Philippe martèle que « vouloir s’introduire dans un hôpital de cette façon n’est pas excusable ». D’autres responsables politiques s’indignent également, comme le député européen LR Philippe Juvin, médecin lui-même, qui s’époumone contre des « casseurs qui envahissaient le service de réanimation ».

Quelques heures plus tard, une vidéo fera apparaître toutes ces déclarations dramatisées à souhait pour ce qu’elles sont : de la communication, très loin de la réalité des événements. En début d’après-midi jeudi, Nejeh Ben Farhat, l’un des membres du service hospitalier, publie sur sa page Facebook six minutes de vidéo retraçant toute la scène, vue de l’intérieur, derrière la fameuse porte que les manifestants ont voulu franchir. L’homme est un gilet jaune revendiqué, et est déjà apparu comme tel sur le plateau de RT, la chaîne financée par le gouvernement russe. Voici un extrait de sa vidéo :

Vidéo Salpetrière - Nejeh Ben Farhat © Mediapart
Dans la séquence, on voit clairement les manifestants courir pour échapper aux policiers qui arrivent, grimper le petit escalier menant à la plateforme donnant sur la porte du service, qui ne ferme manifestement pas. Les soignants s’accrochent à la porte afin que les manifestants ne puissent pas l’ouvrir, et leur crient de ne pas entrer. Les manifestants n’insistent pas, puis les soignants ouvrent eux-mêmes le passage, pour aller discuter avec eux, au moment où un policier arrive sur la scène. Un homme âgé tente alors de se faufiler, et est repoussé. Fin de la séquence.

Dans la matinée, déjà, deux soignants avaient assuré qu’ils ne s’étaient en fait jamais sentis menacés, face à un groupe de journalistes très pressés de leur faire dire qu’ils avaient mal vécu la scène. Gwenaëlle Bellocq a expliqué qu’ils ne s’étaient « pas sentis plus agressés que ça » et « pas sentis en danger plus que ça ». Et l’un de ses collègues a rappelé que l’épisode n’avait pas duré plus de « deux ou trois minutes », sans « débordement », et qu’il n’y avait « pas de réel traumatisme » pour l’équipe.

Ce membre de l’équipe a aussi signalé que rien n’avait été volé dans l’hôpital, contrairement à une rumeur lancée le matin même sur BFMTV par l’un des médecins présents dans le service. « Dans d’autres services de l’hôpital, il y a eu d’autres exactions, avait indiqué le médecin. Dans le même bâtiment, on a eu à déplorer deux heures plus tard la perte de l’ensemble du matériel vandalisé au service informatique du service de chirurgie digestive. » Sur Europe 1, Agnès Buzyn avait ensuite dit : « On me rapporte un certain nombre d’exactions notamment sur du matériel informatique qui aurait été volé. » Rien de tel en fait, comme l’a reconnu le service de communication de l’AP-HP auprès de Mediapart.

Des manifestants plaqués à terre, ou frappés par les policiers
Deux épisodes distincts ont bien eu lieu : dans la nuit de mardi à mercredi, à la suite d’une effraction à l’institut de cardiologie, l’hôpital a relevé « des dégradations importantes sur les murs et sur les mobiliers ». Par ailleurs, « dans le courant de l’après-midi [de jeudi], un vidéoprojecteur se situant dans la salle de staff du service de chirurgie digestive a été arraché de son socle et dérobé ». Mais, indique l’AP-HP, « à ce stade aucun lien ne peut être fait entre ces deux constatations et l’intrusion des manifestants ». Une infirmière de l’hôpital complète auprès de Mediapart : « Le vidéoprojecteur était dans une salle fermée à clé, et c’est la troisième fois qu’on le dérobe cette année. » Pour cette infirmière, « écouter le récit qui a été fait à distance de ces événements était très étonnant : pour mes collègues et moi, il était clair dès le départ que les choses ne s’étaient pas du tout passées comme ça ! ».

Les événements du 1er mai à la Pitié-Salpêtrière démarrent en fait vers 16 heures sur le boulevard de l’Hôpital, qui longe une partie de l’hôpitla. Comme nous l’avons raconté dans notre compte-rendu de manifestation, l’ambiance est très tendue entre les policiers et certains manifestants. Un nuage de lacrymogène couvre le défilé et plusieurs charges policières s’enchaînent. Certains manifestants secouent alors fortement le portail de l’établissement, qui est une entrée annexe desservant le restaurant universitaire, et qui n’est pas signalée comme une entrée vers l’hôpital. Le cadenas cède, les grilles s’ouvrent, et plusieurs dizaines de personnes s’engouffrent sur la longue voie goudronnée qui relie plusieurs immeubles de l’établissement.

Le syndicaliste toulousain Stéphane Borras a raconté l’épisode dès jeudi matin sur son blog hébergé par Mediapart, et notre journaliste François Bonnet, présent sur place, confirme ce déroulé. Wladimir Garcin-Berson, journaliste au Figaro, a fait un récit identique sur Twitter. « C’était le chaos, il s’agissait clairement pour tout le monde de s’abriter des gaz et d’éviter les charges de policiers. Personne n’avait en tête d’aller casser dans l’hôpital, et certains d’entre nous n’étaient même pas sûrs d’être à l’intérieur de la Pitié », explique à Mediapart Julien, un des manifestants qui a pénétré dans l’enceinte de la Pitié. Pour sa part, Louis souligne que, comme lui, « pas mal de personnes présentes, de tous les âges, n’avaient jamais manifesté dans ces conditions » et que beaucoup « ont paniqué, tout simplement, et voulaient fuir ». « Nous fuyions les lacrymos, sans réellement voir ou comprendre où nous allions. Ces moments étaient chaotiques, la confusion la plus totale régnait », confirme un troisième parisien qui a confié son témoignage à Mediapart.

Des soignants sont présents au pied des bâtiments, et distribuent du sérum physiologique pour apaiser les yeux gênés par les gaz lacrymogènes. « Plusieurs de mes collègues sont même allés chercher des gens à terre sur le boulevard, très lourdement touchés par les lacrymos, raconte l’infirmière déjà citée. Ils ont dû les amener aux urgences, dont une issue est toute proche. » Environ une trentaine de manifestants et plusieurs policiers ont été admis à ce moment-là.

Julien, entré lorsque les grilles étaient déjà ouvertes, pointe un fait passé inaperçu jusqu’alors : « La directrice de l’hôpital Marie-Anne Ruder est venue à notre rencontre et nous a autorisés à rester dans l’enceinte de son établissement, assure-t-il, formel. Elle a indiqué qu’elle laisserait les grilles ouvertes le temps que les choses se calment sur le boulevard. Moi et deux autres gilets jaunes l’avons remerciée. Nous sommes restés sur place environ une demi-heure. » La version de la directrice est différente. À France Info, elle a expliqué avoir « essayé de discuter avec eux, pour leur faire part du fait que c’était un hôpital et qu’on ne pouvait pas y rentrer de cette façon-là », et avoir jugé que « la discussion n’était pas possible, avec une certaine agressivité et violence verbale de la part de certaines des personnes qui étaient là ».

Des policiers à moto dans l’enceinte de la Pitié-Salpêtrière.
La tentative d’entrer à l’intérieur du bâtiment de l’hôpital intervient peu avant 16 h 30, lorsque de nombreux policiers font irruption dans l’enceinte, pour évacuer les manifestants. Certains sont à pied, d’autres directement en moto, et leur comportement est agressif, comme le montrent plusieurs vidéos. Celle-ci montre deux policiers coiffés d’un casque de moto frapper une personne à terre. D’autres, relayées par le journaliste David Dufresne, donnent à voir l’ambiance extrêmement lourde qui régnait alors.

« Dans notre dos, nous étions chargés par les policiers à pied, et nous avons essayé de traverser le terrain de l’hôpital pour sortir dans une rue parallèle, mais des motards nous ont alors foncé dessus », explique à Mediapart Mehdi. Il raconte à nouveau la « panique » qui saisit les manifestants, qui s’égayent partout et essayent de se cacher. Lui suit le mouvement et se retrouve au pied de l’escalier donnant sur la fameuse porte. Voyant que l’issue est fermée, il se résigne à faire face aux policiers. Et il raconte avoir été alors insulté et frappé à de très nombreuses reprises. Selon son récit, un policier, après lui avoir donné trois coups de matraque, l’a envoyé vers ses collègues pour qu’ils le frappent, en leur disant : « Punissez-le. » Un « On va te crever » lui aurait été adressé au milieu des coups, parmi d’autres insultes. Il indique avoir de nombreuses contusions sur le corps, qu’il a prises en photo. (L’intégralité de son récit glaçant, rédigé dans la foulée de l’incident, est disponible sous notre onglet « Prolonger ».)

Gaël, le jeune homme mis en garde à vue, était aux côtés de son ami Mehdi. Lui aussi a fait face aux policiers, mais n’a pas été frappé. « C’est un policier à pied qui m’a pris en charge au pied de l’escalier. Il m’a dit qu’il allait m’évacuer et me ramener sur le boulevard, très calmement, décrit-il. Mais un groupe de policiers à moto a surgi, en criant et en disant à tout le monde de se mettre à terre, en plaquant certaines personnes au sol. Celui qui m’accompagnait n’avait pas trop l’air d’accord, mais j’ai finalement été interpellé et conduit en bus en cellule. J’ai appris en discutant avec les policiers avant mon audition que j’étais accusé de “détérioration en bande organisée”, mais je suis finalement sorti sans aucune poursuite. »

Interrogée jeudi dans l’après-midi sur ce sujet au Sénat, Agnès Buzyn a donné la nouvelle ligne officielle du gouvernement, tout en prudence : « L’enquête clarifiera les responsabilités, la volonté d’agression ou pas. Je n’irai pas plus loin puisque l’enquête est en cours. » Difficile en tout cas de ne pas trouver dans cet épisode un fort écho de ce qu’il s’était passé en juin 2016 autour de l’hôpital Necker, en plein mouvement de contestation contre la loi sur le travail. Il y a trois ans, une série de vitres de l’hôpital avaient été brisées lors d’une manifestation. Le premier ministre Manuel Valls avait décrit un hôpital « dévasté », alors que la plupart des dégâts avaient été causés par des projectiles lancés par des manifestants en direction des policiers, postés juste devant l’hôpital.

Hormis un homme ayant cassé des vitres avec un marteau, et un autre en attaquant une à coups de pied, aucune volonté délibérée de casse n’avait été relevée. Ce qui n’a en rien empêché Martin Hirsch, dans son mail du 1er mai 2019 à ses équipes, de considérer que la tentative d’intrusion dans les locaux de la Pitié, finalement bien anodine, correspond, « après le caillassage de l’hôpital Necker », à « la deuxième fois qu’une agression violente prend pour cible un hôpital ». En revanche, ni le directeur de l’AP-HP, ni les membres du gouvernement ne semblent s’émouvoir que des forces de l’ordre puissent charger des manifestants jusque dans un hôpital.