Le droit à la santé et à la vie

Médiapart - A Gisors, les milieux médicaux se déchirent sur fond d’austérité budgétaire et de dérèglements

il y a 3 mois, par Info santé sécu social

2 AOÛT 2018 PAR CAROLINE COQ-CHODORGE

Alors que Météo France met en garde contre un nouvel épisode de canicule, plusieurs établissements hospitaliers doivent composer avec des équipements inadaptés face aux très fortes chaleurs. À Gisors (Eure), les failles du système de santé sont immenses. Le territoire manque de médecins. L’hôpital est en sous-effectif et sa réputation est entachée par une grossière erreur médicale.

Gisors (Eure), envoyée spéciale.– Le 14 août 2017, Claudine Garin, 83 ans, appelle le Samu de l’Eure vers 18 heures. Son mari Bernard, 83 ans lui aussi, est confus, ses gestes sont désordonnés. La vieille dame comprend tout de suite qu’il est victime d’un accident vasculaire cérébral (AVC). Elle le dit au régulateur du Samu. Trois heures plus tard, à 20 h 55, arrive une ambulance. Elle conduit le vieux monsieur aux urgences de l’hôpital de Gisors, où il est admis à 22 h 10.

Là, le malade attend encore deux heures avant de voir un médecin, qui rassure la famille – « votre père est fatigué, il dort » –, avant de prescrire une simple prise de sang. Le 16 août, deux jours après l’admission de Bernard Garin, le chef de service de gériatrie demande enfin un scanner, qui relève un très important hématome cérébral, bien trop tard. Un AVC est une urgence médicale qui doit être diagnostiquée dans les plus brefs délais, grâce à un scanner ou une IRM, pour être traitée efficacement. Le vieil homme, lourdement handicapé, est aujourd’hui pensionnaire de la maison de retraite de l’hôpital de Gisors.

Depuis presque un an, Didier Garin fait le récit de la prise en charge, défaillante à tous les points de vue, de son père. Il n’a jamais été démenti. Il réclame des sanctions et une indemnisation. L’ordre des médecins de l’Eure l’a en partie entendu et a infligé en juin un blâme au médecin des urgences qui a prescrit une simple prise de sang : son diagnostic n’a pas été fait « avec le plus grand soin », écrit la chambre disciplinaire, usant d’un joli euphémisme.

L’hôpital est lui dans le déni : « Le directeur m’a reçu en septembre, il m’a affirmé que mon père avait été bien pris en charge », raconte Didier Garin. Le directeur refuse même obstinément de communiquer le dossier médical de Bernard Garin. Certes, le fils n’a pas le droit d’accéder, en son nom, au dossier de son père, même si celui-ci est dans l’incapacité de faire valoir ce droit. Mais personne n’a pris le temps d’expliquer à Didier Garin la marche à suivre. Le directeur s’est contenté de lui écrire que sa demande « ne rentrait pas dans le cadre de la loi ». Plus grave, il l’a menacé, dans un récent courrier, de le dénoncer au procureur de la République pour tentative de violation du secret médical… Le directeur Jean-Marc Lismonde a refusé de répondre à toutes nos questions, qu’elles portent sur la prise en charge de Bernard Garin, ou sur les nombreux conflits qui déstabilisent l’établissement.

Maisons à colombages et pâturages : Gisors est en Normandie, mais à la lisière de l’Île-de-France. Cette petite commune de 11 000 habitants est le cœur d’un territoire plus vaste, à la fois rural et périurbain, le Vexin normand, qui compte plus 30 000 habitants. Beauvais est à 30 kilomètres, Évreux et Rouen à plus de 50. Pour cette raison, il y a à Gisors un hôpital public de 450 lits qui abrite une maternité, un service de chirurgie, un autre de médecine, des soins de suite, une filière gériatrique dont une maison de retraite, et des urgences qui enregistrent 17 000 passages par an, en hausse de 15 % sur un an. L’hôpital de Gisors a récemment été certifié par la Haute Autorité de santé (HAS), avec une recommandation liée aux urgences, car les locaux sont inadaptés. « On reçoit dans des cagibis », souligne Pierre Bayeh, président de la commission médicale d’établissement (CME), l’instance qui représente les médecins de l’hôpital.

Pour la HAS, rien à redire côté effectifs. « On a fait en sorte que, le jour de la visite, tous les postes soient pourvus, précise Pierre Bayeh. [Car le reste du temps,] nous sommes en sous-effectifs médical et paramédical. Beaucoup de postes médicaux ne sont pas pourvus. Cet été, je ne peux pas prendre plus de deux ou trois jours de vacances, car il manque un chirurgien dans mon service. La moitié des médecins sont des contractuels. Le turn-over est constant, l’instabilité épuisante. On fait appel à des intérimaires pour 1 500 euros net la garde de 24 heures. C’est le salaire mensuel d’une infirmière ! On jette l’argent par les fenêtres, alors que certains soirs, il y a une seule infirmière pour veiller sur un étage entier la nuit ! À qui profite cette gestion ? Est-ce le prélude à la fermeture d’un petit hôpital comme le nôtre ? »

Côté paramédicaux, même constat alarmant sur l’état des effectifs : « Avec les vacances et l’absentéisme, il y a certains soirs deux aides-soignantes dans l’unité de soins de longue durée (USLD), qui accueille 55 patients. Elles doivent gérer les repas et les nuits. Le matin, je les retrouve décomposées », explique Sabine Bertrand, elle-même aide-soignante dans l’unité Alzheimer et représentante syndicale CGT. Une USLD accueille des personnes âgées grabataires, prostrées, au corps paralysé, aux regards absents.

Une mère a récemment écrit au directeur pour signaler que son fils, polyhandicapé, qui doit être manipulé par deux aides-soignants, n’était plus levé certains jours, pouvait rester souillé plusieurs heures. Elle ne met pas en cause les soignants, elle interpelle le directeur : « Avec la chaleur, il y a de moins en moins de personnels, alors que ce devrait être le contraire. Qu’en pensez-vous ? Et si c’était un de vos proches ? » Théoriquement, il devrait y avoir 0,8 personnel soignant par lit en USLD. On en est très loin. « J’ai le sentiment que c’est pire que l’été précédent. Et que c’est pareil ailleurs. On en est là à cause de la politique de restrictions budgétaires imposée à l’hôpital », constate, fataliste, Sabine Bertrand.

« Nous sommes dans le rouge du rouge »
Mais Gisors subit plus que d’autres : les médecins manquent, partout. Le département n’a que 227 médecins en activité pour 100 000 habitants, moins que la Creuse. La communauté de communes du Vexin normand est classée en zone « déficitaire » dans l’Eure. Elle est éligible à toutes les aides à l’installation de médecins : conventionnelles, fiscales, territoriales, destinées aux étudiants, aux professionnels qui s’installent en maison de santé. « Nous sommes dans le rouge du rouge », commente le maire Alexandre Rassaërt. Pourtant, les besoins de santé sont importants : selon l’agence régionale de santé, Gisors est, avec Le Havre, la commune la plus touchée à la fois par la précarité sociale et par la mortalité prématurée.

À son arrivée à la mairie en 2014, Alexandre Rassaërt a sollicité les médecins libéraux afin d’élaborer un projet de santé en vue de la création d’une maison de santé, censée être plus attractive. Échec retentissant : « Cela s’est très mal passé. Il y a une défiance des médecins libéraux vis-à-vis des institutions quelles qu’elles soient », constate-t-il. Figure régionale des Républicains, Alexandre Rassaërt n’hésite pas à prendre des positions qui hérissent la médecine libérale, pourtant son électorat naturel : « On a tout essayé pour attirer les médecins, rien ne fonctionne. Les zones blanches médicales deviennent une question qui relève de l’État. Les médecins suivent une formation financée par l’argent public. Est-il normal qu’ils soient la seule profession de santé dont l’installation n’est pas réglementée ? »

Plus grave encore : à Gisors, le milieu de santé est miné par des conflits difficiles à arbitrer entre la direction de l’hôpital et le corps médical, à l’intérieur même de ce dernier. Un pharmacien de l’hôpital vient de déposer plainte contre le directeur pour harcèlement, d’autres plaintes se prépareraient. En 2015, plusieurs praticiens hospitaliers des services gériatriques ont quitté l’hôpital avec fracas pour s’installer en tant que libéraux. Leurs collègues médecins généralistes ont pris leur parti, annonçant dans une pétition qu’ils n’adresseraient plus leurs patients âgés à l’hôpital, « compte tenu des risques sanitaires ».

« Les généralistes de Gisors envoient les patients vers la clinique privée de Vernon. Entre libéraux, ils s’entendent. Ils se moquent de l’avenir de l’hôpital, s’énerve le chirurgien de l’hôpital Pierre Bayeh. En France, on a une médecine à deux vitesses : celle des pauvres dans le public et celle des riches dans le privé. Moi je vois des patients que leur médecin a orientés vers la clinique, mais qui ne peuvent pas se payer les dépassements d’honoraires de 300 euros. » Un médecin libéral, de manière anonyme, tire en effet à boulets rouges sur l’hôpital : « Cet hôpital croule sous les plaintes, le directeur fait fuir tous les praticiens hospitaliers. » Une éventuelle fermeture de l’hôpital ne serait « pas son problème ».

Maire, syndicats hospitaliers, comité de défense de l’hôpital : chacun évite de prendre parti. « Le directeur a tous les pouvoirs à l’hôpital, cela exacerbe les conflits. Le nôtre est très autoritaire. Et les médecins veulent qu’on leur manifeste du respect. Il faut aussi reconnaître que cette corporation est très individualiste », ose Sabine Bertrand, de la CGT. Elle note cependant un rapprochement entre le personnel et les médecins depuis un dernier épisode surréaliste à l’hôpital.

En raison des défaillances de la sécurité incendie, le directeur de l’hôpital a fermé début juillet une aile de l’hôpital, donc des lits de chirurgie et de médecine, avec des patients dedans, sans prévenir personne en amont, ni les médecins, ni les représentants du personnel. « Tout cela en raison des conflits internes entre le directeur et les médecins ! J’ai retrouvé des personnes en larmes, qui ne savaient pas où installer leur bureau, monté sur des roulettes. » La nouvelle organisation pose aussi des problèmes d’hygiène, pour les syndicats comme pour les médecins : cohabitent au troisième étage des lits de gériatrie, de chirurgie et de médecine, certains lits passant d’un service à l’autre en fonction des besoins…

La fermeture de lits de chirurgie et de médecine, au prétexte des travaux incendie, relance les supputations sur l’avenir de l’hôpital. Son activité, donc son budget, est en baisse : − 3 % pour la chirurgie, − 8 % pour la maternité, qui approche le seuil de 350 accouchements annuels à partir duquel elle peut être menacée. Il affiche un déficit de 2,2 millions d’euros.

Même s’il a soutenu François Fillon et sa cure d’austérité de 20 milliards d’euros dans les dépenses de santé, Alexandre Rassaërt ne peut que constater à l’hôpital de Gisors les limites de la rigueur budgétaire : « Je suis président du conseil de surveillance depuis 2015, j’ai vu appliquer un plan de retour à l’équilibre, des dotations ont été supprimées, le déficit est toujours là. On est arrivés au bout d’une logique d’économies. On fait face à des personnels hospitaliers qui sont à bout, on ne peut pas leur demander plus. Ils sont pourtant résistants : ils supportent des choses compliquées pour une faible valorisation salariale. » « Le maire manque de cohérence politique », tacle aisément Anthony Auger, président du comité de défense de l’hôpital, conseiller municipal et chef de file de l’opposition, sans étiquette mais proche de La France insoumise.

Localement, tous convergent cependant : « Il faut que cesse cette opposition entre la médecine de ville et l’hôpital. Pour parvenir à une situation sanitaire saine, il faut travailler ensemble. » Dans le cas contraire, le scénario est connu : baisse d’activité, manque d’attractivité de l’hôpital, multiplication des dysfonctionnements, qui justifieront la fermeture de services. Pour l’heure, l’agence régionale de santé de Normandie indique que les autorisations d’activité de la maternité et de la chirurgie viennent d’être renouvelées, pour cinq ans.