Assistance Publique des Hopitaux de Paris (AP-HP)

Médiapart - AP-HP : en dépit des alertes multiples, Hirsch veut tenir le cap de l’austérité

il y a 4 mois, par Info santé sécu social

Le 23 décembre 2018
Par Caroline Coq-Chodorge

Alors que l’AP-HP est déjà au bord de la rupture, la direction projette de supprimer près de 6 000 emplois d’ici à 2023, dans l’espoir de rétablir son équilibre financier. Les personnels pressent Martin Hirsch de dénoncer cette politique d’austérité, voire de démissionner. Pour lui, la réponse au malaise de l’AP-HP est dans le management.

Après les restrictions budgétaires, les emplois précaires, les postes non renouvelés, les heures supplémentaires sans fin, l’Assistance publique-Hôpitaux de Paris (AP-HP) entre dans la dernière phase des politiques d’austérité imposées par le ministère de la santé : les suppressions de poste. En 2018, l’institution hospitalière parisienne a déjà supprimé 660 postes en 2018, essentiellement parmi les personnels non médicaux. Les années à venir s’annoncent pires : d’ici à 2023, date prévue d’un hypothétique retour à l’équilibre financier, 800 à 1 000 postes doivent être supprimés chaque année. Les disparitions de poste concerneront là encore essentiellement des personnels non médicaux : administratifs, techniques et soignants. Au bout du compte, près de 6 000 postes sont appelés à disparaître, sur un effectif de 100 000 professionnels.

C’est en tout cas le programme budgétaire qu’a présenté, au début du mois, le directeur général Martin Hirsch aux instances de l’AP-HP. Toutes les instances consultées ont déjà fait connaître leur opposition : le comité technique d’établissement, qui représente les personnels non médicaux, et la commission médicale d’établissement, qui représente les médecins, ont rendu des avis négatifs. Le conseil de surveillance présidé par la maire de Paris a adopté une motion, mercredi 17 décembre, qui juge « insupportables » les restrictions sur le personnel.

Mais ces avis restent consultatifs, la direction a tout pouvoir sur les décisions budgétaires. Et elle a un argument de poids pour faire valoir ses projets : « La situation financière est catastrophique », souffle Jean-François Mussard, secrétaire général de la CFDT. Fin 2018, l’AP-HP accuse 200 millions d’euros de déficit, comme en 2017. Ces pertes ont une explication : le budget de l’assurance maladie est insuffisant et les tarifs de l’hôpital sont en baisse (– 0,5 % en 2018). Pour ne pas perdre d’argent, l’hôpital devrait augmenter fortement son activité, selon les logiques commerciales imposées depuis la réforme de la tarification. Or l’activité stagne : elle n’a augmenté que de 0,5 % en 2018.

« Comment Martin Hirsch, qui défend des valeurs d’humanité, peut-il être l’exécutant d’une telle politique ? », s’étonne la vice-présidente de la commission médicale d’établissement et médecin hépatologue Anne Gervais. Elle se dit « très en colère ». « Je ne comprends pas que les infirmières ne soient pas en gilet jaune. »
Les appels se multiplient pour inciter le directeur de l’AP-HP à se démarquer par rapport aux restrictions budgétaires dictées par le ministère de la santé. Dans une tribune publiée par le JDD le 1er décembre, 105 médecins de l’AP-HP ont interpellé Martin Hirsch, en l’incitant à suivre l’exemple de Nicolas Hulot et à démissionner : « Le moment n’est-il pas venu pour vous de refuser d’appliquer cette politique en plaçant le gouvernement face à ses responsabilités ? », demandent-ils.

Mais si tous sont d’accord pour dénoncer la politique budgétaire catastrophique de l’AP-HP, les tensions resurgissent vite entre les différents métiers, dans ce monde hospitalier très hiérarchique.

Le corps médical s’est trouvé un nouveau porte-voix, la neurologue Sophie Crozier, « simple » praticienne hospitalière. Dans Libération, elle dénonce le « naufrage de l’hôpital public », le double langage des responsables, « une politique managériale totalement déconnectée », alors que la situation est chaque jour plus catastrophique dans les services. Elle dénonce « les professeurs de médecine » qui « se taisent », car « bien souvent on leur promet des postes dans les départements universitaires ».
Le porte-parole de la CGT-Santé, le médecin urgentiste Christophe Prudhomme, n’épargne personne : « Martin Hirsch ne peut pas écrire de beaux bouquins, faire de grands discours, et appliquer cette politique. La commission médicale d’établissement devrait démissionner. Mais les médecins qui sont dans la technostructure ne voient pas les malades : ils passent leur temps en réunion, les professeurs de médecine sont dans les congrès. Le seul mouvement à l’hôpital aujourd’hui, c’est celui des gens qui le quittent. J’ai dit au député [LREM] Olivier Véran que les politiques ont une responsabilité morale. »

Les personnels hospitaliers voient la dégradation continue des services hospitaliers. Mardi 18 décembre, il y a eu un nouveau drame à l’hôpital Lariboisière, dans le Xe arrondissement de Paris : une patiente âgée de 55 ans est décédée au service des urgences. Elle y avait été amenée par les sapeurs-pompiers vers 18 h 45 et placée sur un brancard, en attendant de voir un médecin. Elle a été découverte à 6 h 20, morte, sur le brancard. L’AP-HP a elle-même prévenu la justice de ce décès suspect.

Le service d’urgences de Lariboisière est le plus fréquenté de Paris : il reçoit 100 000 patients par an. Il avait été pensé à l’origine pour en accueillir 35 000. Cet été, les personnels des urgences de l’hôpital se sont mis en grève pour dénoncer les sous-effectifs. « Un infirmier du service a prévenu devant le comité d’hygiène, de sécurité et des conditions de travail, qu’il y aurait de la casse. C’est arrivé », dit amèrement le syndicaliste CFDT Christian Le Bivic. Il a travaillé comme aide-soignant dans ce service et encourage ses collègues à remplir des fiches de signalement des événements indésirables : en juillet, « douze patients en attente depuis plus de 8 heures sur des brancards, dont six de plus de 70 ans » ; en novembre, « quatre patients par chambre en unité d’hospitalisation de courte durée, au lieu de deux », « des patients depuis plus de 24 heures sur des brancards ». « Voilà la réalité : les patients sur les brancards veillent les uns sur les autres », dit l’urgentiste Christophe Prudhomme.

Jeudi 20 décembre, Martin Hirsch donnait une conférence à la chaire santé de Sciences-Po sur l’AP-HP en 2028 (voir la Boîte noire). Il se dit conscient qu’il « n’y a plus de satisfaction à travailler à l’AP-HP aujourd’hui ». Mais les personnes qui l’incitent à prendre ses distances, voire à démissionner pour protester contre les projets hospitaliers du ministère de la santé risquent d’être déçues : pour lui, il y a un « problème de management » à l’AP-HP. Il souhaite aussi voir « évoluer les statuts de la Fonction publique hospitalière », jugés trop « rigides ». Et pour « redonner de l’espoir », il réfléchit à « des organisations plus souples », sans plus de précisions.
Martin Hirsch a déjà fait passer une réforme du temps de travail, généralisant les grandes équipes : les soignants travaillent indifféremment le matin ou l’après-midi, pour se remplacer plus facilement. « Il veut nous réorganiser en plus gros services, pour mutualiser un peu plus le personnel », explique Anne Gervais. « Il veut développer la mobilité des soignants. Mais jusqu’où ? », s’interroge Jean-François Mussard, secrétaire général de la CFDT et infirmier. Le décalage entre la direction de l’AP-HP et la réalité quotidienne des personnels hospitaliers n’a jamais été aussi grand.


En préambule de cette conférence intitulée « L’AP-HP en 2028 », Martin Hirsch a précisé qu’il ne souhaitait pas que ses propos soient repris dans les médias. Le directeur de l’AP-HP pratique une communication verrouillée, réserve ses propos aux journalistes de son choix et ne donne jamais de conférence de presse. La conférence étant publique, j’ai décidé de partager.