Le chômage

Médiapart - ASSURANCE-CHÔMAGE : L’INJUSTIFIABLE RÉFORME PARTI PRIS Macron tient son cap : l’égoïsme de classe

il y a 3 jours, par Info santé sécu social

5 AVRIL 2021 PAR LAURENT MAUDUIT

De la suppression de l’impôt sur la fortune au début du quinquennat jusqu’à la réforme de l’assurance-chômage aujourd’hui au détriment des plus pauvres, le président n’a pas changé de politique, même au plus fort de la crise sanitaire. C’est celle de l’égoïsme de classe et de la guerre sociale.

S’il faut résumer la politique économique et sociale conduite par Emmanuel Macron, sans doute peut-on retenir deux réformes particulièrement symboliques, l’une prise durant la première année de son quinquennat, l’autre dans la dernière : la réforme fiscale et celle de l’assurance-chômage. Pour commencer, la suppression de l’impôt de solidarité sur la fortune (ISF) et l’instauration d’une flat tax sur les revenus du patrimoine et de l’épargne au profit des plus riches ; et pour finir, une remise en cause des droits et protections des plus pauvres, ceux qui ont perdu leur emploi.

Le raccourci parle de lui-même. À peine installé à l’Élysée, Emmanuel Macron multiplie les mesures en faveur des milieux d’affaires et des grandes fortunes et s’attire le sobriquet mérité de président des ultra-riches. Et le voici qui, entamant bientôt la dernière année de son quinquennat, se présente sous des traits qui complètent son portrait : il est aussi le président qui mène une guerre sans relâche contre les pauvres.

Il faut effectivement prendre la mesure de cette réforme de l’assurance-chômage que le gouvernement a décidé de promouvoir. Dans la forme comme dans le fond, elle est révélatrice d’un pouvoir totalement insensible aux souffrances sociales du pays et qui, en ces temps de pandémie, n’envisage pas même de trêve dans le combat qu’il conduit.

Dans cette réforme de l’assurance-chômage, ce sont en effet d’abord les mesures envisagées qui choquent, tant elles apparaissent violentes et lourdes de conséquences pour les Français les plus fragiles. Mediapart les a longuement détaillées dans plusieurs articles ces dernières semaines, et les chiffres mis sur la table sont pour le moins inquiétants, puisque 1,15 million de personnes seront potentiellement concernées, la première année d’application, par la baisse des allocations à l’ouverture de droit, avec une baisse de l’indemnité journalière qui sera de 17 % mais pourra, dans certains cas, dépasser 40 %, selon une étude d’impact de l’Unédic. Rendant compte des récents travaux de Mathieu Grégoire, sociologue et maître de conférences à l’université Paris Nanterre, ma consœur Cécile Hautefeuille évoque même dans sa dernière enquête de nouvelles inégalités, « disproportionnées » et inquiétantes.

Mais c’est tout autant le moment choisi qui peut susciter l’indignation. Car pendant un temps, dans le courant de l’année 2020, le gouvernement a décidé de surseoir à la réforme qu’il voulait initialement faire passer à la hussarde. On s’est donc pris à penser que celui-ci était pris d’un sursaut d’humanité et qu’il voulait épargner provisoirement les chômeurs, alors que la France traversait une crise sanitaire historique, qui va déclencher un tsunami social sans précédent.

Pourtant, la trêve n’a été que de très courte durée. Et alors que la pandémie prend une ampleur dramatique, du fait en bonne partie des choix irresponsables faits par Emmanuel Macron, le gouvernement veut maintenant imposer sa réforme des prestations chômage, au moment précis où la troisième vague du coronavirus va générer une vague considérable de demandeurs d’emploi.

Il faut donc prendre le temps de s’arrêter sur la conjoncture du moment, et sur ce qu’elle risque de devenir dans les prochains mois, pour mesurer la gravité des choix gouvernementaux. Tous les indicateurs disponibles suggèrent que la France va être submergée par une nouvelle vague considérable de chômage. C’est par exemple ce que révèle la dernière note sur la situation financière de l’Unédic. S’appuyant sur les statistiques de l’Insee et sur les siennes, le régime de l’assurance-chômage prévient qu’un séisme social est en cours : « L’Insee a constaté 360 500 destructions d’emploi dans le secteur privé en 2020. Cet ajustement, à la baisse, de l’emploi salarié privé est le plus important observé après-guerre en France néanmoins sans rapport avec l’ampleur du choc économique : en 2020, l’emploi salarié a baissé de -1,4 % alors que le PIB a décroché de -8,3 %. À titre comparatif, en 2009, 269 000 emplois avaient été perdus pour une contraction du PIB de -2,8 points. » Et l’Unedic prévient que fin 2021, « on constaterait 230 000 destructions d’emplois salariés ».

Soit dit en passant, cette évolution dramatique ruine la thèse néolibérale qui sert de justification à la réforme de l’assurance-chômage. Car tous ceux qui défendent l’idée d’un régime moins favorable de prestations chômage prétendent que c’est une incitation plus forte pour que les demandeurs d’emploi cherchent activement du travail. Sous-entendu : les chômeurs sont toujours un peu responsables de leur situation. Or, dans le cas présent, l’argument ne peut pas être avancé, puisque l’emploi s’effondre : la baisse considérable des prestations chômage apparaît donc pour ce qu’elle est, sans fausse justification. Une mesure de guerre sociale.

Au total, les perspectives tracées par l’Unédic sont particulièrement sombres. « Le taux de chômage serait de 8 % fin 2020 selon l’Insee, après 9,1 % au troisième trimestre 2020. Cette baisse du chômage, qualifiée de baisse en “trompe-l’œil” par l’Insee même, est principalement liée à la définition de l’indicateur du chômage du Bureau international du travail (BIT) : comme lors du 1er confinement, pendant le 2e confinement un nombre important de personnes ont déclaré ne pas être en recherche active d’emploi et n’entrent ainsi pas dans la mesure de chômage BIT. Ils basculent temporairement vers l’inactivité et entrent dans le ”halo” autour du chômage qui a mécaniquement fortement augmenté au cours des confinements. Fin 2021, le taux de chômage augmenterait à 10,1 %. Il baisserait ensuite pour atteindre à nouveau son niveau actuel de 9,3 % fin 2022. Cette estimation ne tient pas compte des ”effets de flexion” sur la population active, autrement dit des sorties durables de la population active, rendues très probables sous l’effet de la crise Covid-19. Par exemple, des étudiants ne pouvant pas rentrer sur le marché du travail et choisissant de poursuivre leurs études ou des personnes qui ne recherchent plus activement un emploi par manque de débouchés. »

Autrement dit : au cours des prochains mois, le chômage réel va très fortement augmenter ; et l’envolée sera bien plus forte que ne le suggéreront les chiffres, puisque beaucoup de personnes, et notamment les plus jeunes, seront découragées, ne se déclareront pas demandeurs d’emploi, et ne figureront donc pas dans la catégorie des chômeurs indemnisés.

Conclusion de l’Unédic : « Fin 2020, en raison des destructions d’emploi, du maintien en indemnisation des personnes arrivant en fin de droit et du passage des conditions d’ouverture de droit de 6 à 4 mois au 1er août 2020, 2,9 millions de personnes seraient indemnisées par l’assurance-chômage, soit +159 000 par rapport à fin 2019. Fin 2021, le nombre d’indemnisés augmenterait encore de +70 000 personnes par rapport à fin 2020. Fin 2022, grâce aux nouvelles créations d’emploi, le nombre de chômeurs indemnisés baisserait de -124 000 personnes, ce qui porterait le nombre de chômeurs indemnisés à environ 2,8 millions de personnes fin 2022. »

Et c’est donc précisément au moment où le pays va vivre un drame social qu’Emmanuel Macron choisit, au lieu de protéger les plus fragiles, de les enfoncer encore plus dans les difficultés : cette réforme restera donc parmi l’une des dispositions les plus contestables de ce pouvoir. L’une des plus insupportables, qui confirme la nature profonde du macronisme.

Il faut d’ailleurs observer que la reprise de l’emploi et donc le reflux du chômage en 2022, après un pic en 2021, sont encore bien loin d’être assurés. Car il est encore difficile d’apprécier les conséquences concrètes de l’arrêt progressif des mesures de soutien à l’économie qui va intervenir dans les prochains mois. C’est ce que relève le dernier bulletin trimestriel établi en janvier de l’AGS, le régime de garantie des salaires, qui est géré par le patronat. L’AGS dresse en effet ces constats qui retiennent l’attention : « Toutes les prévisions économiques annoncent un risque de multiplication des dépôts de bilan en 2021, lorsque les différentes mesures de soutien seront progressivement arrêtées. La question demeure quant à la date effective de ce retournement : au premier ou deuxième trimestre 2021 ? Même si les entreprises de moins de 10 salariés concentrent toujours près de 90 % des dossiers ouverts à l’AGS en 2020, on observe qu’à l’inverse de la tendance actuelle générale, le nombre d’affaires de plus de 500 salariés a été beaucoup plus important en 2020. 5 dossiers ont concentré à eux seuls 14 500 emplois menacés. Cela illustre la gravité de la situation qui touche certains secteurs d’activité, notamment le commerce de détail lié à l’habillement. »

Le précepte trompeur du « quoi qu’il en coûte »
Après La Halle (4 731 salariés), Camaïeu International (3 350 salariés), Serare (2 980 salariés), Alinea (1 848 salariés), ou encore Orchestra Prémaman (1 655 salariés) en 2020, l’année 2021 risque d’être marquée par de très gros dépôts de bilan, encore plus importants que ceux de l’année passée. D’autant que le cynisme de la politique gouvernementale risque d’avoir un effet de contagion, les grands groupes étant invités de la sorte à licencier sans retenue ou à se délester d’effectifs jugés trop élevés. La façon dont use Saint-Gobain pour se débarrasser de sa filiale Lapeyre (3 500 salariés et même 4 200 si l’on prend en compte les sociétés mandataires), au profit d’un fonds d’investissement suspecté de vouloir siphonner les réserves de l’entreprise avant de procéder à un redressement judiciaire généralisé, est de ce point une alerte : si même un groupe comme celui-là, qui se présente sous des atours respectables, a de telles pratiques, c’est que la tempête sociale qui s’annonce va être particulièrement violente.

Cette réforme de l’assurance-chômage est d’autant plus inquiétante qu’elle va donc mécaniquement gonfler ce que les statisticiens ont l’habitude d’appeler le halo autour du chômage et plus généralement la pauvreté.

Or, ce halo autour du chômage est déjà considérable. Si l’on ne décompte que la catégorie la plus restreinte des demandeurs d’emploi, celle de la catégorie A, la seule sur laquelle le gouvernement communique, on arrive à fin février à 3,576 millions de personnes concernées. En revanche, si on prend en compte toutes les catégories, de A à E, c’est-à-dire y compris ceux qui font des petits boulots, on arrive au total de 6,385 millions de personnes concernées.

Et la prise en compte de ce halo autour du chômage ne suffit donc pas pour mesurer le choc social qui arrive. Il faut plus largement avoir à l’esprit qu’une envolée de la pauvreté, pourtant déjà très élevée, est devant nous, du fait de la conjoncture comme du fait de cette réforme de l’assurance-chômage.
Les statistiques de l’Insee ne sont certes connues qu’avec beaucoup de retard. Les dernières en date portent ainsi sur l’année 2018. Dans son dernier « Portrait social de la France », publié en décembre dernier, l’Insee consacrait ainsi un chapitre à la pauvreté et faisait en particulier ces constats : « En 2018, en France métropolitaine, 9,3 millions de personnes vivent en dessous du seuil de pauvreté monétaire, fixé à 60 % du niveau de vie médian. Ce seuil s’établit en 2018 à 1 063 euros par mois. À titre de comparaison, au 1er avril 2018, pour une personne seule, le revenu de solidarité active (RSA) s’élève à 551 euros et le minimum vieillesse à 833 euros, sachant que d’autres prestations (dont les aides au logement) complètent souvent le revenu disponible des allocataires de ces minima sociaux. Ainsi, en 2018, 66 % des personnes vivant dans un ménage bénéficiaire du RSA vivent en dessous du seuil de pauvreté et 47,7 % des personnes vivant dans un ménage percevant le minimum vieillesse. En 2018, le taux de pauvreté s’élève à 14,8 % de la population. Il augmente de 0,7 point par rapport à 2017. »

Sans précédent depuis plusieurs décennies, ce taux de pauvreté de 14,8 % est considérable et donne donc une autre mesure des souffrances sociales que traversait le pays avant même que la pandémie ne survienne. À titre de comparaison, le taux de pauvreté avait atteint 14,1 % de la population active en 2010 (8,6 millions de personnes) et ce niveau était déjà sans précédent, selon l’Insee, depuis 1997.

Or on se doute bien que la situation va encore se dégrader. Cela n’a pas été le cas en 2019. Selon l’estimation avancée de l’Insee, les inégalités et la pauvreté auraient cette année-là légèrement diminué. Mais il coule de source que la tendance va repartir à la hausse pour 2020 et 2021.

Car il faut bien avoir à l’esprit que la dégradation des conditions de revenus des plus modestes entraîne mécaniquement une dégradation généralisée de leurs conditions de vie. C’est ce qu’établit avec beaucoup de précisions par exemple le dernier rapport du Secours catholique. Fondé sur « des données statistiques propres, collectées auprès d’une partie des 1,4 million de personnes rencontrées, il précède d’au moins un an les données publiées par l’Insee », souligne l’association, « et intègre des populations (sans domicile, ou en situation administrative instable) dont la statistique publique peine » à rendre compte.

Résultats : même pour 2019, le Secours catholique ne constate pas le ressaut relevé par l’Insee. « En 2019, le niveau de vie médian de l’ensemble des ménages rencontrés au Secours catholique baisse de 5 euros par rapport à 2018 (en euros constants) pour atteindre 537 euros, un chiffre très en dessous du seuil d’extrême pauvreté (40 % du revenu médian), estimé à 716 euros en 2019. 23 % des ménages ne percevaient même aucune ressource, c’est 8 points de plus qu’en 2010 », estime ainsi ce rapport.

Et le Secours catholique, comme toutes les ONG qui interviennent sur le secteur social, souligne avec insistance que la pauvreté n’est jamais que monétaire. Car cette précarité financière induit automatiquement toutes les autres : la précarité énergétique, la précarité de logement, etc.

La réforme de l’assurance-chômage fonctionne donc comme un révélateur : elle vient confirmer que la pauvreté est le cadet des soucis du gouvernement. Il faut d’ailleurs observer qu’il ne cherche pas même à donner le change. Il aurait pu s’éviter une polémique inutile en se gardant d’exclure ATD Quart Monde du Conseil économique, social et environnemental, mais il n’en a rien fait, s’attirant les vives critiques de la présidente de l’association, Marie-Aleth Grard : « L’augmentation de la pauvreté n’est pas la préoccupation du gouvernement », a-t-elle déclaré à Mediapart.

Or, chacun le devine : pour se fâcher avec une association aussi pacifique et généreuse qu’ATD Quart Monde, il faut y mettre beaucoup de morgue et de dédain.

Il faut donc se rendre à l’évidence : le fameux « quoi qu’il en coûte » défendu par Emmanuel Macron pour le temps de la crise sanitaire n’a été qu’une tromperie. Ou du moins, il a joué pour les entreprises et leurs actionnaires, mais pas pour les salariés ni pour les chômeurs.

En somme, ce dossier de l’assurance-chômage vient ruiner la démonstration de ceux qui discernent deux temps dans la politique économique et sociale d’Emmanuel Macron. Avec pour premier temps, une cascade de réformes néolibérales menées au pas de charge, dont la réforme du droit du travail ou encore celle (ébauchée) des retraites, pimentées par des cadeaux insensés en faveur des plus riches, dont la suppression de l’ISF et la flat tax sur les revenus du patrimoine et de l’épargne ; et puis un deuxième temps, avec une politique plus pragmatique, permettant de traverser la crise sanitaire historique, adossée à un recours passif aux finances publiques pour amortir le choc des événements.

La réforme de l’assurance-chômage atteste que cette présentation des choses est trompeuse : même au plus fort de la crise sanitaire, les fameuses réformes dites structurelles, si chères aux néolibéraux, continuent, même si, par la force des choses, elles entrent en application à un rythme un peu ralenti.

Du début du quinquennat jusqu’à aujourd’hui, Emmanuel Macron n’a pas changé, même s’il fait souvent mine de s’adapter aux circonstances. Avec la suppression de l’ISF, il a récompensé la clientèle qui l’a porté au pouvoir ; avec la réforme de l’assurance-chômage, il veut mettre à genoux ceux du camp d’en face, celui des plus modestes.