Le social et médico social

Médiapart - Aide à domicile : « Ce n’est pas une vie, mais de la survie »

il y a 5 jours, par Info santé sécu social

9 OCTOBRE 2019 PAR MATHILDE GOANEC

Elles sont pauvres, se cassent le dos et œuvrent quasiment dans l’indifférence générale. Les employées de l’aide à domicile ont manifesté mardi un peu partout en France.

Elle est « gilet jaune », bien sûr… Nathalie Vinot, auxiliaire de vie, a délaissé les ronds-points de Seine-et-Marne et sa chasuble fluo pour venir manifester, aux couleurs de l’association des professionnels du maintien à domicile, sous les fenêtres du ministère des solidarités et de la santé. Car tous les mois, elle se « serre la ceinture au quatrième cran ».

Le 8 octobre 2019, avec les salariés des Ehpad et à l’appel de l’intersyndicale, ils et elles sont une petite cinquantaine à avoir bravé la pluie pour se planter dans un coin de rue du VIIe arrondissement de Paris, afin de protester contre la faiblesse des salaires du personnel qui intervient auprès des personnes âgées, et de conditions de travail dégradées.

Le mouvement, lancé il y a deux ans, butait déjà sur les mêmes difficultés de mobilisation. Difficile de faire grève, et encore plus difficile de grimper à Paris quand on est salarié d’un Ehpad, a fortiori lorsque l’on travaille à domicile. Si l’on quitte son poste, ce sont des personnes dépendantes qu’on laisse derrière soi.

Nathalie Vinot s’occupe chaque jour de dix bénéficiaires, qu’il faut lever, laver, habiller, mettre à table. Le tout en trente minutes, maximum une heure, avant de revenir éventuellement le midi, puis le soir.

« C’est un travail de cœur, j’y vais avec du dialogue, du soutien, raconte la salariée. Pour une dame, qu’il fallait mettre en confiance, j’ai pris l’habitude de commencer à balayer, afin de mettre le chauffage dans la salle de bain, et après, de l’emmener en douceur vers la toilette. »

Avant de devenir aide à domicile, Nathalie Vinot, 43 ans, a fait tous les métiers : de la photographie, de l’usine, les vignes, de la vente, de la boulangerie ou de la comptabilité, son diplôme d’origine. Depuis trois ans, elle travaille dans une entreprise privée, 120 heures par mois qu’elle complète par quelques heures de ménage chez un particulier. « Je me sens à ma place », assure-t-elle.

Mais payée un peu plus de dix euros brut de l’heure, avec un enfant à charge et un crédit sur le dos, les motifs de colère sont nombreux. Nathalie réclame ainsi un alignement par le haut des trois conventions collectives qui régissent le secteur, selon que l’on travaille dans le public, le privé lucratif ou l’associatif.

Les différences peuvent devenir des gouffres. Ainsi, Nathalie Vilot touche seulement 20 centimes d’euros d’indemnité kilométrique pour ses déplacements professionnels, un tarif qui peut varier du simple au double selon le type d’employeur. « Moi, je ne m’en sors pas, cela ne couvre pas mes frais professionnels, raconte Nathalie Vinot qui a fait l’an dernier 900 kilomètres par mois pour se rendre d’un domicile à l’autre. On peut payer le carburant, mais cela ne couvre ni l’usure, ni l’entretien quotidien, ni la vidange… »

Or, en cas de panne, le monde de l’auxiliaire de vie à domicile peut vite s’effondrer : « Je travaille en zone rurale, je peux à la limite prendre mon vélo. Mais si j’ai de gros frais, je ne peux pas les payer et reprendre le travail immédiatement. Je suis pauvre, mais pas assez pauvre pour bénéficier d’une aide d’urgence. »

Des propos corroborés par Loïc Le Noc, en charge de la branche aide à domicile pour la CFDT. « Aujourd’hui, pour faire un kilomètre, on donne 35 centimes à chaque auxiliaire et ça c’est dans la meilleure des trois conventions. Mais le coût de revient du moindre véhicule est supérieur à 40 centimes. Donc elles s’appauvrissent littéralement à chaque kilomètre... À chaque fois que l’on a tenté de négocier une revalorisation de cette indemnité, les services du ministère nous ont dit niet. »

C’est l’une des spécificités de ce secteur, financé en grande partie par les pouvoirs publics, en l’occurrence l’assurance-maladie, par l’entremise des départements. Chaque coup de pouce doit passer par les fourches caudines de l’agrément par le ministère de la santé.
« Nos négociations sociales sont encadrées chaque année lors de la conférence salariale qui attribue une enveloppe financière à la branche, explique Julien Mayet, vice-président de l’Union nationale de l’aide, des soins et des services aux domiciles (UNA). Cela fait six ans que l’enveloppe tourne autour de 1 % et donc en dessous de l’évolution du Smic, ce qui ne laisse quasiment aucune marge de manœuvre. Ensuite, tous nos accords collectifs sont soumis à un agrément qui est donné par les pouvoirs publics, mais aussi l’assemblée des départements de France. Et ils sont retoqués systématiquement. »

L’UNA comme l’AD-PA, association de directeurs d’établissement pour personnes âgées ou de services d’aides à domicile, soutient le mouvement lancé par l’intersyndicale. « Ne rien faire, ce serait être complice », insiste Julien Mayet, qui fait face comme employeur à un pénurie de main-d’œuvre en raison de la faiblesse des salaires, des mauvaises conditions de travail et de « la perte de sens ». « La productivité qui est demandée aux salariées est insensée. L’encadrement intermédiaire est également épuisé, ce n’est plus tenable. »

L’inégalité de prise en charge, selon les départements, plus ou moins bons élèves, n’arrange rien à l’affaire. « Certains ne sont pas responsables, et financent 17 euros par heure d’aide à domicile alors qu’il en faudrait 25 pour couvrir le coût d’une intervention », rappelle Alexandra Bardet, en charge de la communication à l’UNA.

Béatrice Belle, casquette sur la tête, travaille depuis vingt ans comme auxiliaire de vie à domicile. Venue de Saint-Étienne pour le rassemblement, elle porte, ce 8 octobre, les couleurs de la CGT. Béatrice cumule les handicaps, dont celui de travailler elle aussi pour un employeur privé qui applique la moins bonne des conventions collectives, celle des services et du commerce.

En 2005, le plan Borloo a en effet ouvert au secteur lucratif l’aide à domicile, provoquant l’appétit des grands groupes comme Korian ou DomusVi (ils œuvrent déjà depuis longtemps dans les maisons de retraite), qui ont grignoté petit à petit les structures de taille moyenne.

« Nous avons des amplitudes horaires qui nous font travailler parfois 13 heures par jour, sept jours sur sept, notre employeur peut nous rappeler n’importe quand, même sur nos congés, pour remplacer au pied levé une collègue. Bien sûr, nous ne sommes rémunérées que sur nos interventions, et pas sur les trous entre deux visites. »

Béatrice explique sans peine le turnover démentiel qui sévit dans le secteur : « Le turnover est important car les conditions ne sont plus supportables, certaines intervenantes prennent plus de médicaments que les bénéficiaires qu’elles ont en charge ! Ce n’est pas une vie, mais de la survie. »

Dans le secteur de l’aide à domicile, rappelle la syndiquée, le taux d’inaptitude totale, sans possibilité de reclassement, tourne autour de 30 %. Les personnes qui travaillent auprès des personnes âgées ont plus d’accidents du travail et souffrent davantage de maladies professionnelles que les salariés du BTP ou de l’industrie.

Depuis dix-huit ans, Béatrice Belle a eu le temps de voir les choses changer, et s’évaporer le mythe de l’auxiliaire de vie qui s’assoit, papote et boit le café, chez des personnes qui, bien souvent, n’ont pas une seule autre visite de la journée.

« C’est fini ce temps là ! On nous a demandé des interventions de 45 minutes, puis de 30 minutes, et on nous parle maintenant de 15 minutes ! On ne parle jamais de la maltraitance à domicile, mais dès l’instant où vous sortez la personne du lit, sans avoir le temps de dire bonjour et que vous la traînez à la salle de bain, avant de lui balancer son bol de café en vitesse sur la table, c’est de la maltraitance. Il est où le lien humain ? »

La salariée ne décolère pas : « Dans le secteur privé, les entreprises sont libres de fixer leur tarif, à la différence des associations conventionnées. Ils ont les moyens pour nous payer mieux. Cette année, au niveau de la branche, nos patrons ont osé augmenter les salaires de 0,01 centime de l’heure. Et de 0,02 centime l’indemnité de frais kilométrique. Nous sommes un vivier d’emplois, pas une poubelle. »

Pascal Champvert, préside l’Association des directeurs au service des personnes âgées (AD-PA). Il rappelle que, si dans le secteur lucratif quelques marges de manœuvres existent, le financement du soin et de la dépendance relève de l’État et du département, seule source de financement possible pour les associations et les établissements publics, qui couvrent encore 80 % du secteur.

« Cela fait trente ans que l’on nous dit qu’il n’y a pas d’argent magique. Mais cela fait aussi trente ans qu’on sait que la souffrance des salariées ne cesse d’augmenter. C’est inacceptable. Cela veut dire que dans notre pays, on aide mal les personnes âgées et que cela se fait au détriment de la santé des salariées. »

L’aide à domicile pourrait faire valoir un autre argument, celui de l’engagement féministe. L’écrasante majorité des salariés sont des femmes, par ailleurs souvent en charge de famille monoparentale, et parfois d’origine étrangère, donc sous la menace de devoir quitter le territoire faute d’emploi.

Il s’agit de 230 000 employées, à 87 % à temps partiel, dont le salaire moyen s’élève à 932 euros par mois. Beaucoup vivent ou survivent avec un demi Smic, et doivent s’attendre à une retraite qui ne dépassera pas le minimum vieillesse.

Loïc Le Noc le rappelle, après une mise à plat des salaires pour les employés titulaires d’un CAP : « À niveau de diplôme égal, un homme qui fait boucherie, secteur très masculin, touchera près de 800 euros de plus qu’une femme qui s’occupe des autres, dans un secteur immensément féminisé. Cela doit nous interroger. »