Luttes et mobilisations

Médiapart - Au CHU de Pointe-à-Pitre, la crise sociale s’incruste

il y a 1 semaine, par Info santé sécu social

12 AOÛT 2019 PAR MANUEL JARDINAUD

Une deuxième manifestation est organisée le 13 août dans la capitale guadeloupéenne pour dénoncer l’état de l’accès aux soins et les conditions de travail au sein de l’établissement. En plus d’une dégradation structurelle, l’hôpital souffre toujours des conséquences d’un grave incendie en novembre 2017 qui a obligé certains services à déménager dans des locaux vétustes et inadaptés.

« Nous subissons une double pénalité. D’abord la réduction des moyens, comme en métropole, que l’on subit de plein fouet. Ce à quoi s’ajoutent les conséquences de l’incendie de fin 2017. » Philippe Belair, à la tête du syndicat FSAS-CGTG, tente de résumer la situation qui provoque aujourd’hui une mobilisation sociale inédite au sein du CHU de Pointe-à-Pitre, en Guadeloupe. L’hôpital universitaire a été le théâtre d’un incendie en novembre 2017 qui a conduit les autorités sanitaires à déménager certains services – dont des blocs de chirurgie et l’unité parents-enfants –, désorganisant et dégradant les soins selon les syndicats, et accentuant la crise de fond de l’hôpital.

Entrée du service de néonatalité, provisoirement installé à la polyclinique de Guadeloupe. Elle sert aussi d’accès pompiers et pour les personnes handicapées, alors que l’accès au service est censé être limité. © DR / Mediapart
Entrée du service de néonatalité, provisoirement installé à la polyclinique de Guadeloupe. Elle sert aussi d’accès pompiers et pour les personnes handicapées, alors que l’accès au service est censé être limité. © DR / Mediapart
Alors que plus de 200 services d’urgences sont en grève en France métropolitaine (lire les derniers reportages de Mediapart sur le sujet ici et là), celui du CHU de la capitale guadeloupéenne a rejoint le mouvement le 10 juillet. Treize jours plus tard, c’est l’ensemble du personnel soignant, médical et administratif qui a été appelé à se mobiliser. Le 1er août, une manifestation à laquelle se sont agrégés des usagers et des habitants a réuni plusieurs milliers de personne. La prochaine se déroulera le 13 août.

Cette crise dans le principal centre hospitalier guadeloupéen n’est pas nouvelle mais prend une ampleur historique à la suite de décisions du ministère et de l’Agence régionale de santé (ARS) qui ont provoqué la colère des équipes. De sparadraps en bouts de ficelles, la gestion des dégâts causés par le feu fin 2017 n’a fait qu’attiser la colère en interne.

Les tensions demeurent vives entre le personnel gréviste et la direction du CHU. Les piquets de grève sont accusés par la direction du CHU d’entraver la circulation aux abords de l’hôpital et d’empêcher certains agents de travailler. La rupture du dialogue est telle que, le 2 août, le directeur général Gérard Cottelon a assigné en référé les deux syndicats (CGTG et UTS/UGTG) pour « libérer les lieux », avant d’envisager de faire appel aux forces de l’ordre. L’hôpital a obtenu gain de cause le 9 août, le juge des référés enjoignant aux deux syndicats de libérer les lieux, une obligation assortie d’une astreinte de 1 000 euros par jour de retard à compter de la signification de la décision. Pas de quoi apaiser le climat.

Le bras de fer a débuté il y a plus d’un an avec la « relocalisation » de la maternité, la plus touchée par l’incendie, dans divers établissements, puis à la polyclinique privée de Guadeloupe, en lisière de Pointe-à-Pitre. Une décision prise dans l’attente d’une solution pérenne pour l’ensemble du pôle parents-enfants dans un bâtiment neuf à proximité, où se trouve un centre de gérontologie. Mais il faudra patienter jusqu’à fin 2020.

Non seulement « cela coûte 450 000 euros de loyer par mois », s’indigne Gaby Clavier, délégué syndical de l’UGTG, mais cela alimente « la crainte qu’un grand pôle gériatrie [appelé CHGR – ndlr] ne soit finalement pas créé », dénonce Philippe Belair. L’ARS indique à Mediapart un loyer de 400 000 euros.

Dans un communiqué, l’ARS avait reconnu à demi-mots une difficulté pour l’accueil et le soin des plus âgés : « Ce projet indispensable, du pôle parents-enfants, a toutefois privé certains résidents du CHGR d’un emménagement immédiat sur le site de Palais-Royal », notait-elle au début de l’été. Elle a promis une enveloppe de deux millions d’euros pour des « travaux de réhabilitation » en vue de l’accueil de tous les patients initialement prévus.

À Mediapart, l’ARS précise : « Après le départ du pôle parents-enfants, cela pourrait être une belle opportunité d’augmentation d’activité pour le CHGR, surtout dans le contexte du vieillissement de la population. Par ailleurs, le positionnement de Palais-Royal, à proximité immédiate du futur nouveau CHU, sera aussi une opportunité de coopération forte. »

Pas de quoi calmer la colère des syndicats. D’autant que, en attendant un centre hospitalier universitaire flambant neuf qui doit être livré d’ici à la fin 2020, les difficultés s’accumulent aux yeux du personnel. Comme le déménagement d’une partie de l’activité de chirurgie au sein d’une clinique privée, à Baie-Mahault, à sept kilomètres de Pointe-à-Pitre. « Cinq blocs pour 500 000 euros par mois », chiffre Gaby Clavier, qui anime aussi le collectif de défense du CHU de Guadeloupe, alors que l’ARS communique un montant de 450 000 euros. « Le personnel délocalisé se plaint de la performance des soins », avance le syndicaliste.

Une « performance des soins » qui n’est guère plus brillante aux urgences du CHU. Dans son tract annonçant la manifestation du 1er août, l’intersyndicale dénonce l’extrême vétusté des locaux et du matériel, ainsi que le manque de personnel « dans un service d’urgences adultes qui reçoit en moyenne 120 malades par jour, où seuls sept médecins sont affectés, où il n’y a ni chaises roulantes, ni brancards, ni scopes, ni glucomètres, ni casaques, ni toilettes, ni box pour la prise en charge des usagers. »

Selon Gaby Clavier, la superficie du service d’urgence a été divisée par quatre après l’incendie, rendant encore plus difficile l’accueil des malades. L’ARS rétorque que les urgences ont gardé 60 % de leurs mètres carrés après le déménagement vers le plateau de consultations externes. Le syndicaliste indique néanmoins à Mediapart que la salle de déchoquage, juste au-dessus de l’accueil des urgences, est souvent difficilement accessible en raison des pannes d’ascenseur régulières. Ce qui amène le personnel médical à intervenir directement dans les couloirs.

En mars 2018, Europe 1 avait révélé 43 morts suspectes en trois mois dans l’établissement. Les professionnels ont demandé à l’ARS une étude comparative du nombre de décès et des transferts Guadeloupe-Paris avant et après l’incendie.

Une enquête de Santé publique France, opportunément mise en ligne le 6 août 2019, a conclu qu’« en Guadeloupe, aucun excès significatif de la mortalité toutes causes et quelles que soient les tranches d’âge observées, n’a été mis en évidence depuis l’incendie du CHU survenu en novembre 2017 et ce jusqu’en juin 2019 ».

« Je n’aurais jamais cru exercer dans de telles conditions »
Si les conséquences de la dégradation des locaux et des conditions de travail ne sont pas aussi dramatiques que redoutées par les syndicats, la qualité de l’accueil n’en demeure pas moins problématique. Depuis le début du conflit social, personnels et usagers ont fait circuler photos et vidéos témoignant de la situation.

Abondantes infiltrations en cas de pluie, moisissures, plafonds qui s’écroulent, concentrations d’insectes… Les exemples sont nombreux, qui ont été rendus publics au fil des jours, rendant le conflit social de plus en plus populaire au sein de la population.

Le cas de la maternité se révèle préoccupant, comme l’illustrent les témoignages recueillis par Mediapart. De 80 lits, le service est passé à 20 lits, tout en gardant la même activité. « Je n’aurais jamais cru exercer dans de telles conditions. Tous les jours, je mets mon diplôme en danger », indique Marie*, qui travaille au sein du service de néonatalité. Elle décrit les multiples déménagements de son unité entre décembre 2017 et août 2018, avant qu’elle s’installe au sein de la polyclinique, dans un provisoire qui dure désormais depuis un an.

« Nous sommes au deuxième sous-sol, dans un bâtiment qui avait été maquillé au préalable avec des peintures refaites et l’installation de l’arrivée des fluides comme l’oxygène », témoigne-t-elle. Un an plus tard, l’eau s’infiltre, surtout en période cyclonique estivale, la moisissure s’installe. « Les enfants sont exposés à un air vicié. » Quand il pleut fort, le personnel travaille auprès des prématurés avec les pieds dans les flaques.

Sa collègue Lauren*, sage-femme, évoque les espaces très réduits, les chambres individuelles où il faut caser deux lits. « Intimité zéro ! » lance-t-elle. Elle décrit l’une d’elles avec une seule arrivée d’oxygène. « Le problème principal, c’est que les dames ne sont pas tête-bêche et les places sont données en fonction de la disponibilité. Donc si une femme a besoin d’oxygène et n’est pas sur le bon lit, il faudra sûrement intervertir les patientes car, pour déplacer les lits, c’est la croix et la bannière. » Elle conclut, avec une ironie désabusée : « Il faut donc positionner les patientes stratégiquement. »

La soignante dénonce aussi les conditions d’accès aux locaux, notamment pour les femmes présentant une pathologie : « À l’entrée, c’est un escalier. Pour accéder à la rampe, très abrupte, il faut demander une autorisation. » En outre, un seul type de brancard entre dans le box réservé aux échographies, assure-t-elle. « Mais il n’arrive pas jusqu’au bout. Même les patientes les plus fragiles doivent se lever. »

Les deux professionnelles, comme les syndicats, s’inquiètent du risque encouru par les usagers en cas de cyclone ou de tempête tropicale, notamment celui d’inondation. Seules des planches de contreplaqué sont prévues pour protéger les persiennes en verre. « Le plan Orsec, dans ce cas, n’avait même pas été préparé quand on s’est installés », dit Marie.

Face à ces critiques, l’État argue avoir fait un effort considérable en débloquant 590 millions d’euros, soit la totalité du financement du futur hôpital. Le ministère de la santé indique aussi avoir apuré une partie de la dette fournisseurs de l’actuel CHU. En attendant, les personnels soignants et médicaux tentent d’exercer leur mission dans des conditions toujours plus difficiles.

Aussi, comme nombre de leurs collègues, y compris dans les autres services qui sont restés dans le CHU historique, Lauren et Marie participent aux piquets de grève, tout en assurant leur obligation de service minimum. Cette dernière avoue participer pour la première fois en 13 ans à un mouvement social, venant prêter main-forte aux grévistes dès qu’elle est en congés. Si leur emploi du temps professionnel le permet, les deux femmes seront dans la rue le 13 août, pour la deuxième fois en moins de 15 jours.

*Certains prénoms ont été modifiés à la demande des personnes interrogées, ce que nous avons accepté.