Europe

Médiapart - Aux Pays-Bas, la crise des fonds de pension reflète un système financier sous pression

il y a 2 semaines, par Info santé sécu social

RETRAITES ANALYSE

18 NOVEMBRE 2019 PAR MARTINE ORANGE

Longtemps donnés en modèle, les fonds de pension néerlandais se retrouvent en grande difficulté. La politique de taux négatifs de la BCE est désignée comme la principale responsable de ce malaise. La grande compression exercée sur les salaires depuis trente ans, qui détruit les systèmes sociaux, ronge désormais le système financier.

Lors des dernières réunions de la Banque centrale européenne, le gouverneur de la banque des Pays-Bas, Klaas Knot, fut un des critiques les plus virulents de la politique de Mario Draghi sur le départ, et notamment de sa décision de relancer son assouplissement quantitatif (quantitative easing). Et ce n’est pas par hasard. L’ensemble du système de retraite des Pays-Bas est au bord de l’apoplexie.

Des années de taux bas, voire négatifs, accompagnés par une montée du nombre de retraités, en raison du vieillissement de la population, sont en train d’ébranler le système de retraite néerlandais, présenté jusqu’alors comme un modèle par tous les défenseurs de la retraite par capitalisation. Le système préféré des néolibéraux, pilier indispensable du recyclage de la dette.

Depuis des mois, les manifestations de retraités et de salariés se succèdent aux Pays-Bas pour s’opposer à une diminution de leurs pensions. Des négociations ont été engagées avec les partenaires sociaux au printemps en vue d’étudier une refonte générale du système. Dans la semaine, le gouvernement néerlandais doit présenter une série de mesures, censées répondre à l’urgence et éviter une réduction du montant des pensions dès janvier.

Report de l’âge de la retraite à 67 ans dès 2021 (aujourd’hui à 65 ans), aides financières de l’État, abaissement de la réglementation… toutes les pistes sont à l’étude pour déminer un sujet politiquement sensible, et pour sauver une industrie financière qui pèse 1 600 milliards d’euros.

Mais le sujet risque aussi de s’inviter lors de la prochaine réunion de la BCE. Car la politique monétaire ultra-accommodante de la banque centrale, son choix de soutenir des taux négatifs, de relancer le rachat de titres obligataires, dans l’espoir de soutenir la croissance européenne, sont désignés comme les principaux facteurs de troubles actuels.

Sans changement notable des règles, les fonds de pension néerlandais se disent incapables de faire face à leurs engagements dans un environnement de taux négatifs. La solution passe selon eux, soit par une baisse drastique des montants des retraites, soit par une hausse notable des cotisations pour faire face, à la fois, à l’augmentation du nombre de retraités, liée au vieillissement de la population, et à la baisse des rendements financiers.

Selon certaines estimations, il manque plus de 13 milliards d’euros pour soutenir le financement général du système, qui assure aujourd’hui la retraite de plus de 3 millions de personnes.

Les Pays-Bas sont le pays européen qui a le plus développé le système par capitalisation. Aux côtés d’un régime public qui garantit une retraite de base, une multitude de fonds de pension, souvent organisés par branche professionnelle, se sont développés pour assurer les retraites complémentaires. Grâce à la financiarisation galopante des trente dernières années, ils ont prospéré sans encombre.

Les Néerlandais profitent d’un niveau de retraite parmi les plus généreux du monde : en moyenne, le montant de leur retraite se situe entre 70 % et 80 % de leur dernier salaire. Un montant contractuellement garanti. Ce qui a assuré pendant des années un soutien inconditionnel de la population au système existant, en dépit des pressions exercées sur les salaires.

Mais depuis la crise financière de 2008, la situation se dégrade insensiblement. Comme tous les autres acteurs financiers, les fonds de pension néerlandais ont subi un immense stress. Assis sur leurs immenses réserves, ils ont été capables, à la différence de nombre de fonds américains, de maintenir leur niveau de prestations et de verser les retraites promises. Puis est venu le temps du quantitative easing, des taux négatifs, de l’argent gratuit déversé par brassées de milliards par la Banque centrale européenne. Cela a permis de sauver – au moins pendant un temps – la zone euro, mais a mis toute la sphère financière sous tension.

Avec l’argent gratuit, c’est tous les modèles financiers existants qui se trouvent ébranlés : les banques ne dégagent plus les recettes suffisantes liées à leur métier traditionnel d’intermédiation, les assureurs et les fonds de pension ne dégagent plus les rendements suffisants pour faire face à leurs engagements et augmenter leurs réserves – la longévité de leurs portefeuilles étant inférieure à leurs engagements, il leur faut assurer des retours suffisants pour couvrir l’ensemble.

Massivement investis dans les produits de dette, notamment de dettes d’État, les fonds de pension néerlandais sont aux premières loges pour constater ce dérèglement. La dette de tous les pays de la zone euro, y compris de la Grèce, affiche désormais des taux négatifs. Pour l’Allemagne comme pour la Suisse, considérés comme les pays les plus sûrs du continent, c’est l’ensemble de la dette jusqu’à 50 ans qui offre des taux négatifs. En d’autres termes, les financiers acceptent de payer pour placer leur argent pour des actifs considérés comme protégés.

Dans un premier temps, les fonds de pension ont fait comme tous les autres : ils ont puisé dans leurs réserves pour continuer à assurer le versement des retraites. Mais aujourd’hui, les rendements offerts ne cessent de baisser et le système s’épuise. Les quelque 240 fonds de pension ne disposent plus des taux de couverture requis pour assurer leurs prestations. Un fonds de pension sur six risque de devoir réduire le montant des retraites versées, a prévenu dès janvier la Banque centrale des Pays-Bas.

L’alerte autour des fonds de pension néerlandais devrait en inquiéter plus d’un. Car si ces intervenants considérés comme parmi les plus solides du monde financier rencontrent des difficultés, qu’en est-il des autres ? Assureurs, vendeurs d’assurance-vie, fonds d’investissement, tous connaissent les mêmes problèmes. Tous doivent faire face aux conséquences imprévisibles de l’argent gratuit.

Beaucoup ont massivement acheté des actions, puis ont participé activement à nourrir la bulle immobilière. Les plus grands se sont précipités pour acheter des infrastructures (aéroports, autoroutes, système de péage) considérées comme des rentes assurées. Désespérant de trouver des actifs sûrs et rentables, ils en oublient toute prudence. Beaucoup investissent désormais massivement dans les junk bonds et les produits structurés, qui, pour attirer le chaland, offrent des taux élevés.

Les fonds de pension sont parmi les plus friands de ces produits. Incapables de dégager dans des conditions normales un rendement annuel suffisant, ils se sont précipités sur les produits structurés pour augmenter leurs gains. Dans son dernier rapport sur la stabilité financière mondiale, le Fonds monétaire international (FMI) s’inquiète de ces dérives. Selon l’institution internationale, les fonds de pension ont plus que doublé leurs placements dans des actifs illiquides et risqués au cours de la dernière décennie.

« Devraient-ils à un moment vendre certains de ces actifs illiquides, la similitude de leurs portefeuilles et la chute rapide des prix pourraient amener un choc dans tout le système financier », prévient le FMI, craignant que ces acteurs ne puissent plus à l’avenir assurer leur rôle traditionnel de stabilisateurs sur les marchés financiers.

Pour certains, les problèmes sont déjà là. Le fonds de pension géré directement par General Electric a annoncé la fin de la garantie octroyant à ses salariés une retraite correspondant à leur dernier salaire. Plus de 20 000 salariés sont concernés. Le fonds de pension pour les agents publics à Chicago est en faillite. Le fonds Calpers, destiné à l’origine aux professeurs de Californie, et qui a été un des plus puissants du monde, connaît les plus grandes difficultés. Les salariés et professeurs des universités britanniques préparent une grève pour éviter une augmentation de leurs cotisations.

Ces différents exemples viennent opportunément rappeler que, contrairement à ce que certains thuriféraires défendent, la retraite par capitalisation n’est pas l’alternative rêvée au système par répartition.

Si ce dernier rencontre des difficultés, la raison principale en revient aux pressions incessantes sur les salaires et le pouvoir d’achat depuis trente ans, le creusement sans précédent des inégalités au profit du capital. Cette pression se traduit désormais par une chute à des niveaux historiques de l’inflation, ce qui a entraîné une baisse tout aussi historique des taux d’intérêt et des rendements financiers.
Pendant des années, la financiarisation à outrance a permis de cacher cette dégradation et de faire croire que la retraite par capitalisation, comme tout le système financier, pouvait échapper à cet environnement déflationniste. De la même manière que les subprimes avaient été un expédient pour cacher l’appauvrissement des populations les plus précaires, en leur faisant croire qu’elles pouvaient maintenir leur niveau de vie par le crédit, la capitalisation a été conçue pour masquer la chute du pouvoir d’achat des salariés et obtenir le soutien d’une grande partie des opinions publiques. Aujourd’hui, le système financier est lui-même rattrapé.

Onze ans après une crise financière, où les responsables n’ont voulu apporter que des remèdes placebo pour ne rien changer, tout revient en boomerang. La grande compression des salaires imposée depuis trente ans poursuit son œuvre. Elle continue de ronger l’ensemble du système financier, des systèmes sociaux et des démocraties.