Le chômage

Médiapart - Chômeurs « trop » indemnisés : l’arnaque intellectuelle du gouvernement

il y a 1 mois, par Info santé sécu social

Depuis un mois, le premier ministre et la ministre du travail agitent un chiffre choc : un chômeur sur cinq gagnerait plus au chômage que dans son travail précédent. Cette statistique a suscité le scepticisme des spécialistes. Et ils avaient raison.

C’était un chiffre qui devait emporter les convictions, voire clore une fois pour toutes le débat. Mais il a surtout déclenché la perplexité, et vient de se révéler totalement vicié. Le 26 février, le premier ministre Édouard Philippe, la ministre du travail Muriel Pénicaud, ainsi que des membres de son cabinet, avaient tous sorti de leur chapeau une statistique choc : 20 % des chômeurs indemnisés par Pôle emploi toucheraient « une allocation chômage supérieure à la moyenne de leurs revenus » lorsqu’ils travaillent.

Nous étions quelques jours après l’échec définitif des négociations sur les nouvelles règles de l’assurance-chômage entre les syndicats et le patronat, et le gouvernement entendait prouver qu’il était urgent d’atteindre l’objectif qu’il avait fixé aux partenaires sociaux : tailler dans les dépenses, en faisant 4 milliards d’économie en trois ans.

En parallèle de la création d’un bonus-malus visant les entreprises utilisant trop de contrats courts – promesse de campagne d’Emmanuel Macron –, il convenait donc de retoucher les règles de calcul définissant le montant et la durée des allocations versées aux demandeurs d’emploi.

L’exécutif était face à un problème. Sa réforme risquait de mal passer auprès d’une partie des Français, car elle vise une population déjà précaire : en 2018, moins de la moitié des 5,6 millions d’inscrits à Pôle emploi ont touché des allocations chômage, et le montant moyen de ces dernières était de 1 020 euros par mois. En martelant son chiffre de 20 % de chômeurs favorisés par le système, c’est-à-dire pas moins de 600 000 personnes, le gouvernement pouvait espérer passer outre cette réalité.

Posé ainsi, le débat paraissait pourtant absurde dès le départ. Car les règles de l’assurance-chômage sont ainsi faites qu’il est toujours plus avantageux de travailler que de toucher des allocations chômage : l’allocation versée ne peut pas dépasser 75 % du salaire précédent. Pourtant, assurer le contraire a permis à Édouard Philippe de répéter que « ce système a évidemment pour conséquence de maintenir les [demandeurs d’emploi] dans une forme de précarité », car, comme on l’assurait au ministère du travail, il « favorise mécaniquement le fractionnement des contrats ».

C’est peu dire que les spécialistes de l’indemnisation des chômeurs étaient sceptiques face à ces déclarations. « Caricature », s’était aussitôt indigné Laurent Berger, le numéro un de la CFDT, pas spécialement connu pour son mordant antigouvernemental. Les autres syndicats avaient réagi sur le même ton. Reçu par Muriel Pénicaud dès le 27 février, Berger lui avait dit que le chiffre d’un chômeur sur cinq gagnant plus au chômage qu’à son ancien poste lui paraissait « polémique et caricatural ». « Nous ne partageons pas l’analyse sous-jacente », avait-il insisté.

La perplexité était tout autant de mise à l’Unédic, l’association gérée par les syndicats et le patronat et chargée de piloter le système d’assurance-chômage. Mardi 26 mars, un mois après l’apparition du fameux chiffre, la présidente (CFDT) du régime Patricia Ferrand avouait encore ne pas savoir « du tout comment ça a été (…) calculé ». Son numéro 2, le représentant du Medef Éric Le Jaouen, indiquait qu’il « aurait besoin d’un appui technique sur ce chiffre, parce que ce n’est pas ce que l’on constate ».

La veille, l’Unédic avait présenté à ses administrateurs plusieurs notes battant en brèche les conclusions du gouvernement. Selon ses propres calculs, 4 % seulement des allocataires reçoivent une allocation supérieure au salaire mensuel moyen qu’ils ont touché durant l’année précédant le chômage…

Illusion statistique
Sous pression, Pôle emploi, qui est à l’origine du fameux chiffre du gouvernement, et qui l’avait déjà expliqué à l’oral à certains syndicalistes et à des journalistes (comme ceux des Échos ou d’Alternatives économiques), a finalement publié ce vendredi la note détaillant son calcul.

Et ce document dévoile une sacrée entourloupe statistique. Il démontre que le gouvernement a cherché coûte que coûte un symbole pour justifier sa future réforme, au mépris de la vraisemblance. Et n’en déplaise aux Échos, qui affirment qu’il est « difficile de voir un loup dans le chiffre avancé par Muriel Pénicaud ».

Car pour aboutir à son résultat, Pôle emploi a fait baisser artificiellement les salaires pris en compte, en comparant des statistiques qui n’ont en fait rien à voir. D’abord, l’organisme a fait la moyenne mensuelle des salaires touchés durant tous les mois où un salarié a travaillé au moins pendant un jour. Peu importe que durant chacun de ces mois, il ait travaillé une seule journée ou 20 jours, et qu’il ait touché 100 euros ou 1 500 euros.

Cette base de calcul a ensuite été comparée au montant de l’allocation chômage versée au demandeur d’emploi pendant un mois complet. Et c’est cette comparaison qui a permis de conclure que 20 % des chômeurs sont mieux indemnisés par Pôle emploi qu’ils n’étaient payés lorsqu’ils travaillaient.

Mais il y a un hic, et de taille : les deux périodes comparées ne sont en fait pas les mêmes ! Car l’indemnité chômage est versée sur une durée égale au nombre de semaines travaillées (une fois que 4 mois de travail au moins ont été cumulés). Que ce nombre de semaines réellement travaillées soit étalé sur une période totale de 6 mois ou d’un an n’y change rien : si tout mis bout à bout, le salarié a réellement travaillé l’équivalent de 4 mois, soit 88 jours, il ne sera payé par Pôle emploi que pendant 4 mois, et pas pendant 6 mois ou un an.

Mettre côte à côte un salaire moyen touché pendant 6 ou 12 mois et le montant d’une allocation mensuelle versée pendant 4 mois seulement est une aberration. Pour que le calcul ait un sens, il faudrait en fait comparer la moyenne de revenus touchés uniquement pendant les jours réellement travaillés à l’indemnisation versée par Pôle emploi.

Ou bien, si comme Pôle emploi, on souhaite utiliser la moyenne mensuelle des salaires touchés pendant les six ou les douze mois où le salarié a travaillé au moins pendant un jour, alors il faut aussi établir la moyenne mensuelle du montant des allocations versées par Pôle emploi pendant les six ou douze mois suivants.

Autrement dit, si un salarié n’a travaillé que 88 jours sur une période de 12 mois pleins, il ne faut pas intégrer au calcul seulement les 4 mois où il a touché une allocation chômage, mais comptabiliser également les 8 mois suivants durant lesquels il n’a rien touché. Les résultats, on s’en doute, sont alors bien différents du chiffre gouvernemental.

Selon nos informations, c’est d’ailleurs une variante de cette méthode qu’a employée l’Unédic pour ses propres calculs : elle a pris en compte l’ensemble des salaires réunis pendant les 12 mois précédant le début de l’indemnisation chômage, et les a comparés aux allocations touchées ensuite pendant un an. Résultat : avec cette méthode, moins d’un salarié sur 25 se retrouve dans la situation décrite par l’exécutif.

Le gouvernement a donc joué sur une illusion statistique. « Le chiffre était faux », conclut lui aussi sur son blog hébergé par Mediapart, le sociologue spécialisé dans les politiques de l’emploi Mathieu Grégoire. Il dénonce « un artefact statistique » et « une manipulation assez troublante des chiffres ».

Il signale une autre incongruité du calcul tel que réalisé par Pôle emploi : un salarié qui a travaillé 6 mois d’affilée pour 6 000 euros en tout sera bien sûr considéré comme ayant touché en moyenne 1 000 euros mensuels. Mais le même salarié, ayant travaillé la même durée et touché le même salaire, pourrait se voir attribuer une moyenne mensuelle de 500 euros de revenus, pour peu qu’il ait alterné mois de travail et mois de chômage, et que ses contrats aient systématiquement démarré en milieu de mois : il serait alors considéré comme ayant travaillé pendant douze mois. Parfaitement illogique, et de quoi fausser tous les calculs.

Pleine de chiffres, la note de Pôle emploi reste muette sur le niveau d’indemnisation de ces fameux demandeurs d’emploi touchant plus au chômage qu’en travaillant. Et pour cause : la situation concerne presque uniquement les allocataires les plus fragiles, ceux qui touchent une toute petite indemnisation.

Par ailleurs, le document révèle aussi que le gouvernement n’a pas pris en compte dans ses calculs une récente réforme des règles d’indemnisation, contrairement à ce qu’il avait affirmé. Les chiffres utilisés par Pôle emploi sont en effet ceux des années 2015 à 2017. Or, depuis octobre 2017, les nouvelles règles en vigueur aboutissent déjà à un versement d’allocations moins favorables pour les salariés qui travaillent avec des contrats courts, de moins de cinq jours.

Ce sont justement les salariés en contrats courts, généralement peu qualifiés et peu rémunérés, qui sont censés « trop » profiter de l’assurance-chômage. Et, calculs fantaisistes ou non, c’est sur eux que le gouvernement devrait toujours faire porter l’essentiel des économies à venir.